Jérusalem, d’Alan Moore

Jérusalem, roman d’Alan Moore publié dans sa version française en septembre dernier, est le livre de tous les excès : 10 ans d’écriture, 1 an de traduction, plus de 1200 pages (en grand format), des références littéraires, picturales, musicales, cinématographiques, théâtrales, historiques, religieuses, économiques, politiques et philosophiques à foison, des reprises, des variations, des parodies, mais aussi de l’humour et de la tristesse, du souffle épique et de la contemplation lyrique, de l’écriture classique et expérimentale, de l’explication détaillée et du mystère insoluble. Un roman gargantuesque, monstrueux, aux allures d’hydre de Lerne, dont chaque chapitre possède une voix propre, tout en participant à une redoutable cohérence d’ensemble… Retour de lecture sur ce roman hors-normes, pour moi le roman marquant de l’année 2017.

Comment parler d’un tel livre, si long, si dense et si intense ? Un rapide coup d’œil sur les articles qui lui sont consacrés établit d’emblée un constat d’échec pour les chroniqueurs : on peut bien sûr reprendre le pitch donné par l’auteur et la maison d’édition (en résumé : un roman choral sur la ville de Northampton à travers les âges, ville qui est, pour l’auteur, comme un centre symbolique du monde au sein duquel se joue toute notre histoire passée, présente et à venir), ou encore faire un aveu d’échec à exprimer tout ce qui a pu nous séduire dans ce livre, tant la fascination qu’il exerce sur son lecteur et sa lectrice est renouvelée à chaque chapitre.

Pour ma part, j’ai terminé Jérusalem dans le même état qu’après ma première projection de Mulholland Drive de David Lynch : j’aimais trop cette œuvre pour expliquer exactement ce qui me plaisait, préférant la laisser doucement infuser en moi plutôt que de me lancer dans des analyses qui auraient pu rompre le charme (mais qui, de toutes façons, n’ont pas tardé à venir…)

Une fois terminé, Jerusalem a étouffé les autres livres : après avoir accompagné ses personnages durant un si long roman, après avoir arpenté avec eux une ville qui, en dépit de son étrangeté, est désormais si familière, après avoir passé un mois à lire ce roman, chaque soir, je me suis trouvé désemparé les jours suivants : je n’avais clairement pas le temps de le lire à nouveau (or, après l’avoir terminé, c’est à mon avis le réflexe que doit animer chaque lecteur, même si j’ai dû me limiter à la relecture (quasi indispensable) du premier chapitre), et d’autres tentatives de lectures se sont avérées des échecs, tant ce mastodonte écrasait tout le reste de son empreinte titanesque. On ne lit pas impunément Jerusalem.

Mais, au fait, c’est qui, Alan Moore ?

Ah, merci pour cette question qui tombe à pic, cher lecteur, j’allais bientôt en parler. Je le disais dans notre bilan annuel, j’attendais le deuxième roman d’Alan Moore depuis longtemps, et je surveillais notamment l’avancée de la version française sur le blog personnel de Claro, le traducteur, et sur le site des Éditions Inculte.

Loin d’être un spécialiste de cet auteur, je peux néanmoins retracer deux ou trois choses à son sujet. Ma première rencontre avec lui, c’était pour Watchmen. Le film venait de sortir au cinéma, et les affiches envahissaient les villes, horriblement kitsch, et d’un mauvais goût assez commun, finalement. Je ne sais plus à quelle occasion exactement, mais j’ai appris que le film était adapté d’une BD particulièrement iconoclaste, et que le film, assez standardisé, ne lui rendait pas vraiment justice… Pris d’une curiosité plutôt étrange dans la mesure où je ne m’intéresse d’habitude pas du tout à ce genre d’univers, j’ouvre Watchmen dans une librairie. Première impression : des couleurs criardes, des super-héros aux costumes très kitsch, de la violence. Pas convaincu. Lecture de la première page : un petit bijou de mise en scène. J’achète. Rapide compte-rendu de lecture : un dynamitage en règle des mythologies habituelles des super-héros, une uchronie particulièrement intéressante, des problèmes moraux insolubles, des paradoxes vertigineux, des références littéraires hyper pointues, une écriture millimétrée, un sens du détail obsessionnel, des multiples relectures indispensables. J’étais tombé amoureux de (l’œuvre de) ce vieux barbu chevelu qu’est Alan Moore.

Depuis, même si je n’ai pas tout lu de lui, je suis son parcours d’assez près : From Hell (un peu trop discursif, mais vraiment très très bien, on vous en parlait ici), La ligue des gentlemen extraordinaires (des réécritures assez fun de la littérature victorienne (grosso modo) dans un univers steam-punk), The Swamp Thing (apparemment l’un de ses premiers comics, où il reprenait des super-héros délaissés par DC comics en leur redonnant une modernité salutaire), quelques autres comics, puis son premier roman, La Voix du feu, qui contient en germe ce que deviendra par la suite Jerusalem : la ville de Northampton, vu à travers le destin de 12 personnages, dans une fresque recouvrant 5000 ans de son histoire, à des moments décisifs. Mention spéciale au premier chapitre, peu engageant pour un lecteur peu motivé, présentant un long monologue intérieur d’un homme préhistorique simple d’esprit. Un tour de force d’écriture (déjà), mais le roman manquait d’aboutissement, le passage de l’écriture de scénarios à l’écriture romanesque ne se faisant pas sans quelques heurts.

Mais alors,

Jerusalem, c’est juste le livre d’un bon scénariste, en fait le type est une figure majeure de la culture pop, presque tous ses livres ont étés adaptés par Hollywood, et là, il sort un gros bouquin inbitable ? C’est un truc de geek spécialisé dans les machins de super-héros ou les histoires lovecraftiennes et steampunk, non ? Et en plus, ça se donne des prétentions littéraires, deux trois références à Pynchon et Burroughs, un soupçon de Joyce, on touille, on touille, et celui qui n’aime pas la sauce, de toutes façons, il n’y connaît rien c’est ça ? Môssieur je-pète-plus-haut-que-mon-cul a trouvé le dernier must read ?

Alors tout d’abord, cher lecteur, même si j’apprécie ta réactivité et ta franchise, tu vas te calmer tout de suite, on n’a pas gardé les Morlocks ensemble, vu ? Tes commentaires, tu les écris en bas de l’article, dans l’espace consacré, ou tu les gardes pour toi, merci.

Portrait d’Alan Moore par Mitch Jenkins

Ensuite, c’est vrai, Jerusalem fait la synthèse de toute l’œuvre d’Alan Moore (pour autant que je la connaisse) et, ne serait-ce que de ce point de vue-là, c’est un « chef-d’œuvre », au sens artisanal du terme…

Maintenant, et là où ce livre s’impose comme un véritable roman et pas uniquement un objet de collection pour admirateur averti, c’est que son intérêt lui est propre, et qu’il n’est nul besoin de connaître les ouvrages du plus célèbre chevelu de Northampton pour apprécier pleinement son livre.

Chaque chapitre suit une (ou plusieurs) règles d’écriture distinctes, qui font le plus souvent référence à un auteur ou un courant précis, renouvelant à chaque étape le plaisir de lecture, et, loin d’être une coquetterie arty, ces contraintes construisent le sens du chapitre, en même temps qu’elles tissent un dialogue avec ses œuvres de référence, obligeant le lecteur à porter un regard nouveau sur ses propres références littéraires.

Ensuite, il faut t’as déjà dit ensuite un peu plus haut, quoi ? Je dis que t’as déjà utilisé « ensuite » un peu plus haut, pense à diversifier les connecteurs logiques, ça fait clodo. Hein ? Non, mais de quel droit tu te permets, espèce de petit Allez, ça y est, Môssieur est susceptible Mais bordel ! Je ne suis pas susceptible, Si Non Si Je dis juste que tu n’as pas à m’interrompre comme ça, c’est tout, c’est MON article, j’écris ce que je veux, comme je veux ! Même si c’est de la merde. Oui, c’est ça, même si c’est de la merde, maintenant, la ferme. Si c’est ton truc. Ben oui. C’est pas le mien en tous cas. Mais tu… bref.

Bon, où j’en étais, moi ? Euh… disons l’écriture. Oui, car un roman, c’est avant tout une écriture. Bien trouvé, Sherlock !

Pardon, j’arrête.

Non, mais vraiment, là, j’arrête, promis.

Hrrrm. DONC.

L’écriture.

Elle est bien. Vraiment très très bien. (Je perds tous mes moyens moi, avec l’aut’ con, là.) QUOI ? Non, rien, rien. Il y a une foule de personnages qui peuplent Northampton et, comme ils sont tous caractérisés subtilement, avec des jeux de rappel discrets mais efficaces, le lecteur évolue avec aisance dans cette ville tortueuse où parfois, une même scène est vue sous différents points de vue, parfois à plusieurs centaines de pages d’intervalle.

Il faut pouvoir entrer dans le roman en passant le cap de la première partie du chapitre I, qui ne ménage pas le lecteur avec ses phrases massives et alambiquées, l’installant directement dans une rue étrange et débordant de détails infimes et à l’intérêt a priori discutable, construisant peu à peu une scène qui ne prendra son sens que bien plus tard. On entre dans Jerusalem comme en ouvrant une lourde porte, inquiétante et grinçante, aux motifs minutieusement travaillés, mais néanmoins obscurs. Belle métaphore. Merci. Mais je t’en prie. Tu ne m’avais pas habitué à une telle civilité. Pardon ? Non, je disais, tout à l’heure, tu étais agressif, et Tout à l’heure ? Mais j’arrive juste juste, moi ! Pardon ? Ben oui, j’arrive juste, et je te dis simplement, « belle métaphore », c’est tout. Alors, c’était pas toi tout à l’heure ? Non, c’était moi. – Tiens, salut ! – Hey, ça va comme tu veux ? STOP ! Stop. On se calme. On respire. C’était une comparaison, en plus, pas une métaphore, mais merci de ne plus m’interrompre. T’avais raison, en fait, c’est un vrai connard, on lui fait un compliment, et là, tac ! La vacherie. – Tiens, tu vois ? Fermez. Vos. Gueules. Et grossier en plus. – Arrête, il va encore se vexer.

Tu vois ? Il est vexé. – Il est vexé, là ? On dirait pas. – Si, si, regarde bien, quand il fait ça, là, c’est qu’il est vexé. – Ah ouais, tu veux dire la grosse veine qui bat sur son front ? – Ça, et le fait qu’il commence à avoir de l’écume au coin des lèvres.- Moui, peut-être…

Vas-y, vas-y, continue, on te regarde. – Oui, fais comme si on n’était pas là. D’ailleurs on s’en va, écoute : *Bruit imitant des pas qui s’éloignent* – Krrrkrrr, t’es con, arrête…

Allez, fais pas la tronche, on ne peut pas vraiment s’en aller, on est dans ta tête, mais tiens, regarde, on te donne même un joli titre ici, pour que tu puisses continuer tranquillou :

L’éternalisme

Dans Jérusalem, Alan Moore met en scène une conception éternaliste du temps : le temps serait une dimension géométrique, dans laquelle le passé, le présent et l’avenir ne sont non pas linéaires, mais figés, et coexistent sur un même plan les superposant dans un ordre immuable et prédéterminé. Finalement, tout livre est finalement un témoignage de cette logique : tout comme les fantômes du récit qui creusent l’air pour peler les couches de réalité et remonter peu à peu dans le passé ou dans l’avenir, les lecteurs, en tournant les pages du livre, creusent eux aussi dans un récit figé, l’illusion romanesque étant une abstraction donnant l’impression d’une temporalité continue, mais, dans ce livre comme dans n’importe quel autre, le destin de chaque personnage est figé à jamais. Dès lors, si l’un des personnages s’éveillait soudain et prenait conscience de sa condition de personnage livresque, il comprendrait immédiatement que son libre-arbitre n’existe pas, que le moindre de ses actes, la moindre de ses pensées est déterminée à l’avance, et que la seule possibilité qui lui est donnée est de revivre ces événements éternellement, prisonnier qu’il est du gris typographique du livre (tout comme les fantômes de Jerusalem évoluent dans un monde entièrement gris), ce qui, entre nous, pose quelques problèmes de morale, car comment juger de la valeur d’un individu s’il n’est pas – et ne sera jamais – responsable de ses actes ? Autant alors jeter la pierre à l’auteur, qui décide de son sort en fonction de la logique (plus ou moins tortueuse) de son récit, auteur incarné dans Jerusalem par ces étranges divinités, ces « angles » qui décident du sort des humains selon un but tout d’abord obscur, mais qui (et c’est selon moi le but de cette mystérieuse « enquête Vernall ») veulent simplement laisser le soin au lecteur d’explorer les limites du monde, et d’admirer son étrange complexité.

Rien compris. Je dis simplement simplement ? Qu’Alan Moore suggère que, suite à leur décès, ou à un accident, ou encore à des états de conscience altérés grâce à des méthodes que la société réprouve c’est-à-dire ? – Il parle de drogue, mon vieux. – Ah, et bien autant le dire clairement, alors, non mais j’vous jure…, ces personnages acquièrent une lucidité particulière, une sorte d’extra-lucidité ? Comme les voyants ? oui c’est ça, comme les voyants, au sens rimbaldien du terme Ah, Môssieur cite Rimbaud, maintenant !, et ils prennent conscience, sinon de leur condition de personnages de roman, du moins de la temporalité très particulière dans laquelle ils évoluent, de leur prédéterminisme, et, comble de l’ironie, Attention les yeux du fait qu’ils étaient prédéterminés à prendre conscience de leur prédéterminisme ! Ça y est, je crois qu’on l’a perdu. – Non mais attends, franchement, si j’ai bien compris le truc, là, d’accord, le coup de toutes les temporalités superposées, ça marche dans le cas de la métaphore du livre, mais, je te voir venir, et le barbu chelou aussi – Pas moi. – finalement, cette vérité, qu’il est raisonnable d’admettre pour un livre serait transposable à la vie réelle ? C’est-à-dire la nôtre, en fait ? On ne serait que des pions – Parle pour toi, hé ! Laisse-le. Dans un jeu immense et qui nous dépasse, notre monde serait tout sauf absurde, mais au contraire régi par des sortes de démiurges zarbis qui auraient décidé que Northampton (et pourquoi pas Vesoul, d’ailleurs? Ou Montcuq ?) serait le centre du monde, ze pléïce tou bi, et qu’ici s’y déciderait le destin de l’univers, avec tout ce bordel de merde qui part en vrille et qui menace de péter à chaque fois qu’un dirigeant d’une puissance mondiale veut faire le malin en agitant ses armes atomiques pour voir qui a la plus grosse ? Et que, puisque tout serait prédéterminé, il n’y aurait pas de différence morale entre Gandhi et le pire des salauds ? Oui, c’est à peu près ça. Ah, et le monde serait peuplé de démons, aussi. Tant qu’à faire… Bon, sans tout fait dire que c’est du grand n’importe quoi, ton, bouquin, on va dire qu’il a au moins le mérite d’avoir un petit labyrinthe sur la couverture, ça fait un jeu à résoudre au stylo pour occuper les gosses…

Je sais que je suis un texte. Je sais que vous me lisez. C’est la plus grande différence entre nous : vous ne savez pas que vous êtes un texte. Vous ne savez pas que vous vous lisez. Ce que vous pensez être la vie autodéterminée que vous vivez est en fait un livre déjà écrit dans lequel vous vous êtes absorbé, et pas pour la première fois. Quand la lecture présente sera finie, quand la couverture-couvercle sera enfin refermée sur le livre-cercueil, alors vous oublierez immédiatement que vous avez vécu tout ça, et vous recommencerez, vous prendrez le livre, peut-être attiré par le portrait frappant et héroïque de vous-même qui se trouve reproduit sur la jaquette.

N’est-ce pas frappadingue ? Mais Jerusalem, c’est aussi et peut-être avant tout de véritables

Morceaux de bravoure

textuels, des pas sages devant lesquels on se prend à penser que décide et ment, la littérature a de bonjour ! devant elle si elle est maniée avec tant de fine essai d’ambition. Autant laisser la parole à Alan M’ourd lui-m’aime, pour vous monstrer quelques extraits du groman. Ça y est, on l’a rendu zinzin. – Ah, il ne l’était pas avant ? Ainsi, cet extrait tout en signe est-ce désir dans lequel le lecteur est invité à suivre l’épanchée de May, une enfant d’un an et demi :

Elle ignore complètement où commence et où finit le monde et, n’ayant jamais vu le beau crâne doré dont tout le monde fait une histoire, May suppose qu’elle n’en a pas ; que tout la largeur de la journée et de ses cieux étonnants est confinée dans une monstrueuse bulle de verre posée en équilibre sur ses épaules d’enfants acéphale. Elle sent la traînée argentée des nuages écaillés filer sur le bleu en elle, alors que le chant des oiseaux est un agrume acide palpitant sur sa langue qui la fait saliver. Elle ne fait pas la différence entre les formes-maisons raffinées à l’autre bout de la Victoria Promenade, le sou poli du soleil ou les arbres qui se balancent, hauts comme des cheminées, pour lécher le vent. Puisque toutes ces choses peuvent être trouvées dans sa tête absente, l’enfant suppose que ce sont ses propres pensées, carrées avec des chapeaux de tuile bleues, minuscules ou en feu, ou grandes et murmurantes. L’enfant d’un an et demi ne distingue pas les coups de langue et les frissons de cette seconde de ses odeurs et de ses bruits, confondant le cri aigu, lointain et asthmatique d’un accordéon avec la progression mesurée des petits lampadaires sur l’autre trottoir, les deux phénomènes étant de son point de vue des choses qui semblent dévaler les avenues.

Et encore, je vous fée grâce du chat-pitre sur Lucia Joyce, dans lequel la psycaustique fille du scélèbre scrivain Ire landais rat pelle queue

Le profacier Einisteim afferme queue nous shlom dans un lunivers constatué de quarte démentions, dont saules croissons versibles. Se pouvrait-il quenotte conscilience pouisse exéder, parla cinéstasie, à d’hôtres démentions aulieu de raster engloué dans secte tripplangulance ?

Non mais, c’est quoi ce passage où les mots vacillent, où les sons frissonnent et semblent vouloir montrer leur envers ? Ça doit être illisible, surtout si ça dure tout un chapitre ! – Moi, ce qui m’intrigue, c’est cette histoire de « quarte démentions » cité par Lucia Joyce, si j’ai bien compris, voir le monde en quatre dimensions impliquerait d’être atteint par la démence, d’où le mot valise « démention » ? Tu arraisonne juste. Oui, mais attends, alors, cette extra-lucidité serait indissociable de la folie ? C’est précise aimant une odala faux lit, un des règlements de tout l’essence.

J’erre rue Salem,

dans un livre peuplé de fous – et de démons, un grand coup de pied occulte, haha ! – C’est malin, tiens… dans la fourmilière de la production littéraire habituelle, un livre-somme dont l’ambition est d’épuiser toutes les possibilités et le lecteur en passant oui, et le lecteur et la lectrice avec, et de les rendre un peu fous eux aussi, car la bonne littérature est contagieuse, toutes les possibilités, disais-je d’un roman sur une ville comme Northampton ou comme n’importe quelle autre, en suivant les fous, les laissés-pour-compte, les artistes et les ivrognes, les jeunes et les vieux enfants, et bien sûr Alma Warren, qui est l’alter ego de l’auteur mais tous les personnages ne sont-ils pas aussi les alter ego du lecteur ? Et que se passe-t-il lorsque que ces alter ego nous altèrent l’ego au point de jouer de bons tours à la folie ? et qui « ne fait pas la différence entre la réalité extérieure et la réalité intérieure » tout comme la très jeune May cité plus haut, et qui croit en la force de l’art, et en la puissance des métaphores, car

Selon elle, ce sont les métaphores qui font les plus graves dégâts : considérer les juifs comme des rats ou les voleurs de voiture comme des hyènes. Les pays asiatiques comme une série de dominos que les idées communistes peuvent faire basculer les uns après les autres. Les ouvriers se prenant pour des rouages dans une machine, les créationnistes concevant l’existence comme un mécanisme de montre suisse puis présupposant derrière tout ça un vieil horloger aux cheveux blancs et aux yeux pétillants. Alma croit que le Destructeur, même comme métaphore, surtout comme métaphore, pourrait facilement incinérer un quartier, une classe sociale, une région du cœur. De même, elle veut croire que l’art, son art, n’importe quel art est capable de démolir la mentalité et les idées que représente le Destructeur, à condition que cet art s’exprime avec une force et une férocité suffisante. Alma n’a d’autre choix que d’y croire. C’est ce qui lui permet d’aller de l’avant.

et qui permet de lutter avec au moins la force de la persuasion, l’énergie du désespoir, la beauté du geste, contre la mort, la Destruction et le néant, puisque

Tôt ou tard, les gens et les endroits que nous aimons disparaissent, et la seule façon de les sauvegarder, c’est l’art. C’est à ça que sert l’art. Ça sauve toutes choses du temps.

Jerusalem, une ode à la folie, à la beauté, à l’art, à la magie, à l’humanité.

Louis.

Jerusalem, Alan Moore, traduction de Claro, éditions Inculte, 28,90€.

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20 commentaires

  1. Et bien, je reviens au bon moment, moi. L’émission Mauvais genres, qui a invité Claro pour parler du livre https://www.franceculture.fr/emissions/mauvais-genres/conclave-de-mages-et-choeur-de-bardes-alan-moore-claro-pacome-thiellement, m’avait fortement donné envie, plusieurs fois en librairie j’ai failli l’acheter, mais si gros… prendrai-je le temps de le lire ? Ben tiens, plutôt que d’errer sur les blogs à 4h du mat, tu pourrais… mais est-ce que j’ai vraiment envie de me lancer dans l’aventure, pour une ville ? C’est bien plus qu’une ville. Votre article. Donne envie. Je vais craquer, je le sens. Et puis pourquoi toujours se poser la question de raisonnable ? Qui la pose, d’ailleurs ?
    Et puis tout de même traduit par Claro qui a dû encore bien s’amuser. Un argument de taille. Oui, mais ça je le savais déjà. Non, là avec cet article, c’est de l’ordre du complot, comment résister, comment ne pas avoir envie de se laisser aspirer ?

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    1. Merci ! Oui, j’ai écouté cette émission, aussi, et il est assez évident que Claro s’en est donné à cœur joie dans cette traduction, ce qui se ressent à la lecture de Jerusalem : c’est un gros, très gros bouquin, mais dont l’écriture est avant tout très ludique… Concernant Pacôme Thiellement, je l’avais découvert par hasard dans une émission sur Arrêts sur Images, et j’avais eu beaucoup de mal avec ses théories et sa mystique complètement délirantes… Jusqu’à ce que je lise cet article http://remue.net/spip.php?article5904 (« Et le temps devient tout David Lynch ») grâce auquel j’ai dû admettre que des théories reposant uniquement sur la logique et la raison étaient bien insuffisantes pour comprendre des artistes profondément mystiques et… disons déraisonnables, ou, en tout cas, donnant une part prépondérante à ce qu’on peut nommer « folie ». Bref, il va falloir que je lise son dernier livre, La Victoire des sans-roi…
      Tout cela pour dire que je ne peux que vous souhaiter que vous vous laissiez tenter. Il est raisonnable de mettre sa raison de côté, quelquefois…

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      1. Le temps brisé de David Lynch, j’aime deux fois plutôt qu’une. Et ce texte sur remue.net donne envie de revoir les films de Lynch sur lesquels on n’en finit jamais de s’interroger et qui sûrement laissent des traces dans nos vies. Cet article est carrément énorme.
        Vous nous ferez bien un article sur La victoire des sans-roi.
        Plus que le nombre de pages, c’est toujours le poids des gros livres qui me gêne, mais je ne résiste pas longtemps à la tentation et la raison souvent fond comme neige au soleil. Merci !

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    2. Oui, moi aussi, j’ai été très marqué par cet article… Je ne sais plus où dans Jerusalem, il y a un passage où la littérature est comparée à un cheval de Troie, puisqu’à travers son histoire plaisante et d’apparence inoffensive, il peut porter faire entrer dans la tête du lecteur des idées séditieuses. Disons que depuis le temps que je m’intéresse à Alan Moore, et particulièrement depuis From Hell, il va bien falloir que je prenne à bras le corps ces questions d’occultisme et de gnosticisme…
      Cela dit, j’ai une pile de livres à lire qui est déjà conséquente, et il faut aussi que je me freine dans le budget bouquins…
      Quant au poids du livre, c’est vrai que ça peut être gênant pour lire au lit. En fait, il faudrait un lutrin, de préférence avec des décorations gothiques et occultes, pour coller au thème…

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      1. Je viens de lire La victoire des sans roi. Je ne connaissais absolument rien au gnosticisme et Pacôme Thiellement est tellement passionné et enthousiaste sur la question qu’il en devient contagieux. Bon, je crois que lorsqu’on est ignare comme moi en la matière, le mieux était d’aller plus loin, j’ai donc écouté quelques émissions dont une qui allait à contre-sens de ce que dit Thiellement, ce qui est parfait pour remettre le sujet en équilibre. En tout cas, le livre est petit mais touffu en références et on ne s’y ennuie pas un instant. L’auteur écrit avec le même rythme que lorsqu’il parle. Et maintenant, je ressors de ce livre avec la nécessité d’aller plus loin, et peut-être de commencer par L’Exégèse de Philip K. Dick (en avez-vous parlé ici ?). J’ai aussi Jerusalem sous la main, à lire quand il sera près à s’ouvrir (moi aussi j’ai pas mal de piles à lire).

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    3. Non, nous n’avons pas (encore) chroniqué de P K Dick sur Textualités, et même si, c’est vrai, les lectures d’Ubik et du Maître du haut château m’ont marqué, j’ai lu finalement assez peu de ses écrits. Pour ce qui est de l’émission Mauvais genre, je la découvre à peine, et, pour l’instant, celle sur Moore avec Claro et Thiellement est la seule que j’ai écoutée, mais elle m’a donné envie de découvrir les autres. (Il y a tellement de choses à découvrir, à lire, à voir, à regarder, et si peu de temps pour tout embrasser…)
      Il y a peu de chances pour que je sois convaincu par les thèses contenues dans La Victoire des sans-roi, car je reste un indécrottable matérialiste, et les mystiques de toutes sortes m’apparaissent toujours comme des bêtes curieuses, mais ce livre m’intéresse dans la mesure où il peut d’abord permettre de découvrir une autre histoire de la pensée (ce qui a toujours un charme exotique, à défaut d’être convainquant), mais surtout de vraiment comprendre des œuvres et des artistes qui m’intéressent, lorsqu’eux aussi sont empreints de ce mysticisme qui m’échappe…

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      1. Disons alors que je suis attirée par les bêtes curieuses et que les mystiques me font fondre de curiosité et sans me faire adhérer à quoi que ce soit (je suis un électron libre), je me dois de reconnaitre qu’une bête curieuse doit se cacher au creux de moi et qu’il me faut parfois la nourrir :-). Je n’ai lu qu’Ubik de K Dick, il y a fort longtemps et sans doute suis-je passée à côté du mysticisme du livre à l’époque. Comprendre est aussi ce qui me fait avancer.
        Quand à l’émission Mauvais Genres, elle vient de fêter ses 20 ans. J’ai fait deux petits articles à ce sujet si ça vous intéresse, le premier sur l’Encyclopédie pratique des mauvais genres, livre sorti pour l’occasion et le second sur le finissage de l’exposition qui vient d’avoir lieu toujours pour l’occasion anniversaire. Au cas où vous voudriez y jeter un oeil, le premier est ici et contient le lien du second à la fin. https://carnetsdevy.com/2017/12/26/a-mon-seul-desir-encyclopedie-pratique-des-mauvais-genres/

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    4. Oui, j’ai lu vos articles ce matin, ce sont eux qui m’ont donné envie d’écouter les autres émissions 🙂 Quant au mysticisme dans Ubik, j’avoue ne pas l’avoir perçu non plus, j’ai plutôt lu un récit à la réalité fragmentée… Peut-être trouvait-il en la foi une sorte de liant, quelque chose pour recoller tous les morceaux…

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      1. Je me dis aussi que tout est bon pour nourrir l’imagination, quant à comprendre… bon, je n’en sais rien, c’est pourquoi je voudrais lire son Exégèse. Ensuite, dans la Victoire des sans roi, l’auteur donne tellement foi à ce qu’il croit qu’il me semble trouver des significations là où ç. Enfin, peut-être, c’est une impression de premier degré.

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      2. Ma réponse est partie trop vite, je finis :
        Je me dis aussi que tout est bon pour nourrir l’imagination, quant à comprendre… bon, je n’en sais rien, c’est pourquoi je voudrais lire son Exégèse. Ensuite, dans la Victoire des sans roi, l’auteur donne tellement foi à ce qu’il croit qu’il me semble trouver des significations là où ça l’arrange. Enfin, peut-être, c’est une impression de premier degré.

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    5. Oui, je vois. En somme, c’est, comme vous le dites, une affaire de « foi », communicative ou non… Mais effectivement, ses exégèses tout comme les œuvres qu’il commente sont particulièrement efficaces pour nourrir l’imagination, mais, pour moi en tous cas, cela ne dépasse pas (encore ?) le cap de l’aventure imaginaire… Ce que j’aime surtout dans cette histoire de gnose (que j’aurais bien du mal à définir), c’est qu’il y a, me semble-t-il, un côté underground, presque rock, dans ces concepts. C’est communicatif, fun et psyché comme un bon morceau de Led Zep ou de Pink Floyd, on y croise Pynchon et Buffy, Dick et Zappa, ce qui est toujours ça de pris, mais j’aurais du mal, comme Alan Moore, à me consacrer au culte de Glycon, sérieusement ou non…

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    6. Oui, c’est de là que vient le côté « underground » de ces concepts : c’est une histoire artistique marginale, qui convoque poètes et séries tv, philosophes et chanteurs rock, romanciers et illuminés… Rien que pour cela, c’est très rafraichissant ! On est loin, très loin, de l’académisme.

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    1. Merci pour le compliment !
      Très chers Goran et Madame lit, je peux vous garantir qu’une fois terminé, vous regretterez que ce soit déjà fini, et vous envisagerez sérieusement de vous munir d’une carte des Bourroughs de Northampton, de papier calque, de stylos de différentes couleurs, et de relire Jerusalem pour retracer les parcours des personnages à travers le temps et l’espace…
      Et puis, franchement, 1200 pages pour 28€, c’est une affaire…

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