Alan Moore présente Swamp Thing, volume 1 d’Alan Moore, Stephen Bissette, John Totleben et Tatjana Wood

Tous les ans, à l’approche du 31 octobre, nous vous concoctons pour notre plus grand plaisir une section d’ouvrages pour Halloween, en lien avec la littérature fantastique / d’épouvante, nos tops d’Halloween. Mais cette année, en plus de notre traditionnel top de l’horreur, nous avons eu envie de consacrer l’ensemble du mois d’octobre aux genres littéraires en lien avec cette fête, avec son lot de sorciers et de sorcières, de monstres et de démons, de revenants de tout poils, de brouillard, de clairs-obscurs et de nuits de pleine lune, de cauchemars et de terreur ! Nous continuons ce mois de l’étrange avec un monstre tout droit sorti des marais brumeux de Louisiane…

Qu’est-ce que c’est que cette chose ?

La créature des mar… ah non, pardon, c’est le scénariste, Alan Moore.

L’histoire des super-héros n’est jamais simple… Avec ce premier tome de rééditions intitulé Alan Moore présente Swamp Thing, volume 1 », nous avons entre les mains… la suite d’une histoire commencée 19 épisodes plus tôt par le scénariste Len Wein et l’illustrateur Bernie Wrightson. Alan Moore étant Alan Moore, il a repris l’histoire entamée par ses prédécesseurs, mais tout en voulant en faire du Alan Moore, et donc avoir une liberté totale quant à l’histoire de son héros (peut-être que si j’écris plein de fois le nom d’Alan Moore dans un article, Alan Moore va finir par apparaître chez moi, alors je tente parce que j’ai encore deux ou trois questions à poser à Alan Moore sur son roman Jerusalem…* En tous cas, les éditeurs ont bien compris que le nom d’Alan Moore est devenu une marque qui fait vendre, et c’est donc le nom d’Alan Moore – et Alan Moore seul – qui est associé au titre du livre, quand bien même Alan Moore n’est pas le seul créateur — loin s’en faut ! — de cette créature, puisque Stephen Bissette est au dessin, que John Totleben est à l’encrage et que Tatjana Wood est à la couleur…). Dans ces conditions, comment faire pour utiliser un personnage tout en faisant fi de ce qui a été mis en place précédemment ? En faisant table rase ! Il fallait tuer cette créature bizarre tout droit sortie d’un cauchemar sous acides. Pas Alan Moore, non : l’autre, celle des marais…

La fin de ce volume reproduit les couvertures d’origine, lorsque la saga paraissait en feuilleton. Ici, la créature des marais retrouve son propre squelette. En tous cas, celui d’Alec Holland…

Ce tome commence donc par un épisode de transition entre les histoires précédentes et la nouveau cycle qui va bientôt être mis en place. Cette partie n’est pas la plus intéressante, car elle clôt l’arc narratif entamé précédemment, et les nombreux personnages qui interviennent alors ne sont pas présentés au lecteur, l’épisode assez confus servant simplement à instaurer une logique intra et extradiégétique, en affirmant haut et fort : YOUHOU, JE SUIS ALAN MOORE ET C’EST MOI QUI REPREND LA SÉRIE !

Le véritable intérêt de Swamp Thing version Bissette-Moore-Totleben-Wood (on va partir du principe qu’Alan Moore n’a pas travaillé seul, même si Alan Moore restera toujours Alan Moore pour les admirateurs d’Alan Moore…) commence au deuxième épisode (de la nouvelle série (donc à l’épisode 21 (si on compte à partir du tout début (et promis, je me calme avec les parenthèses (bientôt))))), qui s’intitule « La Leçon d’anatomie ». Une fois la créature morte, son alter ego maléfique est engagé pour l’autopsier, et le découverte qu’il va faire est tout à fait fascinante…

L’enjeu de cette re-création est de se demander qui est cette créature des marais… À l’origine, il y a le docteur Alec Holland, qui fait des recherches sur les capacités bio-régénératrices des plantes, et dont les découvertes devaient améliorer les productions agricoles. Mais évidemment, ses découvertes intéressent des personnes peu scrupuleuses, et même si leurs motifs restent assez flous (appelons-les simplement « les méchants », ça ira comme ça…), ils ont assez détermination pour placer une bombe dans le laboratoire du bon-Alec-Holland, lequel se retrouve projeté dans le marais, à l’état de feu-le-bon-Alec-Holland… Quelques temps plus tard, émerge un végétal humanoïde, pensant, parlant, avec quelques super-pouvoirs et ayant la personnalité de feu-le-bon-Alec-Holland-mais-qui-va-mieux. Rien que du très banal dans l’univers des super-héros, mais avec en plus une idée géniale : la chose n’est pas Alec Holland transformé-en-super-héros-dans-un-accident-impliquant-une-nouvelle-expérience-scientifique-qui-va-se-retourner-sur-son-créateur, mais… une plante qui a absorbé la mémoire et la personnalité d’un humain ! La créature des marais n’est pas Alec Holland, ce dernier est bel et bien mort dans l’explosion de son laboratoire… La chose qui a émergé des marais est « un tas de mousse, de lichens et d’algues qui se prend pour un homme rationnel » ! Et, puisqu’ « on ne peut pas tuer un légume d’une balle dans la tête », la chose va éclore à nouveau, et commencer une nouvelle vie en devant faire le deuil de son humanité perdue…

Ce que montrent les monstres…

Dès lors, Alan Moore est libre de faire ce qu’il veut de cette créature improbable, qui va être le passeur à la jonction de la vie humaine et de la faune et de la flore sauvage, mais aussi du paradis et de l’enfer, des civilisations extraterrestres et des domaines du rêve… La chose des marais devient une créature élémentaire, au centre de la vie et de la mort de toutes choses… D’ailleurs, le dessin de Stephen Bissette insiste bien sur les insectes grouillant et s’entre-dévorant dans les marais (et qui vont trouver un écho particulièrement cauchemardesque dans les régions de l’Enfer que la créature parcourra), insectes que l’on retrouve aussi sur la surface de la créature, comme si celle-ci était le symbole même du marais, et plus largement du combat perpétuel entre la vie et la mort qui s’y joue. Après l’épisode qui se déroule en Enfer, il est frappant de retrouver des éléments graphiques infernaux (insectes, branches mortes, etc) dans les pages les plus réalistes, comme si ces deux mondes étaient les prolongements l’un de l’autre. A ces récits cosmiques s’ajoutent des parcours intimes, qui mêlent colère, jalousie, culpabilité, peur, paranoïa, alcoolisme… L’Enfer est sur terre, les individus ont leurs démons intérieurs…

Mais le monde de Swamp thing n’est pas uniquement cauchemardesque : à deux reprises, des personnages vont littéralement manger cette créature, ou tout du moins les tubercules qui poussent sur elle… les deux personnages vont se rendre compte que ces fruits sont de puissants psychotropes qui permettent de se connecter au cœur même de la vie, et vont faire un trip mystique qui va leur révéler toute la grandeur de la vie, dans ce qu’elle a de plus terrible et de plus beau… La mise en scène de ces révélations est de toute beauté, et repousse les limites de la mise en page des comics, et fait éclater la narration.

Attention : manger de la chair de monstre peut provoquer quelques effets secondaires

En effet, les fans d’Alan Moore le savent bien, le scénariste anglais est particulièrement méticuleux dans les indications de mise en scène qu’il transmet aux dessinateurs, et Swamp thing ne déroge pas à la règle : toutes les histoires regorgent de jeux de miroirs, d’échos, d’effets de transition ou de superposition, de mélanges de temporalités unis par des paroles qui se répondent d’un récit à l’autre, mais aussi des références plus ou moins obscures, des jeux de cadrage, de lumière, de hors-champ… Au-delà du pur exercice formel, la mise en scène appuie la narration, crée des effets expressifs et tape presque toujours dans le mille – hormis pour le premier épisode (c’est-à-dire l’épisode 19, vous vous souvenez ?) qui m’a semblé trop confus, moi qui n’ai pas lu les épisodes précédents.

Une fois le livre terminé, qu’en reste-t-il ? Tout d’abord, une furieuse envie de le relire, pour parcourir et se perdre dans les méandres des marais de la Louisiane. Puis, comme toujours chez Alan Moore, il en reste un récit qui s’adresse directement à la part irrationnelle de notre cerveau : le monstre nous montre ce qu’il y a d’humain en lui, mais aussi ce qui permet de dépasser cette humanité et de se connecter à une vérité plus grande. Moore nous incite à faire comme l’amante de la créature, et à manger ses fruits pour accéder à une vérité supérieure..

Ensemble, nous connaissons la lumière et explorons, en haut, une nuée d’oiseaux, fragmentée, une explosion de plumes, des danseurs dans l’éclat aveuglant… Mais la lumière n’est pas tout ce que nous connaissons… Ensemble, nous nous baignons dans le courant brut de la vie, le miel roule sur notre langue, l’odeur des feuilles mortes, entêtante, excite nos narines… Nous la savourons tous les deux… car la vie n’est pas tout ce que nous comprenons… Nous sommes le monde…. Et des dédales obscurs se déploient en nous… Des rongeurs y font l’amour et la guerre, avec des dents pointues, et de petits cœurs qui répandent le sang sur la terre noire parfumée d’urine… Tendresse, passion, violence… Le sang de mon ennemi jaillit et remplit ma gorge de cuivre fondu… Je tourne avec les papillons de nuit, le souffle coupé par les désirs étrangers qu’exprime leur danse… Il n’y a aucune contradiction… Juste une pulsation… Le pouls du monde…. Qui est en nous… Qui est en moi.

Louis

Alan Moore présente Swamp Thing, volume 1 d’Alan Moore, Stephen Bissette, John Totleben et Tatjana Wood, Urban Comics, 35€

 

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