Au bal des absents de Catherine Dufour

Tous les ans, à l’approche du 31 octobre, nous vous concoctons pour notre plus grand plaisir une section d’ouvrages pour Halloween, en lien avec la littérature fantastique / d’épouvante, nos tops d’Halloween. Mais depuis deux, en plus de notre traditionnel top de l’horreur, nous avons eu envie de consacrer l’ensemble du mois d’octobre aux genres littéraires en lien avec cette fête, avec son lot de sorciers et de sorcières, de monstres et de démons, de revenants de tout poils, de brouillard, de clairs-obscurs et de nuits de pleine lune, de cauchemars et de terreur ! Nous continuons ce nouveau mois de l’étrange avec légèreté cette fois-ci, et le désopilant Au bal des absents de Catherine Dufour.

Paru en 2020, Au bal des absents est un roman fantastique qui explore les motifs traditionnels du genre, comme la maison hantée, les fantômes ou encore les monstres, sous un angle très contemporain et pour le moins original : il s’agit ici non plus de métaphoriser la prégnance d’une culpabilité oppressante mais de montrer le combat d’une guerrière des temps modernes, Claude, qui se bat pour gagner sa place dans la société.

Claude est le personnage principal d’Au bal des absents et c’est un personnage absolument formidable. Portée par la plume d’une Catherine Dufour particulièrement ironique et hilarante, Claude est une bouffée d’air frais dans le monde asphyxiant et ténébreux de la littérature fantastique. On définit le fantastique par l’irruption inquiétante du surnaturel dans une diégèse réaliste. Ici, Claude incarne le réel avec force dans la mesure où elle est au bout du bout : quarantenaire au RSA, elle est expulsée de son appartement, vend sur Internet ses maigres possessions et s’apprête à aller squatter le salon d’une collègue. Autant dire que le réel, dans ce qu’il a de plus trivial, Claude le connaît bien et le connaitra tout au long du récit ! Toujours à l’affût d’une bonne affaire, d’une promotion, débrouillarde professionnelle, Claude va faire avec les moyens du bord, comptant chaque euro, rivée sur son smartphone, habituée des douches municipales et de la médiathèque, source inépuisable d’informations mais aussi de chaleur.

Alors qu’elle amorce sa nouvelle vie de SDF, Claude est contactée par un mystérieux juriste américain sur Linkedin qui lui demande d’enquêter sur la disparition des Grue, une famille américaine qui s’est volatilisée de la surface de la Terre depuis son séjour dans un manoir isolé, le logement de « Tante Colline ». La paie est conséquente, aussi, Claude se jette-t-elle sur cette opportunité inespérée et file dans le fin fond de la France profonde, dans une campagne désertée. Elle s’achète une voiture d’occasion dans le garage du coin avec l’avance reçue par l’Américain et roule jusqu’au logement de Tante Colline, un manoir gothique classique, avec ses boiseries, ses marches qui grincent, ses chambres bleue, rose, jaune, etc., sa cuisine démesurée et sa cave labyrinthique, sans le confort moderne, qu’elle visite sans encombre. Mais lors de sa première nuit dans le manoir, Claude va déchanter en découvrant, dans un effroi estomaqué, que la maison est hantée. Elle décidera alors de lutter contre ces fantômes pour exorciser cette maison bon marché et gagner sa réinsertion.

En dépit de son ton décalé, de son intertexte riche, de son humour noir et de son ancrage dans le monde contemporain, Au bal des absents n’est pas une parodie du roman gothique mais un roman gothique moderne qui s’approprie les codes du genre pour les mettre à l’ordre du jour et nous parler de notre monde. Le parti pris de l’autrice de choisir un personnage principal pris dans la spirale sociale de la misère lui permet d’inscrire son récit dans un cadre réaliste, presque sociologique : ainsi, Au bal des absents est une sorte de survival horror des temps modernes, son héroïne est une femme ni super-entrainée ni experte en paranormal, elle doit rationner ses maigres ressources et s’armer avec la terrible contrainte du réel : difficile de trouver à bon prix une arme contre les fantômes de nos jours ! Et surtout, Claude est seule contre tous et toutes, et doit affronter une horde menaçante de spectres mais aussi de personnages malfaisants et dangereux.

L’intertexte est explicitement riche, Claude dévorant romans et des films fantastiques, les classiques du genre, de Ça de Stephen King à La Maison des damnés de Richard Matheson, en passant par Ghostbusters d’Ivan Reitman ou encore La Maison du Diable de Robert Wise, pour se familiariser avec les fantômes et puiser dans ces fictions des idées pour venir à bout de ses propres fantômes. Mais la source principale du récit est La Maison hantée de Shirley Jackson et la série Netflix The Haunting of Hill House, sa libre adaptation récente qui a pas mal cartonné — et qui fait rudement peur ! En effet, les premières pages racontant le voyage de l’héroïne chez Tante Colline ne sont pas sans rappeler celui d’Eleanor jusqu’à Hill House, littéralement la maison de la colline. De même, le destin des Grue d’Au bal des absents est une copie conforme de celui des Crain de la série, copie paresseuse qui trouve une parfaite légitimation dans la narration mais que je ne vous divugâcherai pas. Car au-delà du roman fantastique, Claude enquête sur différents mystères liés au manoir de Tante Colline qui relèvent davantage du polar.

Au fur et à mesure de son enquête et de sa survie dans un hiver de plus en plus froid, exclue d’un logement chaud et douillet, Claude se souvient de sa vie passée, des drames qu’elle a accumulés et de son expérience à Pôle Emploi. Un nom revient, celui de Colombe Flenche-Rian, épouvantable animatrice d’un séminaire qui avait choquée Claude par sa suffisance et sa malveillance, symbole de son exclusion sociale, de l’anéantissement de ses espoirs. Ainsi, Colombe Flenche-Rian devient pour Claude l’ennemi à abattre, aussi, nomme-t-elle ainsi le mal qui rode dans le manoir et contre lequel elle va employer toute son énergie. Ainsi, la conquête de la maison hantée devient ici une lutte contre la misère, une quête symbolique, celle du salut, de la réinsertion, que Claude ne devra qu’à elle-même. La maison devient alors la société qui l’a chassée, qu’il l’a mise à la porte de chez elle, et les fantômes autant de Colombe Flenche-Rian, ces faux bienveillants qui poussent allègrement à la porte.

J’ai beaucoup aimé découvrir Catherine Dufour avec ce roman qui m’a beaucoup fait rire par son style décalé et tellement rafraichissant ! Claude est un personnage vraiment réussi, une guerrière des temps modernes, touchante et forte, ça a été un vrai bonheur de parcourir ses aventures, terribles et improbables. Catherine Dufour met un vrai coup de lustre à un genre que beaucoup dépoussièrent avec joie. J’aime beaucoup la manière dont l’autrice s’approprie le motif éculé de la maison hantée pour en faire quelque chose de si singulier : un maison hantée dont on ne veut pas s’enfuir mais que l’on veut investir par dessus tout. Ainsi, Claude gagne son statut social elle-même, en se battant au sens propre comme au sens figuré et c’est un beau combat métaphorique des temps modernes, portée par une chute toute en sourire. Un vrai bonheur, vous dis-je !

Anne

Au bal des absents, Catherine Dufour, Seuil, 18€

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