Kerlof et autres histoires de fantômes de Edith Wharton

Tous les ans, à l’approche du 31 octobre, nous vous concoctons pour notre plus grand plaisir une section d’ouvrages pour Halloween, en lien avec la littérature fantastique / d’épouvante, nos tops d’Halloween. Mais depuis deux, en plus de notre traditionnel top de l’horreur, nous avons eu envie de consacrer l’ensemble du mois d’octobre aux genres littéraires en lien avec cette fête, avec son lot de sorciers et de sorcières, de monstres et de démons, de revenants de tout poils, de brouillard, de clairs-obscurs et de nuits de pleine lune, de cauchemars et de terreur ! Nous achevons ce nouveau mois de l’étrange avec un recueil de nouvelles fantastiques, Kerlof et autres histoires de fantômes de l’autrice américaine Edith Wharton

Si Edith Wharton est connue pour ses romans dressant les portraits sociaux de la haute bourgeoisie américaine, elle a également écrit des récits fantastiques, des récits de fantômes venant exorciser une peur enfantine que l’autrice vit naître alors qu’elle découvrait la littérature fantastique vers 9 ans, littérature qui la marqua profondément, lui laissant longtemps la terrible sensation d’une menace dans le dos. Les fantômes whartoniens sont construits autour de cette inquiétude constante d’un secret caché, indistinct mais toujours présent.

Le recueil comporte 5 nouvelles. Kerlof narre une vieille histoire de la haute bourgeoisie bretonne et met en scène le motif du spectre canin ; Les Yeux se déroule lors d’une soirée mondaine où l’on se narre des histoires de fantômes, ici une histoire avec deux fantômes fort singuliers ; Ensorcelé se déroule dans la campagne profonde américaine, à la manière de Hawthorne, et développe le motif du vampire en mettant en scène une revenante et sa proie ; Le Miroir nous parle une nouvelle fois de la haute bourgeoise et de l’obsession de la beauté en s’appuyant sur le thème du spiritisme, très en vogue à l’époque ; enfin, Après coup aborde la thématique du fantôme vengeur sous un angle original, celui d’un fantôme dont on ne comprend qu’ « après coup » qu’il en était un. Ces 5 nouvelles ont été écrites entre 1910 et 1936 et reprennent, comme nous venons de le voir, des motifs traditionnels de la littérature fantastique. Edith Wharton s’applique aussi à proposer des chutes à ses nouvelles, comme l’exige la tradition, qui viennent éclairer les phénomènes surnaturels auxquels les personnages sont confrontés.

Ici, les fantômes et autres revenants sont abordés sous un angle assez subtil. En fait, Edith Wharton s’emploie davantage à peindre des ambiances, des décors, ruraux ou luxueux, insistant sur une couleur locale et sociale très forte, qu’à nous immerger dans une atmosphère gothique propice au fantastique. Ici, le surnaturel est discret, secret. Il s’insinue dans l’existence des protagonistes en douceur, comme une ombre aux contours flous. Le surnaturel ne surgit pas, il flotte, éthéré et incertain. Chaque nouvelle propose un décor et un ancrage sociaux forts, les personnages, nombreux pour des nouvelles, sont caractérisés à la perfection, par leur niveau de langage, leur physiologie, souvent dépeinte en focalisation interne, leur train de vie. Chaque récit nous propulse dans un lieu et un temps singulier, fortement ancré dans le réel. Et le surnaturel s’y glisse en toile de fond, venant troubler le quotidien, sinon s’y insinuer durablement, par une sensation trouble de menace, ou plutôt d’inquiétude, d’inquiétante étrangeté. Les fantômes ne font pas vraiment peur, ils sont juste là mais leur seule présence est sinistre.

J’ai beaucoup aimé ses nouvelles qui, comme tout récit fantastique, nous parlent finalement d’autre chose que de fantômes. Ils nous parlent de peur secrète, la peur d’une femme belle de se voir vieillir, la peur d’être trompé·e, d’être trahi·e par ses proches. Les fantômes sont aussi notre culpabilité, celle d’un jeune ambitieux sans scrupules ou d’un mari jaloux, mais aussi nos regrets, comme l’amour à jamais perdu d’un fermier qui retrouve son premier amour au-delà de la vie, ou celui d’une bourgeoise éprise d’un jeune homme avec qui elle communique depuis l’au-delà. Mais, outre leur dimension psychologique, les nouvelles d’Edith Wharton demeurent des peintures nettes et précises d’une société disparate qui se déploie entre l’Amérique et l’Europe, avec ses rapports de force et de domination.

La représentation des femmes et de leur place dans cette société y sont traitées de manière fort juste. Je pense notamment à la nouvelle Le Miroir qui dresse le portrait d’une bourgeoise vieillissante qui, telle la marâtre de Blanche-Neige, est terrifiée à l’idée que son beau miroir ne lui dise plus qu’elle est la plus belle : ici, Edith Wharton met l’accent non sur la douleur de cette femme mais aussi sur la solidarité féminine, à travers la voix de la narratrice qui s’emploie à préserver cette femme malheureuse dont le combat contre le temps est perdu d’avance. De même, dans la nouvelle Après coup, la narratrice se rend compte au fil du récit, effarée, qu’elle est totalement écartée de la vie professionnelle de son époux, ce qui aurait d’ailleurs pu avoir de graves conséquences sur sa propre existence. Ainsi, l’autrice dénonce la manière paternaliste dont les femmes sont traitées par les hommes. Elle met aussi en scène des femmes fortes, comme Mrs Attlee, la narratrice du Miroir ou encore Mrs Rutledge qui prend les problèmes à bras le corps dans Ensorcelé. Anne de Cornault affronte également courageusement une armée de sceptiques lors du procès de la mort de son époux dans Kerlof.

Ainsi, les nouvelles fantastiques d’Edith Wharton sont bien plus que de simples histoires de revenants, elles nous parlent des hommes et des femmes, de leurs désirs et leurs espoirs profonds, de leurs failles également, mais plus encore, ces récit sont le reflet de la société qu’a connu l’autrice américaine, dépeinte elle aussi avec ses larges failles. Les fantômes whartonniens ont enfin ceci de singulier qu’ils sont lointains, secrets et mystérieux. L’autrice suggère plus qu’elle ne dit, aussi, les chutes semblent-elles parfois aussi mystérieuses que les ombres éthérées qui hantent ses personnages. Une belle découverte que je ne saurais trop conseiller aux amateurs et aux amatrices du genre.

Anne

Kerlof et autres histoires de fantômes, Edith Wharton, traduit par Jean-Pierre Naugrette, Le Livre de poche, 6.20€

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