Notre-Dame-de-Paris de Victor Hugo, illustrée par Benjamin Lacombe

Je vous parlais il y a quelques mois de la rencontre entre le dessinateur Benjamin Lacombe et l’auteur Edgar Allan Poe dans une sublime édition intitulée Contes macabres. Aujourd’hui, je vais vous parler d’un autre livre, tout aussi remarquable, illustré également par Benjamin Lacombe qui s’attaque à un monument de la littérature française, Notre-Dame-de-Paris de Victor Hugo. Si je trouve au final que le dialogue fonctionne moins bien ici entre auteur et illustrateur, force est de reconnaître que l’objet-livre est magnifique, tant en termes éditoriaux (mise en page, ornements) qu’illustratifs, les dessins de Benjamin Lacombe venant humblement proposer une lecture personnel du chef-d’œuvre de Victor Hugo.

Contrairement aux Contes macabres qui ont été un projet personnel et longuement mûri par Benjamin Lacombe, le projet d’illustration du chef-d’œuvre de Victor Hugo a pour origine une commande : Benjamin Lacombe a en effet illustré Notre-Dame-de-Paris avec 12 dessins pour la maison d’édition américaine Random House. Seulement 12 dessins pour mettre en images un récit aussi complexe et foisonnant donne évidemment l’impression au dessinateur de passer à côté de l’œuvre, aussi, décide-t-il, avec l’aval des Éditions du Soleil, de s’atteler à un travail illustratif plus conséquent. Il en résulte un premier tome publié en 2011, un seconde en 2012 et une édition en un seul volume en 2013. C’est ce dernier ouvrage que j’ai lu, plus de 2kg (pas toujours confortable à lire) d’une des plus belle prose de la littérature française richement illustrée et ornementée. L’objet-livre est très beau, de sa couverture très sombre, relevée par quelques dorures, à sa mise en page aérée, en passant par sa tranche noire, son dos en tissu ou encore ses signets, toujours très élégants ! Beaucoup de soin est apporté aux ornements, comme les filets en haut et bas de page ou encore les magnifiques bandeaux en tête de chaque chapitre, sans oublier évidemment les cabochons esquissés. Un livre ouvragé avec minutie et force de détails, une édition grimoire où la main de l’illustrateur se fait aussi artistique qu’artisanale.


 

Même si l’objet de cet article n’est pas de chroniquer le roman de Victor Hugo qui a fait couler l’encre de plumes bien plus pertinentes et talentueuses que moi, un point sur le récit me semble néanmoins nécessaire, comme une piqûre de rappel pour quelques égaré·e·s qui n’auraient qu’une très vague idée du texte de Victor Hugo. L’intrigue se déroule dans le Paris de 1482 et met en scène de nombreux personnages gravitant autour d’une jeune bohémienne, la Esméralda, devenus iconiques : le monstrueux sonneur de cloches Quasimodo, le sombre archidiacre Claude Frollo, le bellâtre Phoebus, le chef des truands Clopin Trouillefou ou encore le poète philosophe Pierre Gringoire. La multiplication des personnages va de pair avec celles des intrigues et des enjeux du roman, mettant en jeu une représentation romantique romanesque, avec un mélange de sublime et de grotesque, des enjeux politiques et humanistes, une critique acerbe d’un système judiciaire vicié (s’adressant évidemment aux lecteurs et lectrices contemporain·e·s de Hugo malgré la dimension historique du récit) et un plaidoyer contre la peine de mort. Un roman tragique, écrit sous le signe de ἈΝΑΓΚΗ, la Fatalité, qui s’acharne ici non sur de nobles personnages comme dans les tragédies classiques, mais des protagonistes plébéiens, faillibles, médiocres. Une grande place est d’ailleurs accordée aux voix de la foule, des bourgeois·e·s ou des mendiant·e·s de la Cour des miracles. Le roman contient également le fameux « Ceci tuera cela » où l’auteur oppose l’architecture, comme véhicule d’un langage symbolique, au livre imprimé. Inutile de revenir sur les indéniables qualités stylistiques du texte : je n’avais pas relu Victor Hugo depuis longtemps, mais d’emblée, un constat saute au yeux : l’écriture hugolienne est absolument maîtrisée, d’un richesse stylistique criante, simplement parfaite.

Aussi, illustrer un tel monument est une affaire toute humble, que Benjamin Lacombe réussit honorablement. On trouve beaucoup d’illustrations de la ville médiévale, de la cathédrale évidemment, et des personnages dans une dynamique de mouvement, malgré l’aspect statique d’un tel monument, au sens propre comme figuré : Benjamin Lacombe nous propose ici une vision propre et singulière de sa lecture du roman. Pour cela, il joue beaucoup avec des compositions audacieuses, avec les flous, les couleurs, dans des dessins à la pierre noire et à l’aquarelle.

 

Les cabochons, esquissés également à la pierre noire, comme pris sur le vif, apportent une vivacité à ses dessins, même quand le récit est en pause, notamment dans le livre III consacré à l’histoire de la cathédrale et à la ville de Paris.

Benjamin Lacombe réalise également des illustrations plus figées, à la gouache et l’huile, notamment pour les portraits.

 

En ce qui concerne les couleurs, l’auteur s’est limité au noir, au vert, et évidemment au rouge, un rouge profond qui renvoie aux violences du récit, qu’il s’agisse de la violence des passions ou de celle du gibet. Comme souvent chez Lacombe, l’esthétique s’inscrit dans un gothique foisonnant, avec des compositions expressionnistes, jouant sur les perspectives, l’ombre et la lumière, les clairs-obscurs qui ajoutent aux aspects dramatiques, posant une atmosphère lugubre, presque fantastique, une ambiance de gothic novel dont Hugo s’est évidemment nourri, notamment le célèbre Moine de Matthew Gregory Lewis qui n’est pas sans rappeler le personnage de l’archidiacre alchimiste.

Les illustrations sont bien sûr très belles, minutieuses, précieuses et tourmentées. Benjamin Lacombe prend le parti d’illustrations métaphoriques, renvoyant évidemment au goût immodéré de Victor Hugo pour les images.

Cependant, je trouve que le dialogue entre illustrateur et auteur fonctionne moins bien qu’avec les Contes macabres, sans doute en raison de l’origine du projet. Le problème, c’est que Victor Hugo est intensément présent, partout, dans le texte, jusque dans le H colossal que représente Notre-Dame-de-Paris. Aussi, écrase-t-il tout de sa superbe par les innombrables morceaux de bravoure qu’il éparpille dans l’ensemble du roman, mettant l’image au second plan ; en entamant ce livre, j’étais enthousiasmée de lire un roman illustré par Lacombe, surtout un Hugo ; après lecture, je me suis pris une claque littéraire. Il ne s’agit évidemment pas d’un combat d’egos entre auteur et illustrateur, la démarche de Benjamin Lacombe étant fort humble. Néanmoins, l’excès hugolien est absolu et omniprésent. Chez Lacombe, on trouve davantage de mesure, par exemple, ses personnages ont des traits juvéniles, presque naïfs, qui contrebalancent avec la violence du roman : Quasimodo n’est pas monstrueux, Claude Frollo n’est pas démoniaque, etc. On est ici dans une interprétation romantique du texte, romantique dans le sens de sentimental, c’est à dire plus modérée que Hugo qui pousse les excès à leur paroxysme, avec son légendaire sens de la mesure !

Autre bémol, certaines illustrations sont maladroitement placées dans le livre, je pense notamment au portrait de Phoebus, en tête d’un chapitre où il n’apparaît pas, ou encore à une image métaphorisant l’obsession de Claude Frollo pour la Esméralda qui apparaît bien avant que ce fait ne soit révélé dans le récit. Ici, l’image perd de sa valeur illustrative, devenant simple décoration, simple ornement, l’esthétique l’emportant malheureusement sur la relation que l’image se doit d’entretien avec le texte. Mais malgré ces quelques réserves, l’ouvrage a des qualités éditoriales et illustratives indéniables, peu accessible pour les bourses légères qui pourront néanmoins, avec un peu de frustration quand même, se jeter sur un poche plus abordable ou un ebook gratuit du chef-d’œuvre de Victor Hugo.

Anne

Notre-Dame-de-Paris, Victor Hugo, illustré par Benjamin Lacombe, Éditions du Soleil, 2013, 49,95€

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6 commentaires

    1. Merci pour ton commentaire. C’est vrai que le livre est cher, un beau cadeau à se faire offrir 😉 Contente de te donner envie de relire Victor Hugo, je pense aussi y retourner bientôt…

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  1. C’est vrai qu’il coûte très très cher et c’est dommage. Bon, en même temps c’est compréhensible vu ton analyse très bien maîtrisée. Ton article me donne envie de relire Notre Dame de Paris, c’est l’un des livres qui a bouleversé ma vie.

    Aimé par 1 personne

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