Nos meilleurs labyrinthes de la littérature

Tous les ans, à l’approche d’Halloween, nous vous proposons un article en lien avec un sujet propre à la littérature de l’étrange, qu’il soit fantastique, horrifique, d’épouvante ou tout simplement symbolique. Après nos romans les plus effrayants, nos meilleurs fantômes, psychopathes et cauchemars de la littérature, place à un motif qui nous tient particulièrement à cœur : le labyrinthe. Nous nous sommes maintes et maintes fois perdus, puis trouvés, puis reperdus dans des dédales de mots, poussés vers des impasses riches de sens, cheminant dans les couloirs oppressants d’une fiction anxiogène ou déambulant en quête de nous mêmes dans une expérience de lecture inextricable… Car des labyrinthes, dans la littérature, il y en a beaucoup, depuis l’Antiquité : des labyrinthes pour se perdre et se retrouver, des labyrinthes comme une épreuve, des labyrinthes comme un cheminement vers l’intériorité, des labyrinthes comme le miroir torturé de notre inconscient, des labyrinthes comme une initiation ou une contre-initiation… Voici donc notre petit tour d’horizon, subjectif et non exhaustif, de ce motif sinueux dans la littérature…

Tour d’horizon des labyrinthes dans la littérature (et ailleurs)

Les tous premiers labyrinthes…

Amenemhat III. Toute remarque sur ses oreilles serait malvenue.

Le labyrinthe remonte, comme disait l’autre, à la plus haute Antiquité, puisque sa plus ancienne représentation connue a été gravée sur de l’ivoire de mammouth quelque part en Sibérie, durant le paléolithique… Depuis, ses circonvolutions ont été utilisées un peu partout, mais c’est en Égypte que cette construction si particulière s’est chargée de valeurs symboliques qui perdurent encore aujourd’hui et qui nous fascinent toujours autant. La première construction labyrinthique aurait ainsi été créée sous le règne du pharaon Amenemhat III, qui régna de -1842 à -1797 : la pyramide de Hawara, dont il ne reste aujourd’hui que des ruines très partielles, comportait des entrées souterraines, des culs-de-sac, des passages secrets, des mécanismes d’ouverture très élaborés, une dalle en suspens de 45 tonnes, 12 cours principales entourées de nombreuses galeries et salles, et il ne reste guère aujourd’hui que les écrits des anciens historiens, dont Hérodote, pour retranscrire la magnificence et la complexité de cette construction.

le combat entre Thésée et le minotaure

Les pyramides étaient, comme on le sait, des ouvrages destinés à accompagner les dépouilles des rois dans l’au-delà et à célébrer leur mémoire, et cette charge mystique a perduré ensuite… Ainsi, dans les mythologies gréco-romaines, le génial architecte Dédale, dont le nom est devenu synonyme de labyrinthe, se serait inspiré de la pyramide de Hawara pour construire la prison où il enferma le Minotaure, le fils illégitime que sa femme Pasiphaé a eu avec un taureau envoyé par Poséidon. L’histoire est connue, et on sait que seules trois personnes purent s’échapper de ce labyrinthe : Thésée, aidé par Ariane qui avait elle-même reçu un conseil de Dédale, ainsi que Dédale lui-même et son fils Icare, enfermés à l’intérieur par Minos, furax de savoir Thésée vainqueur, et voulant se venger de celui qui l’avait aidé, même indirectement. Enfermé dans sa propre construction, Dédale eut, comme d’habitude, une idée de génie :

La fuite est peut-être entravée par la terre et l’eau
Mais l’air et le ciel sont libres.
La Bibliothèque d’Apollodore le Mythographe

Et il construisit pour son fils et lui-même des ailes faites de plumes d’oiseau collées à la cire, en avertissant bien son fils de la fragilité de l’opération. Mais son fils , comme tous les fils, n’écouta pas son père, et, grisé par son vol, se rapprocha trop du soleil qui fit fondre la cire et tomber le jeune crétin. Dédale, affligé par sa mort – et peut-être aussi par sa bêtise – trouva refuge chez le roi Cocalos, en Sicile. Mais Minos, qui s’était aperçu de sa disparition, employa la ruse pour le retrouver : il promit une forte récompense à quiconque réussirait à passer un fil dans les circonvolutions enchevêtrées – et, pour ainsi dire, labyrinthiques – d’un coquillage. Dédale, ne pouvant résister à un défi sur son terrain de jeu de prédilection, trouva la solution en répétant en quelque sorte l’histoire d’Ariane et de Thésée : Il attacha une fourmi à un fil, puis introduisit l’insecte dans le coquillage par un trou, qu’il boucha… Et c’est la fourmi qui parcourut les méandres de ce labyrinthe miniature pour en trouver enfin la sortie, emmenant avec elle le fil. Le roi Minos sut alors où était planqué Dédale, mais le roi Cocalos refusa de lui livrer son protégé. S’ensuivit une guerre au cours de laquelle Minos mourut et laissa enfin tranquille le génial Dédale…

… contiennent tous les autres.

On peut utiliser le mythe de Dédale comme un fil d’Ariane pour parler de tous les autres labyrinthes connus, chaque étape de son histoire peut se diviser en embranchements, continuations, reprises, jeux de miroirs et impasses, son histoire contenant toutes les autres… Par exemple, le mythe du Minotaure a été repris dans La Maison des feuilles (nous y reviendrons), où l’accent est mis sur une lecture réaliste et psychologique : le dédale est vu « comme une métaphore de la dissimulation psychologique », la créature étant « un fils prisonnier de la honte de son père ». Le labyrinthe est donc un parcours intime, dont ne sait trop bien ici s’il concerne le fils qui en est prisonnier ou le père qui l’y enferma. Nombreuses sont les œuvres, littéraires ou non, qui ont exploité cette métaphore, celui du dédale comme miroir de la psyché humaine dans ce qu’elle a de plus torturé, puisqu’elle est déjà présente dans le mythe original, où Ariane meurt de chagrin après que Thésée l’abandonne une fois qu’il n’a plus besoin d’elle malgré sa promesse de mariage, où Dédale ne parvient à sortir d’un labyrinthe qu’en plongeant ensuite dans celui du deuil causé par la perte de son fils… Ce n’est pas un hasard si on retrouve souvent, dans les fictions modernes, des personnages qui errent dans des architectures impossibles, tout à leur douleur intime.

Ce sont, par exemple, les personnages de La Peste d’Albert Camus, qui errent dans les rues de la ville d’Oran, bouclée à cause de la peste qui y sévit, et qui sont partagés entre la peur de la contamination, la nécessité de continuer à effectuer les mêmes tâches quotidiennes, et les méditations philosophiques. Chacun des personnages principaux de ce roman incarne une position particulière devant un drame existentialiste, et la ville d’Oran est donc le lieu clos, rempli de dangers, où déambulent les personnages et où vont se révéler leurs intimités les plus profondes… À noter également qu’il s’agit d’une sorte de labyrinthe particulier, puisqu’il est impossible d’en sortir à moins de contrevenir à la loi et de risquer de faire se répandre le mal qui y sévit.

C’étaient eux sans doute qu’on voyait errer à toute heure du jour dans la ville poussiéreuse, appelant en silence des soirs qu’ils étaient seuls à connaître, et les matins de leur pays. Ils nourrissaient alors leur mal de signes impondérables et de messages déconcertants comme un vol d’hirondelles, une rosée de couchant, ou ces rayons bizarres que le soleil abandonne parfois dans les rues désertes. Ce monde extérieur qui peut toujours sauver de tout, ils fermaient les yeux sur lui, entêtés qu’ils étaient à caresser leurs chimères trop réelles et à poursuivre de toutes leurs forces les images d’une terre où une certaine lumière, deux ou trois collines, l’arbre favori et des visages de femmes composaient un climat pour eux irremplaçable.
La Peste d’Albert Camus

le labyrinthe de la cathédrale de Chartres

Cette lecture métaphorique du Minotaure n’est pas la seule, puisqu’un autre embranchement de cette histoire nous mène à la cathédrale de Chartres, dans laquelle se trouve encore aujourd’hui un grand labyrinthe fait avec des dalles sombres. Lorsque ce tracé fut conçu au moyen-âge, il contenait en son centre… une plaque de cuivre décrivant le combat de Thésée contre le Minotaure. Mais que venait faire un mythe païen dans ce lieu ? là encore, tout était question de métaphore. Ainsi, selon l’office de tourisme de Chartres,

le Christ (Thésée) traverse les enfers (le labyrinthe), affronte Satan (le Minotaure), triomphe des puissances de la mort, offrant sa lumière (jaune) à tous ceux qui sont prêts à la recevoir : soit un chemin sûr (la pelote) vers la vie éternelle.

le puits labyrinthique de la Regaleira, au Portugal

On s’étonnera que des hommes d’Église, dont on ne saurait remettre en question la culture, aient choisi ce gros con de Thésée pour symboliser le Christ… Thésée, on le rappelle, savait qu’Ariane avait trahi son père Minos et que seul leur mariage pouvait la sauver d’une condamnation pour trahison, ce qui ne l’a pas empêché de l’abandonner à son sort après avoir profité d’elle. Le Minotaure en Satan, pourquoi pas, mais Thésée en Christ… C’est peut-être pour cela que la plaque a d’ailleurs été enlevée, ils ont dû se rendre compte de l’impasse dans laquelle cette représentation les menait. Néanmoins, ce labyrinthe est intéressant, car il reprend la dimension religieuse qui était présente dès l’Égypte antique, en y ajoutant une fonction initiatique : vous aurez en effet remarqué qu’il n’y a qu’un seul chemin sur ce labyrinthe, au sein duquel il est impossible de se perdre. Le cheminement est destiné aux fidèles qui, en parcourant ses méandres, sont invités à la méditation religieuse : il est appelé « chemin de Jérusalem » et sert à ceux qui ne peuvent pas faire le pèlerinage jusqu’à la ville sainte. Ce genre de parcours est très répandu et c’est sans doute pour cela que le gros roman d’Alan Moore s’appelle Jerusalem bien que son action se déroule exclusivement dans la ville anglaise de Northampton : c’est un récit extrêmement dense, aux multiples circonvolutions, mais dont le parcours mystique s’effectue à l’aide d’un seul tracé, celui de l’écriture. A noter également que des constructions fort intéressantes reprennent ce motif du parcours initiatique, dont le parc du palais de la Regaleira, au Portugal, où se trouve un puits conçu comme une tour inversée qui s’enfonce dans la terre ! Il descend sur neuf étages et débouche sur un labyrinthe sous-terrain dont les couloirs, sombres, étroits et bas, conduisent peu à peu le visiteur à la lumière du jour, et donc à la révélation mystique…

Illustration de Gustave Doré « …en marchant, il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu’il avait dans ses poches. »

La dimension initiatique est particulièrement présente dans les contes, où les forêts ressemblent bien souvent à des labyrinthes pour qui s’y aventure inconsidérément. C’est, par exemple, la forêt du Petit Poucet dont Charles Perrault a rédigé une des versions les plus célèbres, à partir d’une tradition orale très riche. Dans les contes, les personnages et les lieux sont souvent stéréotypés, et la forêt dans laquelle les parents, trop pauvres pour subvenir aux besoins de toute la famille, emmènent leurs enfants pour les perdre, a les attributs de toutes les autres forêts de contes : elle est le lieu de la sauvagerie (par opposition à la civilisation), du danger, du mystère et du surnaturel, puisqu’elle est souvent peuplée de loups doués de parole, de sorcières, de trolls ou, ici, d’un ogre. Les formidables illustrations de Gustave Doré ont beaucoup participé à la création de l’imaginaire collectif autour des contes, et celle qu’il proposa pour le passage où le garçon sème ses cailloux blancs a la même dimension épique que ses gravures de la Divine Comédie de Dante. On y voit l’entrée de la famille dans la forêt où la hache du père semble un drapeau funeste, le passage d’un terrain dégagé vers un labyrinthe d’arbres, de la lumière vers l’ombre, de la civilisation vers la sauvagerie, l’équipée formant une virgule – ou un point d’exclamation tordu – comme pour marquer le moment charnière de ce début de récit dominé par le malheur : la pauvreté, la famine, et le choix de l’abandon des enfants à une mort certaine. Manger ou être mangé, telle est la cruelle question… Heureusement, comme pour tous les labyrinthes, c’est l’intelligence qui permet au petit Poucet de triompher de l’ogre-minotaure qui règne dans ses tréfonds, puisqu’il réutilise le principe du fil d’Ariane en marquant les étapes de son chemin par des petits cailloux blancs, et Charles Perrault, en bon moraliste, de conclure :

On ne s’afflige point d’avoir beaucoup d’enfants,
Quand ils sont tous beaux, bien faits et bien grands,
Et d’un extérieur qui brille ;
Mais si l’un d’eux est faible ou ne dit mot,
On le méprise, on le raille, on le pille ;
Quelquefois cependant c’est ce petit marmot
Qui fera le bonheur de toute la famille.

Pour une fois, ce parcours initiatique ne servira donc pas au seul protagoniste principal, mais à toute sa famille, qui découvrira la vraie valeur de cet enfant.

Harry Potter…
le labyrinthe de livres de Gaston Lagaffe

Le mythe de Dédale nous montre aussi la dimension ludique des labyrinthes : l’architecte ne résiste pas au défi du roi Minos et résout l’énigme du coquillage, quitte à révéler sa présence chez le roi Cocalos. Cet aspect est encore très présent aujourd’hui, et, si on trouve par exemple de nombreux labyrinthes sur papier ou tracés dans des champs de maïs, la littérature n’est évidemment pas en reste… Je crois bien que mon premier souvenir de labyrinthe dans un livre vient par exemple de ma lecture de Gaston Lagaffe de Franquin, dans lequel Gaston échappe à l’ennui de son travail (trier des documents) en construisant un labyrinthe avec ces mêmes documents, transformant la matière de son ennui en grand terrain de jeu au sein duquel, pour un instant suspendu, tous ses collègues – ou presque – redeviennent des enfants. Dans Harry Potter et la coupe de feu, l’une des épreuves consiste aussi en un labyrinthe végétal d’un genre évidemment particulier, puisqu’il est non seulement magique, rempli d’embûches et de créatures à éviter, mais il cumule aussi les fonctions ludique (c’est la dernière épreuve d’un tournoi de sorciers), et initiatique : c’est au terme de ce parcours qu’un des concurrents doit être consacré vainqueur et que la gloire pourra rejaillir sur lui et son école de sorcellerie, comme une reprise des jeux olympiques, mais c’est aussi un labyrinthe doublement piégé, puisqu’il est perverti par les sbires de Voldemort, qui font de ce lieu une contre-initiation dans laquelle le lieu participe à la déchéance du personnage et le plonge dans les ténèbres au lieu de le faire accéder à la lumière.

…Dale Cooper…

On trouvera aussi un labyrinthe contre initiatique dans la série Twin Peaks de David Lynch et Mark Frost, dans lequel l’inspecteur Cooper sera confronté à son double maléfique qui le vaincra. En littérature, impossible de passer à côté de Franz Kafka, qui a présenté des personnages se débattant de manière désespérée pour se sortir de situations inextricables : on pensera bien sûr à Joseph K. qui, dans Le Château, arrive avec les meilleures dispositions du monde puisqu’en tant qu’arpenteur, il est censé être le mieux à même de prendre la mesure de l’endroit où il arrive… Cependant, rien ne se passera comme prévu, et toutes les embûches absurdes qu’il rencontrera ont contribué à construire ce qu’aujourd’hui encore, on qualifie de « kafkaïen » lorsqu’on arpente de longs couloirs d’une administration obscure, un dossier rempli de documents absurdes sous le bras, dans l’attente de se faire renvoyer vers un autre bureau, avant un autre, et avant le suivant… On retrouvera Joseph K. dans le court roman Le Procès, dans lequel le personnage se retrouve accusé d’un crime qui n’est jamais précisé : accusé à tort, pour rien, mais jouant quand même sa liberté, Joseph K. se débat en vain pour sortir d’un cauchemar bureaucratique, jusqu’à finir peu à peu par douter de sa propre innocence,

… et Joseph K.

puisque tout semble jouer contre lui depuis le début. Nous ne pouvons que vous conseiller très vivement l’adaptation du roman faite par Orson Welles avec Anthony Perkins et Jeanne Moreau, qui est, en tous points, un film magnifique. Le réalisateur rend parfaitement bien le cheminement absurde et labyrinthique dans lequel est enfermé le héros, et son sentiment de claustration est particulièrement bien rendu avec, notamment, le jeu très nerveux d’Anthony Perkins et l’utilisation d’objectifs à grande focale qui déforment les décors déjà particulièrement anxiogènes du film.

Sur la couverture d’Amnesiac de Radiohead : un petit minotaure qui pleure…

À noter que le labyrinthe en tant que métaphore cauchemardesque de nos sociétés se retrouve aussi… en musique : le diptyque Kid A et Amnesiac est un collage labyrinthique de morceaux qui, tous, parlent de la perte de repères, et la chanson « Pull / pulk revolving doors » sur Amnesiac, avec son enfilade de portes changeantes, est particulièrement explicite quant au thème qui nous intéresse aujourd’hui :

There are doors that lock
And doors that don’t
There are doors that let you in and out
But never open
And there are trapdoors
That you can’t come back from
« Pull / pulk revolving doors » sur Amnesiac de Radiohead

Tout cela est bien joli, même si la chanson est particulièrement étrange, mais qu’est-ce que tout cela apporte de plus ? En fait, tout repose sur un double sens, comme si les mots eux-mêmes ouvraient sur plusieurs chemins : les « revolving doors » désignent des « portes tambours » telles qu’on peut en trouver par exemple dans certains centres commerciaux, mais ont aussi un sens politique… Elles désignent ce que l’on appelle en France le « pantouflage », ce va-et-vient de certains dirigeants entre des postes à responsabilités dans la fonction publique et dans des entreprises privées, créant ainsi des cas de conflits d’intérêts. On aura ainsi vu des commissaires européens en charge de l’environnement reconvertis responsables du greenwashing chez Volkswagen…

Des labyrinthes vus comme des cauchemars ou des rêves, donc, on en trouve beaucoup en littérature, mais le parcours labyrinthique et onirique le plus célèbre reste celui d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. La petite Alice évolue dans un monde rempli de chausses-trappes, où tout est tour à tour amusant et menaçant, où la logique est mise à rude épreuve, et dont on ne peut sortir qu’en se réveillant… De nombreuses interprétations ont été trouvées à ce récit fondateur de tout un pan de notre imaginaire collectif, et, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a nourri l’esprit d’un nombre incroyable d’artistes en tous genres, qui ont, à leur tour, suivi le lapin blanc.

– Dites-moi, je vous prie, de quel côté faut-il me diriger ?
– Cela dépend beaucoup de l’endroit où vous voulez aller, dit le Chat.
– Cela m’est assez indifférent, dit Alice.
– Alors peu importe de quel côté vous irez, dit le Chat.
– Pourvu que j’arrive quelque part, ajouta Alice en explication.
– Cela ne peut manquer, pourvu que vous marchiez assez longtemps.
Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll

Ce photogramme est extrait du Limier, adapté de la pièce de théâtre du même nom, film dont le narrateur du livre Cinéma est obnubilé, et il présente un des deux personnages principaux en train de dicter une histoire policière dans un dictaphone, avant de faire endosser un rôle bien précis à sa vraie victime. Il y a, en effet, de quoi se perdre dans tous ces récits…

En pensant aux stratagèmes du roi Minos, on associera également les labyrinthes à la manipulation : on trouvera de nombreux récits dans lesquels des manipulateurs fabriquent ou sont au centre d’un labyrinthe, dans lequel les manipulés tentent parfois en vain de s’en sortir. Dans ce cas précis, nous vous conseillons un roman : Cinéma de Tanguy Viel. C’est un livre très particulier, dans lequel un narrateur monomaniaque parle avec ferveur de son film fétiche, Le Limier de Joseph L. Mankiewicz, film lui-même adapté d’une pièce de théâtre du même nom (Sleuth en v.o.). Le livre est donc une passionnante et haletante exégèse du film, et dévoile à quel point le narrateur est enfermé dans les méandres labyrinthiques d’un film qui contient d’ailleurs, et ce n’est pas un hasard, un fameux labyrinthe, au centre duquel Andrew Wyke ourdit une machination particulièrement retorse…

Mais le jardin, en fait, ce ne sont que des rangées de haies, parfaitement taillées, toutes, et qui forment, quand on les voit du dessus, un labyrinthe. Et il continue de circuler dans les allées bordées de haies vertes, de haies denses, à travers lesquelles on ne voit rien et qui tournent partout à quatre-vingt-dix degrés, partout font des plis et des replis, des impasses dans lesquelles il s’enfonce, et la voix se fait toujours plus forte, ou plus lointaine, selon qu’il bifurque, qu’il ne bifurque pas, selon que les allées lui laissent ou non le choix de bifurquer, selon que la voix, enfin, semble venir de derrière lui, de devant lui, ou qu’elle semble se perdre elle aussi dans les allées vertes et denses.
Cinéma de Tanguy Viel

Car évidemment, l’écriture elle-même peut devenir labyrinthique, et ce ne sont pas les exemples qui manquent. Dans l’extrait de Cinéma cité plus haut, les longues phrases sont comme des chemins bifurquant constamment d’un endroit vers un autre, au gré des ruptures fréquentes des virgules. On pourra citer aussi les romans de Thomas Pynchon, dont Vente à la criée du lot 49, L’Arc-en-ciel de la gravité, ou l’énigmatique V.

Quelque part dans la bande sonore de cette nuit, elle se dit soudain qu’elle ne risquait rien, que quelque chose (peut-être seulement son ivresse qui se dissipait lentement) la protégeait. La ville était à elle, comme, ville maquillée et plâtrée de mots et d’images conventionnelles (cosmopolite, la culture, les tramways), elle ne l’avait jamais été : Œdipa bénéficiait d’un sauf-conduit pour s’enfoncer au plus profond des capillaires de la cité, même les plus minuscules où l’on pouvait juste risquer un œil, même les vaisseaux écrasés en bâtiments municipaux, à fleur de peau, à la vue de tout le monde, sauf des touristes.
Vente à la criée du lot 49 de Thomas Pynchon

Nous conseillons donc à tout le monde, sauf peut-être aux touristes, d’aller arpenter nos meilleurs labyrinthes de la littérature.

Notre top 5 des meilleurs labyrinthes de la littérature

5- Les Ponts d’Arthur Rimbaud

Le Pont-levis de Giovanni Battista Piranesi, 1749

Au 18e siècle, l’architecte et graveur Giovanni Battista Piranesi, dit Piranèse, tout à fait en avance sur son temps, crée une série de gravures dont vont s’inspirer une grande quantité d’artistes du 19e et du 20e siècle : la série des Prison imaginaires. Des bâtiments impossibles, cyclopéens, dédaléens, dans lesquels les humains, réduits à de minuscules silhouettes, errent et y sont torturés. Une œuvre particulièrement cauchemardesque dont va s’inspirer Arthur Rimbaud dans un des poèmes en prose du recueil les Illuminations. Écrit lors d’un séjour en Angleterre, le poème décrit une ville portuaire brumeuse, peut-être Londres, dans laquelle les ponts, symbolisant évidemment le passage d’un état vers un autre, ne cessent de s’enchevêtrer, tandis que résonne au loin une musique à la fois festive et triste. Un poème comme une énigme, que le trait de lumière final anéantit autant qu’il la résout : si ce tableau étrange disparait à la lumière, c’est peut-être qu’il était rêvé, non ?

Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bombés, d’autres descendant ou obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives, chargées de dômes s’abaissent et s’amoindrissent. Quelques-uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D’autres soutiennent des mâts, des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent, et filent, des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d’autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants d’hymnes publics? L’eau est grise et bleue, large comme un bras de mer.
— Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.

4- Ulysse de James Joyce

L’itinéraire erratique des personnages d’Ulysse, tracé par l’écrivain Vladimir Nabokov

James Joyce est, par excellence, l’écrivain à la prose labyrinthique. Si on cite volontiers le nébuleux roman Finnegans wake comme un sommet en termes de difficulté de lecture, c’est plutôt vers Ulysse que va notre préférence. Le roman est une sorte de réécriture moderne de L’Odyssée d’Homère, dans laquelle Ulysse s’appelle Leopold Bloom, Pénélope Molly Bloom et Télémaque… Stephen Dedalus. Le lecteur suit la vie banale de ces personnages un certain 16 juin 1904. Là où le récit d’Homère présentait des héros en proie aux divinités et aux monstres marins, celui de Joyce présente un parcours essentiellement intérieur : rien d’extraordinaire dans leur vie, simplement la vie, dans ce qu’elle a de plus quotidien, ce qui n’empêche pas d’y trouver de la beauté et de la laideur, du comique et du tragique, de la philosophie et du trivial, bref, toute la vie. Ce sont donc les pensées des personnages qui forment les labyrinthes qui vont constituer la véritable odyssée moderne. Voici par exemple un extrait du début du chapitre 3, dans lequel Stephen Dedalus le bien nommé laisse dériver ses pensées, se laissant porter par la musique de ses pas sur le sable, une musique qui va le mener à une chanson idiote comme à une réflexion sur son existence :

Stephen ferma les yeux pour entendre varech et coquillages s’écraser craquant sous ses godillots. Et ores donc, tu es bien en train de marcher au travers. Je le suis bien, un pas à la fois. Infime espace de temps traversant d’infimes moments d’espaces. (…) Suis-je là en marche vers l’éternité, longeant la grèce de Sandymount ? Crisch, crac, cric, cric. Ici monnaie de mer sauvage. Deasy le magister y les connaît bien.
Veux-tu pas venir à Sandymount
Ma-deline la jument ?

Le rythme commence, vois-tu. J’entends. Tétramètre acatalectique d’iambes marchant au pas. Non, au galop : deline la jument.
Ouvre les yeux maintenant. Oui. Un instant. Et si tout avait désormais disparu ? Si, en les rouvrant, je me trouvais à jamais dans le noir diaphane. Basta ! Voyons voir si je vois encore.
Vois maintenant. Tout a subsisté sans toi : et à jamais, pour les siècles des siècles.

3- Le Nom de la rose d’Umberto Eco

My name is Baskerville, Guillaume de Baskerville. Et je suis paumé.

Le Nom de la rose est une anomalie éditoriale : ce qui était au départ conçu comme un roman policier ultra érudit écrit par un universitaire s’est avéré être un best-seller international, à la surprise de tous, y compris à celle de son auteur.

L’histoire est connue : en 1327, le moine fransiscain Guillaume de Baskerville, accompagné de son disciple Adso de Melk, est chargé d’enquêter sur des crimes commis dans une abbaye. S’ensuit des débats sur la pauvreté – et donc le pouvoir – de l’Église, sur la connaissance et l’obscurantisme, ainsi que sur la littérature en particulier, puisque l’intrigue tourne autour d’un livre perdu, le deuxième tome de la Poétique d’Aristote.

M. C. Escher, maison aux escaliers

Au cœur de cette abbaye se trouve, cachée, une grande bibliothèque labyrinthique, pleine de passages secrets, d’énigmes et de pièges, et qui renferme tout le savoir de l’époque. Pour mettre en images cette bibliothèque, Jean-Jacques Annaud s’est inspiré des Prisons imaginaires de Piranese autant que des constructions impossibles d’Escher

Je n’arrive pas bien à m’expliquer ce qui se passa, mais comme nous quittions la tour, l’ordre des pièces se fit plus confus. Certaines avaient deux, d’autres trois portes. Toutes avaient une fenêtre, même celles où nous nous engagions en partant d’une pièce avec fenêtre et en pensant aller vers l’intérieur de l’Édifice. Chacune avait toujours le même type d’armoires et de tables, les volumes entassés en bon ordre paraissaient tous pareils et ne nous aidaient certes pas à reconnaître le lieu d’un coup d’œil. (…)
À un moment donné, nous nous retrouvâmes dans la salle heptagonale de départ (reconnaissable, car l’escalier y ouvrait son orifice), et nous reprîmes notre exploration vers notre droite en cherchant d’aller droit de pièce en pièce. Nous passâmes par trois pièces et puis nous trouvâmes devant une paroi fermée. L’unique passage desservait une nouvelle pièce qui n’avait qu’une autre porte, au sortir de laquelle nous parcourûmes quatre autres pièces et nous trouvâmes à nouveau devant un mur orbe. Nous revînmes à la pièce précédente qui avait deux sorties, prîmes celle que nous n’avions pas encore essayée, passâmes dans une nouvelle pièce, et nous retrouvâmes dans la salle heptagonale de départ. (…)
Ma lampe tendue à bout de bras, je m’aventurai dans les pièces suivantes. Un géant de proportions menaçantes, au corps onduleux et fluctuant comme celui d’un fantôme, vint à ma rencontre.
« Un diable ! » criai-je, et il s’en fallut de peu que la lampe m’échappât alors que je faisais une brusque volte-face et me réfugiais dans les bras de Guillaume. Celui-ci me prit la lampe des mains et, m’écartant, s’avança avec une décision qui me parut sublime. Il vit lui aussi quelque chose, parce qu’il recula soudainement. Puis il s’avança de nouveau et éleva la lampe. Il éclata de rire.
« Vraiment ingénieux. Un miroir !
— Un miroir ?
— Oui, mon vaillant guerrier. Tu t’es lancé avec tant de courage sur un ennemi véritable, il y a peu, dans le scriptorium, et maintenant tu as peur devant ta propre image. Un miroir, qui te renvoie ton image grandie et déjetée. »

 

2- La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski

Un Top d’Halloween sur le thème du labyrinthe ne serait pas un vrai top sans La Maison des feuilles, roman dont la lecture nous a durablement marqués.

Le roman est triplement labyrinthique. Tout d’abord, et c’est la plus évident, il parle d’un labyrinthe, qu’un personnage découvre dans sa maison. Mais le plus intéressant, c’est que l’écriture est elle aussi labyrinthique, grâce notamment aux récits enchâssés : La Maison des feuilles raconte l’histoire de Johnny Errand qui découvre un manuscrit écrit par Zampano, un homme mort récemment, et qui raconte l’histoire de Will Navidson. Le récit effectue donc une série de va-et-vient entre ces trois récits principaux (il y en a beaucoup d’autres), puisque Johnny va annoter le récit de Zampano et dévoiler sa propre vie à travers le parcours intime de l’écrivain comme celui de ses personnages… L’atout majeur du livre est sa mise en page, qui reproduit, en plusieurs calligrammes, le parcours labyrinthique du récit ! Impossible donc de « citer » un passage du livre sans perdre ce qui met en valeur son écriture… Un dernier mot : nous avons choisi une double page particulièrement tordue, mais, promis, le livre est tout à fait lisible. Mieux : il se lit comme un thriller. Attention seulement : une fois que vous êtes entrés dans La Maison des feuilles, il est difficile d’en ressortir…

On sait maintenant à quoi ressemble un cauchemar d’éditeur.

 

1- Les deux rois et les deux labyrinthes de Jorge Luis Borges

Planche tirée du magnifique Idées noires de Franquin

Nous avons soigneusement gardé pour la fin l’écrivain argentin Jorge Luis Borgès qui a poussé la notion de labyrinthe dans ses ultimes retranchements. C’était en effet difficile pour nous de ne pas le citer jusqu’ici, tellement Borgès est une référence absolue : ce n’est pas pour rien si Umberto Eco a nommé le gardien du labyrinthe de livres du Nom de la rose Jorge, le deuxième prénom de Borgès. Ce labyrinthe de livres est une référence directe à La Bibliothèque de Babel, qui décrit une bibliothèque-univers qui a un principe simple, mais dont les propriétés sont vertigineuses : chaque livre qu’elle possède contient 410 pages et chaque page contient 40 lignes de texte, elles-mêmes composées de 80 caractères chacune, et il y a autant de livres que de combinaisons possibles, autrement dit 29 puissance 1312000… Rappelons que le nombres d’atomes dans l’univers n’est “que” de 5×10 puissance 26… autrement dit, le nombre de livres de la bibliothèque de Babel est trop important pour pouvoir écrire le titre de chacun d’entre eux sur un atome… Donc, statistiquement, tous les livres en puissance sont contenus dans cette bibliothèque qui contient :
– une quantité phénoménale de livres qui n’ont aucun sens
– tous les plus grands classiques de la littérature
– des chefs d’œuvres encore inconnus
– le récit exact de la vie de chacun d’entre nous, de la naissance à la mort
– des récits apocryphes de la vie de chacun d’entre nous
– le sens de la vie et de l’univers
– tous les plus noirs secrets de chacun
– etc…

Le rapport avec les labyrinthes ? Cette bibliothèque est parcourue par des lecteurs avides qui errent dans ses couloirs à la recherche du livre ultime, du chef-d’œuvre à découvrir, celui pour lequel toute une vie de recherche vaut la peine… Mais, comme nous l’avons vu, la plupart des livres n’ont aucun sens puisqu’ils ne sont qu’une combinaison aléatoire de signes, et ces lecteurs se perdent dans ces références aux possibilités plus grandes que le nombre d’atomes dans l’univers…

Nous aurions pu citer d’autres récits, mais celui que nous avons choisi pour notre top a l’avantage de pouvoir être reproduit intégralement ici… Les Deux rois et les deux labyrinthes a été écrit comme une métaphore de l’écriture : après sa lecture de Finnegans wake de Joyce, Borgès a voulu montrer que l’expression ultime d’une chose se trouve dans l’épure la plus extrême, et non dans l’extrême complexité. Là où Finnegans Wake présente 900 pages quasiment illisibles à force de complexité, le récit de Borgès tient quelques lignes, et il est limpide…

Voici le texte intégral, traduit par Roger Caillois :

Les hommes dignes de foi racontent (mais Allah sait davantage) qu’en les premiers jours du monde, il y eut un roi des îles de Babylone qui réunit ses architectes et ses mages et qui leur ordonna de construire un labyrinthe si complexe et si subtil que les hommes les plus sages ne s’aventureraient pas à y entrer et que ceux qui y entreraient s’y perdraient. Cet ouvrage était un scandale, car la confusion et l’émerveillement, opérations réservées à Dieu, ne conviennent point aux hommes. Avec le temps, un roi des Arabes vint à la cour et le roi de Babylonie (pour se moquer de la simplicité de son hôte) le fit entrer dans le labyrinthe où il erra, outragé et confondu, jusqu’à la tombée de la nuit. Alors il implora le secours de Dieu et trouva la porte. Ses lèvres ne proférèrent aucune plainte, mais il dit au roi de Babylonie qu’il possédait en Arabie un meilleur labyrinthe et qu’avec la permission de Dieu, il le lui ferait connaître quelque jour.

Puis il rentra en Arabie, réunit ses capitaines et ses lieutenants et dévasta le royaume de Babylonie avec tant de bonheur qu’il renversa les forteresses, détruisit les armées et fit prisonnier le roi. Il l’attacha au dos d’un chameau rapide et l’emmena en plein désert. Ils chevauchèrent trois jours avant qu’il dise :  » O Roi du Temps, Substance et Chiffre du Siècle ! En Babylonie tu as voulu me perdre dans un labyrinthe de bronze aux innombrables escaliers, murs et portes. Maintenant, le Tout Puissant a voulu que je montre le mien, où il n’y a ni escaliers à gravir, ni portes à forcer, ni murs qui empêchent de passer. »

Il le détacha et l’abandonna au cœur du désert, où il mourut de faim et de soif. La gloire soit à celui qui ne meurt pas.

Nous vous souhaitons à toutes et à tous un très joyeux Halloween, faites de belles lectures, plongez dans des livres dédaléen et perdez y votre route et votre raison !

Anne et Louis

2 commentaires

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s