Vernon Subutex 3 de Virginie Despentes

Avec le dernier opus de sa trilogie de la « contemporanéité », Vernon Subutex, Virginie Despentes clôt la symphonie polyphonique rock qu’elle a entamée avec maestria il y a déjà deux ans (vous pouvez jeter un œil à mes chroniques du tome 1 et du tome 2). Dans les volumes précédents, l’écrivaine dressait avec véhémence et mordant une galerie de portraits acérés de nos contemporains, du trader cocaïnomane à la musulmane pieuse, en passant par le fasciste aigri ou la sulfureuse ex-star du X, qui tous vont s’organiser autour d’un ancien disquaire à la rue, Vernon Subutex : ce dernier deviendra à la fin du tome 2 une sorte de « messie branleur », pour reprendre l’expression de l’auteure, « messie branleur » qui a le don de tous les faire danser dans un esprit de communion halluciné. En parallèle à cette peinture de notre société hypercontemporaine et hyperréaliste, Despentes met en place différents éléments narratifs disparates empruntés au polar, qui vont trouver leur convergence dans ce dernier volume, réglant les enjeux narratifs de cette grande fresque sociale du Paris d’aujourd’hui. Lire la suite

Soie d’Alessandro Baricco et Rébecca Dautremer

J’ai dernièrement découvert la plume d’Alessandro Baricco, auteur contemporain italien, à travers son « histoire », Soie, publiée dans un très bel ouvrage par les Éditions Tishina, spécialisées dans les romans illustrés pour adultes. Si je n’ai pas du tout été conquise par ce récit, force est de reconnaître que j’ai été, par contre, particulièrement sensible au remarquable travail des Éditions de Tishina ainsi qu’aux superbes illustrations signées Rébecca Dautremer. Le principe du roman illustré ajoute ici une valeur ajoutée indéniable au texte, le sublimant pleinement. Dans cette chronique, je vais donc concentrer mon propos autour de la beauté du livre et non de l’œuvre littéraire qu’elle contient, œuvre sur laquelle, je n’ai finalement pas grand-chose à dire tant elle m’a parue aussi facile qu’insignifiante. Lire la suite

Délivrances de Toni Morrison

« Ce n’est pas ma faute. » Ainsi commence Délivrances, le dernier roman de Toni Morrison paru en 2015, annonçant d’emblée le thème majeur du récit : la culpabilité, celle qui nous construit, celle qui nous détruit, celle dont on doit se libérer. Il s’agit donc des récits de multiples délivrances, bâtissant un roman très dur, violent et pessimiste. Pour cela, la grande Toni reprend les grands motifs qui ont façonné son œuvre depuis L’œil le plus bleu, principalement le racisme, l’enfance et la violence qu’elle subit, le tout porté par les voix de plusieurs personnages, majoritairement féminins. À travers une galerie de portraits, l’auteure afro-américaine fait un triste mais indéniable constat, mettant en exergue les plus grandes culpabilités qui modèlent nos existences : nous sommes coupables de nos parents et, comme ces derniers l’ont été de nous, nous seront coupables de nos enfants… Lire la suite

Tokyo Vice de Jack Adelstein

Édité originellement en 2009 par les géniales éditions américaines Pantheon Books, Tokyo Vice, Un journaliste américain sur le terrain de la police japonaise de Jack Adelstein est le premier ouvrage édité par les toutes jeunes Éditions Marchialy (qui ont d’ailleurs fait un très beau travail éditorial, comme le laisse déjà supposer la couverture ci-contre). Sa traduction française, par Cyril Gay, a en effet été publiée en 2016. Il s’agit d’une narrative non-fiction, genre hybride assez populaire aux États-Unis et inventé en 1966 par Truman Capote, avec De sang froid : ce genre emprunte à la fois au journalisme d’investigation et au roman, comme ont pu le faire des auteurs comme Hunter S. Thompson, Tom Wolfe, ou encore David Foster Wallace. Tokyo Vice est la toute première narrative non-fiction que je lis, et j’ai été conquise par le style de l’auteur, percutant et littéraire, qui nous plonge dans un Japon underground empreint de noirceur, de violence et de décadence, au cœur d’enquêtes sur les yakuzas, ses figures criminelles recouvertes de tatouages tellement fascinantes par leur aura à la fois pittoresque et ultra-violente. Lire la suite

3 autofictions à découvrir

Il arrive que, par un concours de circonstance ou grâce à une disposition d’esprit particulière, l’enchaînement a priori hasardeux de nos lectures crée des liens particuliers entre des livres que l’on n’avait pas forcément imaginé pouvoir rapprocher un jour. Récemment, le hasard m’a fait acheté, lire et aimer trois livres qui, bien que très différents dans le propos et l’écriture, semblent pourtant se rejoindre sur l’essentiel. 3 livres parus récemment : 3 auteurs différents, 3 styles différents, 3 histoires différentes, mais 3 biographies et/ou autobiographies, 3 mêmes volontés d’évoquer ce qui n’est plus, 3 quêtes identitaires, 3 textes se construisant en révélant leurs propres contradictions, 3 livres fascinants. Lire la suite

Home de Toni Morrison

homeParu en 2012, Home de Toni Morrison raconte le douloureux retour d’un homme dans la ville où il a grandi, Lotus en Géorgie, taxée de « pire endroit du monde, pire que n’importe quel champ de bataille ». Pour ce faire, il traverse l’Amérique ségrégationniste des années 1950, violente et raciste, poursuivi par les redoutables fantômes de la Guerre de Corée et l’urgence de sauver sa jeune sœur. À travers ce court récit, Toni Morrison retrace le parcours d’une rédemption mettant en scène une galerie de portraits de femmes fortes et courageuses qui, à la veille de la lutte pour leurs droits civiques, sont en quête de liberté. Le fil de la narration est entrecoupé d’intermèdes où le personnage principal s’adresse directement au lecteur dans une confession poignante et salvatrice. Un très beau roman qui aborde, toujours avec justesse et intelligence, une période cruciale dans l’histoire des États-Unis. Lire la suite

L’Œil le plus bleu de Toni Morrison

oeil_plus_bleuPublié en 1970, L’Œil le plus bleu est le tout premier roman de Toni Morrison, mais également son tout premier coup d’éclat, aussi bien stylistique que narratif. Elle y amorce les jalons de ce qui est devenu une œuvre à la fois inclassable et incontournable tant le propos est bouleversant et la plume incandescente. Dans ce premier roman, Toni Morrison développe le motif de l’enfance en quatre saisons, le temps d’une année qui s’articule autour d’un drame innommable, posant brique après brique la matière première de son œuvre : l’histoire afro-américaine, le clivage féroce qui sépare l’Amérique blanche de l’Amérique noire, la servitude et le martyr des femmes, la mémoire et l’héritage culturel, la violence des relations humaines et familiales, la folie, la multiplication des points de vue, une chronologie mise à mal… Avec L’Œil le plus bleu, Toni Morrison entre avec fracas dans la littérature, abordant dans le style incisif et sensible qu’on lui connait les questions scabreuses du racisme, du viol, de la pédophilie et de l’inceste. Lire la suite

La Maison des épreuves de Jason Hrivnak

maison_epreuves_hrivnakPremier roman, si tant est qu’il s’agisse bien d’un roman, du canadien Jason Hrivnak, La Maison des épreuves est une curiosité littéraire. Publié outre-Atlantique en 2009, cet ouvrage est paru tout récemment en France, aux Éditions de l’Ogre, dans la traduction française de Claro, nous permettant de découvrir un texte pour le moins déconcertant, empreint d’une noirceur cauchemardesque, poussant dans ses retranchements les plus sombres les limites de la narration. On sort à la fois intrigué et marqué de cette lecture laborieuse et fascinante, perplexe quant à notre ressenti, comme au sortir d’un rêve inquiétant et absurde. Une lecture expérimentale assurément troublante… Lire la suite

Vente à la criée du lot 49 de Thomas Pynchon

Chroniquer Pynchon, voilà un périlleux exercice que je n’imaginais pas si intimidant. En effet, Pynchon, c’est un peu mon auteur fétiche, découvert il y a une douzaine d’années à travers ses premiers romans (V., Vente à la criée du lot 49 et L’Arc-en-ciel de la gravité) : jamais je n’avais lu quelque chose de semblable et ce fut pour moi un véritable choc esthétique. J’ai d’ailleurs travaillé sur Pynchon lors de travaux universitaires sur le postmodernisme, cet auteur en étant une figure incontournable. Aussi, Vente à la criée du lot 49 n’est pas vraiment une découverte pour moi : je le lis et le relis depuis des années, mais cette fois-ci, j’ai décidé de le chroniquer ! Je sais, chroniquer sur mon petit blog un tel monument de la littérature est parfaitement vain, mais j’ai très envie de me prêter à l’exercice, de me dégager des mes réflexes académiques pour produire un texte plus personnel sur ce roman remarquable en plusieurs points. C’est donc parti pour la chronique la plus aventureuse que j’ai eu à écrire. Lire la suite

Glow de Ned Beauman

glow_beaumanNed Beauman, jeune prodige de la littérature contemporaine anglo-saxonne, signe avec son dernier opus, Glow, un roman psychédélique et jubilatoire dans la lignée des premiers romans de Thomas Pynchon. Tout juste paru aux éditions Joëlle Losfeld dans la traduction française de Catherine Richard-Mas, Glow met en scène 15 jours d’une enquête rocambolesque et complexe, menée par un jeune héros pynchonien, un peu paumé dans un complot d’une envergure croissante, tissant des liens alambiqués entre une société minière, d’étranges enlèvements dans des fourgonnettes blanches, la communauté birmane de Londres, une nouvelle drogue, le glow, une radio pirate et des renards errants dans la ville… Avec un style foisonnant, Ned Beauman reprend les grands thèmes postmodernes anglo-saxons, dans un thriller où complot et paranoïa font écho à des délires chimiques et à une profusion d’informations neuroscientifiques. Une lecture parfaitement enthousiasmante ! Lire la suite