Le piège Lovecraft

Existe-t-il des livres capables d’altérer l’esprit de leurs lecteurs ? Si un jour une œuvre hors du commun permettait de relier entre eux les liens obscurs qui existent entre les savoirs scientifiques les plus récents et les traditions occultes les plus déraisonnables pour révéler enfin de terrifiants horizons de réalité, deviendrions-nous fous de cette révélation ou en fuirions-nous la lumière mortelle dans la paix et la sécurité d’une nouvelle ère obscure ? Mais pourrait-on vraiment prendre conscience du moment où l’on quitte les hautes sphères de la raison pour sombrer dans l’empire de la folie ? Il me semble aujourd’hui que ces deux mondes, autrefois clairement antagonistes dans mon esprit, se sont révélés perméables au point d’être indissociables, car, après avoir été confronté à cette démence, je ne peux qu’admettre la débâcle de mes certitudes rassurantes et raisonnables : j’ai jeté un œil là d’où l’on ne peut jamais tout à fait revenir ; j’ai pris la mesure du piège qui s’était refermé sur moi depuis toujours ; j’ai découvert l’œuvre d’Howard Phillips Lovecraft…

Une Rencontre

L’endroit était sombre poussiéreux et à demi abandonné
Dans le dédale des vieilles allées près des quais
Regroupant d’étranges choses rapportées de la mer
Et des lambeaux de brumes apportées par le vent de l’ouest,
Petits losanges vitrés, obscurcis par la fumée et le givre
Que de livres entassés, empilés tels des arbres tordus
Accumulés du sol au plafond – des tas
Croulants d’anciennes camelotes à bas prix.

Je suis entré charmé, et d’un amas de toiles d’araignées
Je tirai le plus proche tome et le pris en main
Tremblant devant ces curieux mots semblant garder
Quelque secret, monstrueux si un seul le savait.
Puis, cherchant quelque vieux vendeur en cette boutique
Je ne pus rien trouver qu’une voix qui riait.

Fungi from Yuggoth, traduction de Benoît Vézinaud

A défaut de bazar poussiéreux empli d’objets exotiques et inquiétants, ma première rencontre avec l’œuvre de Lovecraft eut lieu dans le cadre aseptisé et rassurant d’une liseuse électronique. Hélas ! Cette expérience m’a appris de ne plus me fier à mes sens, et, aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de voir les « livres entassés, empilés tels des arbres tordus accumulés du sol au plafond » dans la liste gigantesque d’ouvrages disponibles en téléchargement, et d’entendre la voix d’un vendeur invisible qui rirait, caché dans le dédale de livres libres de droits – gratuits, donc, mais dont le prix à payer ne me serait dévoilé que lorsqu’il serait bien trop tard.

Personne ne m’avait vu prendre la chose – mais restait
Un blanc rire roulant dans ma tête tournoyante
Et je pouvais m’imaginer ce que cachaient ces mots malades
M’accrochant au volume que j’avais dérobé,
Le chemin se fit étrange – et les murs aussi et folie,
Et loin derrière moi, des pas invisibles se firent entendre.

Fungi from Yuggoth

Effectivement, personne ne m’avait vu prendre la chose, une situation rendue plus que commune grâce à l’anonymat – tout relatif – de l’univers dématérialisé d’Internet. Me restait tout de même une pointe de scrupule, comme si je m’attendais à entendre bientôt des pas invisibles derrière moi – mais non, rien ne pouvait m’être reproché, ces livres étaient bien libres de droits. D’où me venait alors cette curieuse sensation ? Sans m’en rendre compte, je venais d’emprunter ce « chemin étrange » après lequel rien ne serait plus comme avant. Comment vous prouver, à ce moment de mon récit, ma bonne foi ? Je tremble à l’idée de vous donner les liens en question, pourtant cette peur est irrationnelle, car le mal ne peut se propager davantage, étant déjà universel… Mais après tout, vous n’êtes pas obligés de cliquer

Hatecraft

Je me retrouvai donc avec une liseuse garnie virtuellement d’une petite bibliothèque de poche, car outre quelques livres de Lovecraft, j’avais fait jeté mon dévolu, entre autres, sur l’intégrale des Rougon-Macquart de Zola, des poèmes de Rimbaud, de Baudelaire, de Desnos, et d’Apollinaire, d’Eluard ou de Louÿs, mais aussi des œuvres de Maupassant et Maeterlinck, de Shakespeare et Shelley, de Nietzsche et Zweig, de Joyce et Woolf, etc. Un choix pas si varié que cela, en somme, très peu d’autrices étant référencées sur de tels sites. Une illusion de variété, comme la littérature sait si bien s’en accommoder.

D’ailleurs, en matière de misogynie, il me semblait bien qu’une réputation tout à fait nauséabonde précédait ce cher Howard Phillips, dont la haine et le mépris ne ciblaient pas uniquement les femmes mais également tous ceux qui pouvaient être assimilés à des étrangers, faute d’autant moins pardonnable lorsqu’on est natif des États-Unis, dont l’histoire récente devrait rendre complètement dérisoire l’idée même d’étranger ; ce qui n’a cependant jamais empêché personne – et encore moins aujourd’hui – de jouer avec la peur de l’autre.

Bien d’autres ont traité ce sujet, ici ou , et je ne pense pas qu’il puisse y avoir de terme définitif aux débats concernant la distance à tenir par rapport aux œuvres intéressantes écrites par des salauds ; il est d’ailleurs remarquable qu’en France, ceux qui concernent Louis-Ferdinand Céline ne mettent finalement à jour que des stratégies éditoriales écœurantes.

Howard Phillips Lovecraft en juin 1934

Lovecraft m’attendait donc, entre Louÿs et Maeterlinck, sa mauvaise réputation et son visage blafard, reproduit sur une des couvertures, n’offrant qu’un attrait assez limité, si ce n’est la curiosité malsaine mais assez répandue que l’on peut éprouver envers les travaux d’un écrivain à ce point sulfureux.

Sa misogynie m’est apparue de manière évidente : les personnages principaux de ses récits sont, à ce que j’ai pu en voir, tous des hommes, et, dans la nouvelle Le Monstre sur le seuil, les femmes sont clairement décrites comme inférieures aux hommes, car le mage qui a pris possession du corps d’une femme (et qui a donc « un langage et des connaissances étonnants et très choquants chez une jeune fille ») attend de pouvoir transférer son emprise sur un homme : « elle voulait être un homme – pour être pleinement humaine », en quittant « cette enveloppe féminine qui n’était pas même tout à fait humaine. » Certes, Lovecraft sous-entend également que cette Asenath Waite Derby descend d’une lignée de créatures hybrides et que c’est ce caractère « pas même tout à fait humain » qu’il met en avant, et non sa féminité. Sauf que de ce que j’ai pu comprendre, Lovecraft était coutumier au fait de faire incarner ceux qu’il méprisait dans une forme inhumaine, ou – pire ! – dans une forme tellement pervertie que la personne présente toutes les apparences de la normalité malgré une nature profondément différente – et profondément dangereuse. Il faut lire par exemple les descriptions monstrueuses dans lesquelles Lovecraft met tout son art, et qui font le sel de ses récits :

Les choses inorganiques qui hantent cet affreux cloaque ne sauraient, même en se torturant l’imagination, être qualifiées d’humaines. C’étaient de monstrueuses et nébuleuses esquisses du pithécanthrope et de l’amibe, vaguement modelées dans quelque limon puant et visqueux résultant de la corruption de la terre, rampant et suintant dans et sur les rues crasseuses, entrant et sortant des fenêtres et des portes d’une façon qui ne faisait penser à rien d’autre qu’à des vers envahissants, ou à des choses peu agréables issues des profondeurs de la mer. Ces choses – ou la substance dégénérée en fermentation gélatineuse dont elles étaient composées – avaient l’air de suinter, de s’infiltrer et de couler à travers les crevasses béantes de ces horribles maisons, et j’ai pensé à un alignement de cuves cyclopéennes et malsaines, pleines jusqu’à déborder d’ignominies gangrénées, sur le point de se déverser pour inonder le monde entier dans un cataclysme lépreux de pourriture à demi liquide. De ce cauchemar d’infection malsaine, je n’ai pu emporter le souvenir d’aucun visage vivant. Le grotesque individuel se perdait dans cette dévastation collective ; ce qui ne laissait sur la rétine que les larges et fantomatiques linéaments de l’âme morbide de la désintégration et de la décadence… un masque jaune ricanant avec des ichors acides, collants, suintant des yeux, des oreilles, du nez, de la bouche, sortant en tous ces points avec un bouillonnement anormal de monstrueux et incroyables ulcères.

Un passage qui semblera familier à tout lovecraftien, mais qui n’est pourtant pas tiré d’un de ses récits horrifiques : il s’agit d’un extrait de sa correspondance, dans laquelle il évoquait la population immigrée de New York ! Michel Houellebecq, dans son essai sur Lovecraft commente la chose ainsi :

Cette vision hallucinée est directement à l’origine des descriptions d’entités cauchemardesques qui peuplent le cycle de Cthulhu. C’est la haine raciale qui provoque chez Lovecraft cet état de transe poétique où il se dépasse lui-même dans le battement rythmique et fou des phrases maudites ; c’est elle qui illumine ses derniers grands textes d’un éclat hideux et cataclysmique.

H. P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, M. Houellebecq

Michel Houellebecq

Houellebecq montre ainsi que c’est la haine qui est un moteur puissant de création artistique, idée qu’il semble avoir fait sienne pour concevoir sa propre œuvre… Cela dit, et pour être tout à fait juste, Houellebecq prend aussi ses distances face aux délires racistes (et violemment antisémites aussi, tiens, tant qu’à faire) de l’écrivain qu’il admire, en ne cachant rien de ses ignominies ; mais, s’il semble juste que Lovecraft a pu sublimer (au sens strict, c’est-à-dire faire changer d’état) sa haine raciale en la transposant dans un cadre horrifique, celle-ci ne me semble ni sublime (cette fois-ci au sens esthétique du terme), ni indispensable à une « transe poétique » qui aurait tout aussi bien pu avoir lieu – différemment, certes – sans cette haine imbécile de l’autre. Disons simplement qu’il y a dans son essai des passages où, malgré l’inexcusable, Houellebecq partage la haute opinion que Lovecraft avait de lui-même :

Foncièrement raciste, ouvertement réactionnaire, il glorifie les inhibitions puritaines, juge évidemment repoussantes les « manifestations érotiques directes ». Résolument anti-commercial, il méprise l’argent, considère la démocratie comme une sottise et le progrès comme une illusion. Le mot « liberté », cher aux Américains, ne lui arrache que des ricanements attristés. Il conservera toute sa vie une attitude typiquement aristocratique de mépris de l’humanité en général, joint à une extrême gentillesse pour les individus en particulier.

H. P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, M. Houellebecq

Lorsqu’on connait un tant soit peu l’écrivain français, difficile de ne pas voir de l’admiration dans cette description. Les provocations de Houellebecq contre le féminisme, contre l’islam, contre la société moderne, et sa fascination pour le post-humanisme trouvent ici une source évidente…

Cela dit, le racisme de Lovecraft n’est pas toujours transfiguré par son écriture : la nouvelle Horreur à Red Hook repose sans ambiguïté possible sur un parti-pris ouvertement raciste ! Pour résumer, avant la ville était habitée par des bons aryens, mais les immigrés sont venus avec leurs messes noires dégénérées et ont corrompu la ville…

La population est une confusion sans espoir, une énigme ; des Syriens, des Espagnols, des Italiens et des Noirs [la peau noire, summum de répugnance pour Lovecraft, est donc pour lui la marque d’appartenance à un pays, si l’on en croit la logique grammaticale de cette accumulation] empiétant les uns sur les autres [on est envahis d’estrangers, ma bonne dame], avec quelques souches de Scandinavie et des confins américains pas si lointains [ah non, pardon, le pire, ce n’est pas l’origine étrangère, c’est donc le métissage…]. C’était une Babel de sons et de crasse [les estrangers sont sales], et en émanait une étrange rumeur [« étranges étrangers », comme dirait l’autre] répondant au sourd éclatement des vagues huileuses [les estrangers ont même corrompu la mer, dites-donc] contre ces sinistres [bêêêrk] appontements et la monstrueuse musique d’orgue de chaque port [le bruit et l’odeur…]. Ici, il y a longtemps c’était une image bien plus vive, de marins aux yeux clairs [donc gentils, vous suivez ?] dans les rues basses, des boutiques emplies de substances et de goûts, de grandes maisons sur la colline [tout fout le camp, ma bonne dame]. (…) De cet enchevêtrement d’une putrescence matérielle et sordide [re-bêêêrk], les blasphèmes d’une centaine de dialectes assaillaient le ciel [on apprend donc que Dieu parle anglais et que lui non plus n’aime pas les estrangers].

Horreur à Red Hook, traduction de François Bon

[Je ne sais pas s’il est vraiment utile de le préciser, mais les passages entre crochets sont de moi.]

Je ne vais pas tout retranscrire ce que j’ai relevé dans cette nouvelle, aussi je passe rapidement sur les descriptions de « basanés, à l’allure peu engageante » qui sont à l’origine de la disparition de « Norvégiens aux yeux bleus » et qui apportent de « noires religions précédant le monde aryen, dont témoignaient aussi les populaires légendes des messes noires et des sabbats de sorcières ». Le pire, c’est que je dois bien admettre que, passé ce décor particulièrement détestable, la scène démoniaque et monstrueuse présente à la fin de la nouvelle fonctionne très bien, avec juste ce qu’il faut de détails et de non-dits pour qu’elle se grave avec puissance dans l’esprit du lecteur.

A chacun de voir, selon ses propres valeurs : Lovecraft était-il un salaud malgré son talent, ou un homme talentueux malgré ses saloperies ?

Pour ma part, je le répète, je me refuse à considérer l’attitude haineuse comme une excuse – ou pire, comme un déclencheur de la création littéraire ; la preuve en est de tous les continuateurs de Lovecraft, qui ont contribué à étoffer le mythe de Cthulhu tout en critiquant ouvertement sa haine de l’autre, et sans pour autant manquer de talent…

Extrait du tome 2 de Neonomicon, d’Alan Moore (scénario) et Jacen Burrows (dessin). Où l’on apprend qu’une histoire lovecraftienne peut avoir pour personnages principaux un Noir et une femme…

Le piège se referme…

Manuscrit de Lovecraft pour L’Appel de Cthulhu

Dès lors, une question simple s’est imposée à moi : pouvais-je continuer à lire Lovecraft ? A quoi bon me plonger dans les créations d’un auteur qui incarne des valeurs aussi maléfiques ? Lire un auteur ouvertement raciste, et en occulter le contenu scandaleux pour se concentrer sur ce qui peut être intéressant, ne serait-ce pas minimiser, ou nier le racisme – et donc y prendre part ? Certes, il existe des artistes talentueux qui sont capables d’utiliser l’univers lovecraftien pour justement dénoncer ce racisme en le mettant au premier plan de leur adaptation, mais je ne suis qu’un lecteur parmi d’autres, et pour être tout à fait honnête, je dois admettre que les raisons qui m’ont poussé à continuer sont assez effrayantes… A moins que cet article puisse… Mais il est encore trop tôt pour le dire.

A ce stade, je ne pouvais plus m’arrêter, et je commençais à sentir sur moi l’emprise des abominables tentacules des créatures de Lovecraft, à tel point que je n’avais d’autre choix que de m’enfoncer plus avant dans ces ténèbres aussi repoussantes que fascinantes ! Je n’avais pas encore pris la mesure de la vérité délirante qui attendait patiemment d’être dévoilée, m’attirant à elle sans que je ne m’en rende compte, comme sous l’effet de son irrésistible force de gravité.

Manuscrit de Lovecraft pour les Montagnes de la folie

Le soir, épuisé, je me tournai volontiers vers ces lectures faciles au premier abord : des histoires brèves, un univers cohérent reliant chacune d’entre elles et se dévoilant par touches successives au fil des récits… J’aurais dû me méfier en lisant ces histoires de jeunes hommes imprudents, qui causent leur propre perte en assouvissant leur curiosité morbide face à des ouvrages ésotériques manifestement néfastes : je ne me doutais pas alors que tout ce que Lovecraft me faisait miroiter avec ses récits exotiques, c’était mon propre reflet, lisant ses livres ! Sur le moment, je plongeais avec un plaisir coupable dans ces récits à l’aura malsaine, dans ces univers poisseux, à l’ambiance gothique, peuplés de créatures innommables et d’humains possédés, de divinités étranges et de géométries impossibles, de voyages dans le temps et dans l’espace, de découvertes scientifiques récentes liées à des traditions archaïques, de rituels monstrueux et d’expériences abominables, d’excentriques aussi délirants que lucides, de civilisations impensables et de grimoires qui en consignent pourtant les archives, et, bien sûr, beaucoup d’autres grimoires, d’autres notes illisibles, griffonnées à la hâte par un esprit perturbé et sur le point de se faire dévorer par la chimère qui n’existe que dans sa folie mais qui est bien en train de démolir sa porte, des notes de recherches de scientifiques ayant basculé dans les arts occultes, des traces écrites récentes d’un aïeul pourtant mort il y a plusieurs centaines d’années, des signes incompréhensibles et effrayants, et puis, parmi bien d’autres encore, le livre qui a lui seul incarne toutes les malédictions de l’univers de Lovecraft, celui qui permet d’accéder à ce qui aurait dû être enfoui à jamais : le livre de l’Arabe fou Abdul al-Hazred, le Necronomicon !

Une de mes premières certitudes acquises lors de ces lectures est cette révélation terrifiante : Abdul al-Hazred est Lovecraft ; les lecteurs du Necronomicon sont tous les lecteurs de Lovecraft. Tous ont découvert ce qui n’aurait pas dû être. Aucun ne peut plus ignorer ce qui en est sorti…

Le piège se referme peu à peu, inexorablement.

François Bon

Je devais admettre qu’il s’était passé quelque chose de très particulier grâce à ces récits, et que je devais reconsidérer ce que j’avais pris au premier abord pour des « lectures faciles »… François Bon, écrivain et dernier traducteur de Lovecraft, évoque, dans la préface de La Maison maudite,

(…) la complexité permanente d’une syntaxe flottante, lourde et chargée d’adverbe, mais justement pour la nécessité d’engluer et happer toujours plus profond, et son corollaire : le recours permanent à des formes textuelles parfaitement établies, rapports, correspondances, qui attestent de la réalité du narrateur y compris par sa maladresse ou son confinement à des formes d’énonciation en apparence non littéraires (…)

C’est un fait que, au point où j’en suis dans ma lecture, ses récits me paraissent construits avec une extrême méticulosité et une logique implacable, auxquelles on pourra parfois opposer une surabondance de détails réalistes alourdissant a priori l’ensemble, mais qui participent à ancrer l’innommable dans un univers parfaitement ordinaire et rationnel. Houellebecq ajoute que

L’œuvre de Lovecraft est comparable à une gigantesque machine à rêver, d’une ampleur et d’une efficacité inouïes. Rien de tranquille ni de réservé dans sa littérature ; l’impact sur la conscience du lecteur est d’une brutalité sauvage, effrayante ; et il ne se dissipe qu’avec une dangereuse lenteur. Entreprendre une relecture n’amène aucune modification notable ; sinon, éventuellement, d’en arriver à se demander : comment fait-il ?

H. P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, M. Houellebecq

Là où selon moi Lovecraft est un créateur de premier plan, ce n’est pas grâce à ses qualités techniques, à la perfection de certaines formes littéraires ou au soin maniaque apporté à certains détails, mais plutôt aux moments de suggestions qui jouent sur un équilibre particulièrement subtil entre les descriptions très méticuleuses et les non-dits. Ainsi, dans La Couleur tombée du ciel, la décor est longuement planté, l’horreur arrive progressivement, lentement, le personnage principal est confronté à des forces qui le dépassent et dont il mesure l’avancée inexorable, jusqu’à un point du récit où il ouvre une porte, recule à cause de l’odeur répugnante, puis hurle à la vue d’une chose qui n’est jamais décrite, mais qui n’est caractérisée que par le fait qu’elle soit une « monstruosité » rampante. Le lecteur a vu les plantes, puis les animaux se faire corrompre par « la couleur tombée du ciel », l’entité indéfinissable, mais lorsqu’elle s’en prend à ce qui est derrière cette porte, seule reste la réaction du témoin, que le lecteur pris dans le récit fait sienne, l’absence de référent précis augmentant paradoxalement la puissance de sa présence. Un peu comme les meilleurs cinéastes qui jouent sur le hors-champ pour suggérer au lieu de montrer… Parfois, cette suggestion atteint son paroxysme, comme dans La Quête onirique de Kadath l’inconnue, un récit se déroulant entièrement dans un rêve : Carter, le personnage principal, est dans une forteresse particulièrement effrayante, mais ce ne sont ni les « infernales cryptes aveugles », ni les créatures démoniaques dont le lecteur se souviendra avec le plus d’acuité ; non, au contraire, c’est la seule chose qui ne sera évoquée qu’à travers la réaction irrationnelle que le personnage éprouve en face d’elle :

Carter crut distinguer une petite porte en bronze étrangement travaillée ; mais pour une raison indéfinissable, il ressentit une terreur panique à l’idée de l’ouvrir ou même de s’en approcher, et il se hâta de retrouver ses alliées

et donc le lecteur ne saura jamais ce que cachait cette porte, ni pourquoi elle exerçait une telle influence sur Carter. Nous sommes pleinement dans la logique des cauchemars, dans l’émotion pure, détachée de tout référent, malgré une trame fourmillante de détails. Deux mois après la lecture, j’ai oublié une quantité d’éléments principaux de ce récit, mais je crois bien que je me souviendrai toujours de cette porte…

Cette tension permanente entre le trop-plein et le non-dit, alliée à une imagination particulièrement fertile, permet à Lovecraft de s’imposer comme un formidable créateur de formes, qui ont durablement marqué les consciences au point d’être reprises dans une quantité absolument phénoménale d’œuvres de fiction. Un exemple, parmi une myriade d’autres ?

Dans ce vague mélange de jaune et de bleu la forme de mon oncle avait commencé à se liquéfier d’une façon nauséabonde dont l’essence écarte toute description, et dans laquelle de tels changements d’identité venaient traverser l’effacement de son visage, que seule la folie aurait pu le concevoir. Il était à la fois démon et une multitude, un ossuaire et un spectacle. Illuminé par le mélange de brouillards incertains, ce visage gélatineux assumait une douzaine – non-, une centaine d’aspects ; grimaçant alors qu’il sombrait dans le sol sur un corps qui fondait comme une bougie (…) Je vis les traits de la lignée des Harris, hommes et femmes, adultes et enfants, et d’autres visages jeunes et vieux, grossiers et raffinés, familiers et non familiers. Pendant une seconde émergea une miniature fausse et dégradée de la pauvre Rhody Harris telle que je l’avais vue au musée de l’École des Beaux-arts, et une autre fois, je pensais avoir vu l’image efflanquée de Mercy Dexter telle que je me rappelais d’elle à cause d’un portrait dans la maison de Carrington Harris. C’était effrayant au-delà de toute conception, avec un curieux mélange d’enfants et de domestiques oscillant à ras du sol moisi où une flaque verte graisseuse s’étalait, et il semblait alors que ces visages mouvants se combattaient les uns les autres, et s’efforçaient de former les contours correspondant à ceux du visage si aimable de mon oncle.

La Maison maudite, traduction de François Bon

Ça ne vous rappelle pas une certaine scène d’un certain film très connu ?

Mais cet exemple n’est qu’un détail parmi des milliers d’autres… Découvrir Lovecraft, c’est découvrir en permanence l’origine de créations que l’on pensait originales – sans parler des références directes au mythe de Cthulhu qui parsèment la culture pop.

Il est dans les milliers de récits, horrifiques que le cinéma, les dessins animés, les bandes dessinées ou les jeux vidéo ont produit, de manière explicite ou non ; de temps en temps, on trouvera des références explicites, quelques clins d’œil appuyés au mythe de Cthulhu ou au Necronomicon, mais le plus souvent, il ne s’agit que de simples ambiances (impossible d’écouter certaines musiques qui a priori n’avaient aucun lien avec cet univers sans arpenter à nouveau le chemin onirique de Carter vers Kadath l’inconnue), ou des manières d’envisager telle ou telle monstruosité (impossible de ne pas penser à la saga Alien en lisant les Montagnes de la folie)…

Le piège Lovecraft est là.

Il ne vient pas de se refermer sur moi, sur vous ; il s’était déjà refermé sur nous tous bien avant que nous en ayons conscience ; l’emprise est totale. Il faut être raisonnable et admettre que nous sommes baignés dans cette folie !

Dans l’excellent et terrifiant Bloodborne, le personnage évolue dans un monde gothique et crépusculaire faisant directement référence à l’univers de Lovecraft. Dans ce jeu vidéo, le personnage a une jauge de « folie » à laquelle il doit prêter attention : si elle atteint un seuil critique, le personnage prend conscience de l’existence de monstres titanesques (en haut à gauche sur la deuxième image) qui le tuent alors comme un vulgaire insecte. Ce paradoxe est totalement lovecraftien : la folie est liée à une forme plus étendue de lucidité, elle est indissociable d’une pleine compréhension du monde…

Épilogue

J’aurais pu vous parler du mythe de Cthulhu et de ses continuateurs, de la manière dont Lovecraft utilise les connaissances scientifiques les plus récentes de son temps pour les relier à des arts occultes, de la manière dont le Jerusalem d’Alan Moore reprend et détourne certains principes lovecraftiens, de Moebius qui me semble avoir été profondément marqué par le cycle du rêve, et de tous les artistes qui ont ensuite été influencés par Moebius… Mais vous avez compris, Lovecraft est partout. Une fois que l’on a compris son omniprésence, on ne peut plus l’ignorer : il faut tenter de le comprendre, ou au moins de prendre la mesure de son influence dans les fictions de notre temps.

Le piège Lovecraft, c’est que personne ne peut y échapper, car il est déjà là ; découvrir Lovecraft, c’est révéler son existence en soi. Tout comme dans ses récits, où les personnages sont confrontés à de noires épiphanies indissociables de la folie, nous ne pouvons être pleinement lucides quant à l’origine de tout un pan de notre culture qu’une fois que nous avons pris la mesure du délire dans lequel elle vit le jour…

Le piège Lovecraft, c’est que nous y sommes déjà tous et toutes, et que l’on ne peut s’en libérer qu’en creusant de plus en plus profondément dans son œuvre pour se la réapproprier, par la fiction ou, comme j’ai essayé de le faire ici, par des articles mettant à jour nos expériences de lecture.

Le piège Lovecraft, c’est qu’on ne peut pas éviter la folie, puisqu’elle est déjà là ; l’ignorer serait se résigner à son emprise. Il faut y faire face, et la vaincre. Vous non plus, vous n’avez plus le choix.

Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn.

Louis.

Publicités

9 commentaires

  1. Bonjour, merci pour cet article qui m’interpelle car je me pose exactement les mêmes questions. J’en suis moi aussi à découvrir Lovecraft sur ma liseuse 😉 et j’ai aussi été immédiatement frappée par le racisme qui suinte de son œuvre. J’ai donc décidé d’approfondir le sujet et depuis deux jours je lis d’autres nouvelles et également le livre de Houellebecq. Dirais-je que le piège est en train de se refermer sur moi ?

    Aimé par 1 personne

  2. Merci ! Si tu en as l’occasion, je te conseille la dernière traduction, celle de François Bon. Elle a le mérite de revenir au plus près du texte original, sans faire l’impasse sur le racisme de Lovecraft, bien au contraire. Quant au piège Lovecraft, je maintiens qu’il est sur nous avant même que nous commencions à lire cet auteur, et c’est bien là le problème 🙂

    Aimé par 1 personne

  3. Bonjour Louis.

    Je dois d’abord vous remercier pour cette petite reprise qui m’a fait plaisir (voir son travail apprécié par d’autres est toujours gratifiant je pense) et m’a permis de découvrir votre site.

    J’ai découvert Lovecraft pendant le collège, et ce ne fut pas autant une histoire d’amour que quand je lu Shinning de Stephen King, mais ce n’en était pas loin. Ce qui me frappa le plus ce fut la froide détermination qu’il mettait à décrire les mécanismes qui conduisaient ses « héros » à la folie ou au cimetière dans une sorte de jubilatoire jeu de massacre.

    Je crois Lovecraft passionné dans ses débats et paisible dans sa vie, je ne le crois pas atteint de racisme, certes il en avait conscience, je dirai même une conscience aigüe qui lui a permis de décrire ce mécanisme de racisme et les préjugés sur lesquels ils se fonde. Je crois Lovecraft capable de rire de beaucoup de choses sinon de tout et surtout de lui même et je le vois bien n’accepter la compagnie que de personnes dotées de cette capacité d’autodérision.

    Ce sont des choses horribles que voient et vivent la plupart de ses personnages et je pense qu’il s’amuse bien de les voir pousser leur limites pour en démontrer les contradictions.

    Pour me justifier, je n’évoquerai qu’un passage de sa vie. Dans l’une de ses lettres, il déclare avoir lu mein kampf et avoir trouvé que c’était un livre brillant. Ce n’est que dans une autre lettre qu’il en cernera toute l’horreur et qu’il n’hésitera pas à se contredire en dénonçant toute l’ignominie du bouquin. Ce qui correspond je crois à son caractère passionné qui peut s’enflammer pour une œuvre si elle lui paraît provenir d’une intelligence vive et pourtant il n’hésite pas à revenir en arrière sous le coup de la raison en se rendant compte que la prétendue « maison » hitlérienne était bâtie sur des sables mouvants.

    Il ne faut pas oublier non plus qu’il vécu à New York et à Providence dans des zones portuaires dans lesquelles on peut croiser des gens de toutes sortes d’origines et que s’il n’avait pas apprécié ces lieux ni ces personnes, il serait certainement allé ailleurs. Pour moi la méticulosité que Lovecraft met dans ses descriptions est le résultat d’un caractère très bien trempé qui sait ce qu’il veut et s’il n’avait pas accepté le brassage ethnique des villes qu’il habitait, il aurait très vite pris la décision de décamper.

    En fait il me semble que cette réputation sulfureuse n’est du qu’à une sorte de « malentendu » qui voudrait que les histoires ressemblent forcément à leur auteur, vous écrivez sur le racisme et vous le faites tellement bien que l’on ne peut que se dire, mais c’est évident, il l’est lui même sinon comment pourrait-il bien savoir tout ça ? Alors que la vérité semble toute autre, si vous voulez combattre je ne sais pas, par exemple la bêtise vous aurez deux voies, la première, moralisatrice qui se bornera à dire que la bêtise c’est mal, ça peut-être efficace mais pas tellement. Ou bien une deuxième voie plus subtile mais plus efficace qui consistera à reprendre point par point les stupdités que vous voulez combattre et en en détaillant le fonctionnement vous mettez donc en lumière toute l’absurdité de ces affaires.

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour,

      Tout d’abord, merci pour votre message. Je peux imaginer qu’il est toujours intéressant pour un écrivain ou un traducteur de voir son travail repris et discuté par son public, mais sachez qu’il est extrêmement gratifiant pour le modeste chroniqueur que je suis de constater qu’on est lu par les personnes qu’on a soi-même lues – et encore davantage de pouvoir discuter avec elles.

      Concernant Lovecraft, il est évident que je suis moins familier de son œuvre que vous. Je ne connais par exemple de sa correspondance que ce qui a pu être cité par d’autres, et j’ai écrit cet article quelques mois après avoir découvert ses récits, ainsi que quelques-uns de ses commentateurs. Il ne s’agit donc que d’un point de vue tout à fait personnel, sans doute biaisé, et probablement insuffisant en termes de références. Disons que ce que j’ai lu de lui m’a autant intéressé qu’il m’a posé un problème de taille… Je ne reviens pas dessus, c’est dans l’article.

      Cependant, je vais avoir du mal à penser que le racisme de Lovecraft serait distancié…

      J’ai l’habitude de faire peu de cas de la vie des auteurs dont j’admire l’oeuvre. Savoir si oui ou non cet écrivain était sincère dans sa haine et son mépris m’intéresse assez peu. Pour dire les choses brutalement, le type est mort, je ne vais pas jouer la comédie du jugement dernier. Par contre, ce qui est encore bien vivant – et qui mérite donc toute notre attention, c’est son œuvre, et là, oui, ça m’intéresse beaucoup plus. Mais c’est vrai que dans mon article, j’ai pu citer des passages de sa correspondance personnelle (appartiennent-ils d’ailleurs davantage à sa vie ou à son œuvre?) pour illustrer ce qui me tenait à cœur dans ses récits. C’est vrai qu’en soi, la démarche est un peu bancale…

      Cependant, Si on regarde par exemple Horreur à Red Hook, le passage que j’ai cité dans l’article sur le caractère détestable des étrangers basanés opposé à celui, positif, des aryens, n’est pas prononcé par un personnage, qui aurait donc pu endosser seul la responsabilité de son racisme… Non, c’est le narrateur – externe à l’histoire – qui s’exprime ici. Alors, certes, la voix du narrateur n’est pas forcément celle de l’auteur, mais il n’y a rien dans ce récit qui puisse mettre à distance ses propos, et on voit même que ce racisme est central dans la logique même du récit, puisqu’il évoque la corruption, à plusieurs niveaux, de la ville de Red Hook. Il ne me semble donc pas qu’ici Lovecraft ait voulu combattre les préjugés racistes, mais qu’ils constituent le fondement sur lequel repose sa narration. Pour prendre un contre-exemple, lorsque Flaubert veut mettre en scène la bêtise, il peut la mettre en lumière en lui opposant un personnage intelligent (Emma Bovary contre le pharmacien Homais), en montrant les conséquences néfastes de cette bêtise (à peu près tout Bouvard et Pécuchet), ou en étant dans la surenchère de propos idiots ou médiocres (son Dictionnaire des idées reçues, par exemple). Je n’ai pas tout lu de Lovecraft, mais je n’ai pour l’instant trouvé aucun passage dans lequel des propos haineux seraient distanciés. J’avoue que j’ai cependant eu un doute en lisant l’extrait de sa correspondance cité par Houellebecq (celui dans lequel il décrit la population immigrée de New York), tant la surenchère dans l’horreur peut sembler excessive – et donc distanciée, mais les autres évocations haineuses, non distanciées, qui parsèment son œuvre ne me semblent pas aller dans ce sens.

      En bref, tout l’enjeu de cet article était de dire le mélange de fascination et de répulsion que j’ai éprouvé à la découverte de Lovecraft. Cela n’enlève rien à son talent, mais son talent n’enlève rien non plus à sa haine de l’autre.

      En tous cas, ça me fait très plaisir d’échanger avec vous.

      Louis.

      J'aime

    2. « La folie, il faut y faire face et la vaincre, vous n’avez plus le choix » mais c’est justement là le piège n’est ce pas? Les personnages de Lovecraft ont tous affaire avec la folie, elle s’empare d’eux sans qu’ ils aient le temps de s’en appercevoir mais un seul de ces personnages en ressort il vainqueur? Quel genre de fou sommes nous pour imaginer la vaincre?

      Aimé par 1 personne

      1. Oui, le piège de la folie lovecraftienne est aussi qu’elle est inséparable de la lucidité, et que la révélation des terreurs cosmiques est une vérité insupportable pour le cerveau humain. En tous cas, pour certains. Moi, je ne me sens pas fou. Tout à fait sain d’esprit. Lucide et calme. Déterminé. C’est tous les autres qui sont dérangés. Il ne connaissent pas l’horreur qui se tapit dans l’ombre, ils sont aveugles à la vérité suprême et terrible… Mais je vais leur montrer…

        J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s