Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet

Fermez les yeux, et pensez à une sorcière : il y a toutes les chances pour qu’elle soit vieille et laide, les cheveux gris, vêtue d’un manteau de nuit, conversant avec son chat noir et Satan, et ayant des pouvoirs magiques lui permettant de chevaucher son balai et de jeter des maléfices… L’archétype de la « mauvaise femme », celle des contes noirs qui terrorisent les petits enfants et qui continuent à imposer dans l’esprit des adultes un mouvement instinctif de fascination et de répulsion… Mais les sorcières ne sont pas que des figures fictives : à partir du XVe et jusqu’au XVIIIe siècle, des tribunaux civils ont torturé et tué des centaines de milliers de personnes (très majoritairement des femmes) accusées de sorcellerie, tandis qu’aujourd’hui, des féministes se réapproprient cette figure autrefois honnie en lançant à la face du monde : « Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas réussi à brûler ! » Oubliez les contes pour enfants, les sorcières sont bien réelles et font partie de notre histoire, et souvent même à notre insu, de notre intimité la plus profonde. C’est ce que révèle Mona Chollet dans cet essai incisif, poignant, inoubliable.

« Malleus Maleficarum », le « Marteau des sorcières » (c’est à dire « le marteau CONTRE les sorcières) ouvrage du XVe siècle dont l’imprimerie naissante a permis de diffuser les multiples rééditions, et qui a fixé les principes fondateurs d’un féminicide ayant causé des centaines de milliers de morts

Dans cet essai, ultra-documenté, passionnant et percutant, Mona Chollet commence par évoquer sa propre vision de la sorcière : un souvenir de roman de son enfance dans lequel la sorcière était un être mystérieux, à la marge de la communauté des humains, mais sage et bienveillante. Bien sûr, il y avait aussi les sorcières maléfiques des contes, mais même elles « fouettaient l’imagination, donnaient le sens de l’aventure, ouvraient sur un autre monde. » Et puis, ensuite, il y a eu la révélation du malentendu : des centaines de milliers de femmes ont réellement été persécutées, humiliées, torturées et tuées au nom du prétexte absurde que représente la sorcellerie… De quoi prendre cette histoire au sérieux, et lui donner toute l’envergure qu’elle mérite, d’autant plus que, si les « chasses aux sorcières » proprement dites sont révolues, leur histoire et leurs symboles continuent d’infuser leur empreinte dans notre imaginaire, façonnant notre esprit — et donc nos actes ! — de manière subtile, mais bien tangible. C’est donc toute la démarche de cet essai remarquable : dévoiler « la puissance invaincue des femmes », puissance métaphorisée en force occulte dans l’imaginaire collectif pour mieux occulter sa force.

 

Il paraît difficile de ne pas déduire que les chasses aux sorcières ont été une guerre contre les femmes

On peut effectivement se poser la question suivante : que reproche-t-on vraiment à une femme accusée de sorcellerie ? Difficile d’attribuer à la simple superstition un féminicide si méthodique et de si grande envergure, au point de marquer si durablement les esprits… La réponse est finalement simple, il suffit de voir le déroulement des procès de l’époque :

Certaines accusées étaient à la fois des magiciennes et des guérisseuses ; un mélange déconcertant à nos yeux, mais qui allait de soi à l’époque. Elles jetaient ou levaient des sorts, fournissaient des philtres et des potions, mais elles soignaient aussi les malades et les blessés, ou aidaient les femmes à accoucher. Elles représentaient le seul recours vers lequel le peuple pouvait se tourner et avaient toujours été des membres respectés de la communauté, jusqu’à ce qu’on assimile leurs activités à des agissements diaboliques. Plus largement, cependant, toute tête féminine qui dépassait pouvait susciter des vocations de chasseur de sorcières. Répondre à un voisin, parler haut, avoir un fort caractère ou une sexualité un peu trop libre, être une gêneuse d’une quelconque manière suffisait à vous mettre en danger. Dans une logique familière aux femmes de toutes les époques, chaque comportement et son contraire pouvaient se retourner contre vous : il était suspect de manquer la messe trop souvent, mais il était suspect aussi de ne jamais la manquer ; suspect de se réunir régulièrement avec des amies, mais aussi de mener une vie trop solitaire… L’épreuve du bain le résume bien. La femme était jetée à l’eau : si elle coulait, elle était innocente ; si elle flottait, elle était une sorcière et devait donc être exécutée.

Ce qui était donc reproché aux femmes était d’une simplicité toute perverse : elles étaient des femmes. Si elles pratiquaient un savoir à la marge des croyances officielles (les fameuses magiciennes – guérisseuses), elles commerçaient forcément avec Satan. Si elles parlaient ou agissaient librement, elles étaient possédées. Et, de toutes façons, puisqu’elles étaient des femmes, elles étaient déjà coupables. De quoi faire régner la terreur dans toute la population, et d’imposer des principes désormais indiscutables — sous peine de torture et de mort.

Avoir un corps de femme pouvait suffire à faire de vous une suspecte. Après leur arrestation, les accusées étaient dénudées, rasées et livrées à un « piqueur », qui recherchait minutieusement la marque du Diable, à la surface comme à l’intérieur de leur corps, en y enfonçant des aiguilles. N’importe quelle tache, cicatrice ou irrégularité pouvait faire office de preuve et on comprend que les femmes âgées aient été confondues en masse. Cette marque était censée rester insensible à la douleur ; or beaucoup de prisonnières étaient si choquées par ce viol de leur pudeur — par ce viol tout court — qu’elles s’évanouissaient à moitié et ne réagissaient donc pas aux piqûres. En Écosse, des « piqueurs » passaient même dans les villages et les villes en proposant de démasquer les sorcières qui se dissimulaient parmi leurs habitantes. En 1649, la ville anglaise de Newcastle-upon-Tyne engagea l’un d’eux en lui promettant vingt shillings par condamnée. Trente femmes furent amenées à la mairie et déshabillées. La plupart — quelle surprise — furent déclarées coupables.

« [certaines féministes] veulent renverser un ordre symbolique et un mode de connaissance qui se sont construits explicitement contre elles.« 

Manifestation contre un projet de loi visant à interdire l’IVG, 23 mars 2018, Varsovie, Pologne.

Ainsi, Mona Chollet montre que cette image de la « mauvaise femme » a été créée pour agir comme une force magique, c’est-à-dire métaphorique, pour imposer à tous les valeurs impératives d’une société patriarcale, dont l’organisation repose sur l’asservissement systématique des femmes, et qui craint donc les pouvoirs des femmes libres. La figure de la sorcière est un symbole expiatoire créé de toutes pièces pour faire passer en contrebande une série d’injonctions contraignant la vie des femmes, tout en fixant durablement la domination masculine. Sorcières, la puissance invaincue des femmes passe donc en revue tous les traits essentiels de la sorcière et montre comment ils ont été créés de toutes pièces, comment ils continuent à avoir cours encore aujourd’hui, et comment certaines féministes, se définissant elles-mêmes comme des sorcières, se réapproprient ces attributs pour mieux se lancer à l’assaut des misogynes contemporains.

« Avec sa chevelure blanche indomptée, remarquable à la fois par sa couleur et sa liberté, la chanteuse Patti Smith, qui se contente de pratiquer son art sans se soucier de donner le moindre de ces signes de joliesse, de contention et de délicatesse attendus des femmes, a tout d’une sorcière moderne. » (Mona Chollet)

Les quatre grands chapitres de cet essai analysent donc en profondeur les attributs des sorcières que j’évoquais en introduction : vieille et laide, les cheveux gris, vêtue d’un manteau de nuit, conversant avec son chat noir et Satan, et ayant des pouvoirs magiques lui permettant de chevaucher son balai et de jeter des maléfices… Le thème du chat est par exemple l’occasion de traiter le thème du célibat chez les femmes, la vieillesse permet de repenser totalement les codes sociaux liant la beauté à la jeunesse, les pouvoirs magiques servent à évoquer certains bilans désastreux de la médecine actuelle et notamment de la somme aberrante des violences faites aux femmes, particulièrement dans les domaines de la gynécologie et de l’obstétrique. Ami·e·s lecteurs·trices, si vous prévoyez de lire ce livre, ce que je vous conseille grandement, soyez prévenu·e·s : c’est un livre qui met en colère. Au point que certains passages sont véritablement des coups de poing dans le ventre, la somme des injustices faites aux femmes, et leur degré extrême de violence étant particulièrement frappant. Voir se confronter des événements de notre histoire lointaine et une actualité présente (les derniers remontant à 2018) est particulièrement éclairant, à défaut d’être reposant pour les nerfs…

Sorcières… est une lecture d’autant plus indispensable qu’elle n’est pas seulement une lecture implacable de notre société actuelle : en tant que membres de cette société, nous sommes tous baignés dans un certain nombre de préjugés qu’elle véhicule, et, s’il n’est pas très glorieux de reconnaître parfois une part intime de soi dans certaines lois patriarcales, il est urgent de se les révéler à soi-même et de les combattre pour espérer améliorer, peu à peu, notre monde triste et beau.

« Je crois que la magie est de l’art, et que l’art est littéralement de la magie. L’art, comme la magie, consiste à manipuler les symboles, les mots ou les images pour produire des changements dans la conscience. En fait, jeter un sort, c’est simplement dire, manipuler les mots, pour changer la conscience des gens, et c’est pourquoi je crois qu’un artiste ou un écrivain est ce qu’il y a de plus proche, dans le monde contemporain, d’un chaman. » [citation d’Alan Moore lors d’une interview pour son roman Jerusalem] Aller débusquer, dans les strates d’images et de discours accumulés, ce que nous prenons pour des vérités immuables, mettre en évidence le caractère arbitraire et contingent des représentations qui nous emprisonnent à notre insu et leur en substituer d’autres, qui nous permettent d’exister pleinement et nous enveloppent d’approbation : voilà une forme de sorcellerie à laquelle je serais heureuse de m’exercer jusqu’à la fin de mes jours.

On ne saurait mieux dire.

Louis.

Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet, Zones, 18€

Le livre est également disponible gratuitement et dans son intégralité ici, mais franchement, achetez le livre. En plus, l’édition est très belle.

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4 commentaires

  1. Personnellement, tu publies cet article à point nommé! J’ai lu en début de semaine un entretien de la journaliste Mona Chollet, au sujet de ce livre, dans la rubrique « Penser autrement » du magazine Telerama, qui m’a donné envie de le lire! Ta chronique confirme mon envie! Donc, merci Louis.
    Clin d’œil à Anne: Je me souviens de la chanson « La sorcière et l’inquisiteur » des Rita Mitsouko, que nous avons écouté en boucle, alors étudiantes et colocataires…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Miss J ! Eh oui, pour une fois qu’on colle à l’actualité littéraire sur ce site… J’avais suivi sur Twitter les préparatifs de la publication du livre de Mona Chollet, et je l’attendais avec impatience. En tous cas, je n’ai été déçu et je te le conseille vraiment ! On te le prêteras, si tu veux.
      Concernant la musique, oui, évidemment, j’ai pensé aux Rita et à toi pendant la lecture du livre, et j’ai hésité à conclure la chronique sur un tour d’horizon des « chansons de sorcières »… Du coup, j’en profite un peu ici. Petite sélection, tout à fait subjective :

      Les sorcières, personnages de chanson (souvent chassées par des inquisiteurs de tous poils):
      – « La sorcière et l’inquisiteur », des Rita M : https://www.youtube.com/watch?v=oNj1LQQyoYU
      – « L’amour tombe des nues », des Têtes raides : https://www.youtube.com/watch?v=3iVy3QS18Y8 (là aussi, spéciale dédicace à toi, Miss J !)
      – « Burn the Witch », des Queens of the stone age : https://www.youtube.com/watch?v=Ak_hTyeuwAo , bien meilleur que « Burn the Witch », par Radiohead : https://www.youtube.com/watch?v=yI2oS2hoL0k
      – « I put a spell on you », par la grande Nina Simone : https://www.youtube.com/watch?v=ua2k52n_Bvw

      Et puis, il y a toutes ces chanteuses un peu sorcières, dont la musique sonne comme une incantation, un rituel :
      – « Birdland », par Patti Smith : pas la meilleure qualité sonore qu’on puisse trouver, mais quelle performance ! https://www.youtube.com/watch?v=DGgifM-aKhs
      – « Yulunga », par Lisa Gerrard (on peut tout aussi bien prendre n’importe quel titre de Lisa Gerrard, elle est sans doute LA sorcière musicienne par excellence) : https://www.youtube.com/watch?v=TobfOv3ZfdE

      Il y en aurait bien d’autres à citer, n’hésitez pas à mettre vos suggestions dans les commentaires !
      Louis.

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