Nos meilleures sorcières de la littérature

Tous les ans, à l’approche d’Halloween, nous vous proposons un article en lien avec un sujet propre à la littérature de l’étrange, qu’il soit fantastique, horrifique, d’épouvante ou tout simplement symbolique. Après nos romans les plus effrayants, nos meilleurs fantômes, psychopathes, cauchemars, labyrinthes et maisons hantées de la littérature, place à une figure particulièrement emblématique de la littérature de l’imaginaire : la sorcière. Car des sorcières, nous en avons croisées à foison devant un livre comme devant un écran — grand ou petit —, dans des genres très variés et des représentations toutes aussi diverses, de la Circé d’Homère à la dynastie des Mayfair d’Anne Rice, en passant par les innombrables sorcières des contes. Enchanteresse, magicienne, guérisseuse, ou encore concubine du Diable, femme fatale ou vieillarde acrimonieuse, la sorcière revêt bien des costumes, mais dans ce top, nous allons nous consacrer à une figure moins traditionnelle de la sorcière, et nous interroger sur les représentations les plus emblématiques de ce que nous appellerons la sorcière moderne.

La terrifiante sorcière de Blanche-neige et les sept nains des studios Disney est l’archétypique même de la sorcière : vieille, laide, bossue, cruelle et machiavélique.

On peut observer depuis plusieurs années, chez de nombreux auteurs et de nombreuses autrices, une volonté de se réapproprier des mythes classiques pour les renouveler, pour leur insuffler un sens nouveau, plus pertinent pour nous parler du monde contemporain. Le mythe de la sorcière, car c’est le thème qui nous intéresse aujourd’hui, relève traditionnellement, sinon de manière totalement caricaturale, d’une femme vieille et aigrie, vivant seule au milieu d’un lieu sauvage — forêt, marais, bayou, grotte, île… — malfaisante, pactisant avec le Diable pour répandre le mal sur le monde, avec l’aide d’un familier que la superstition réprouve , chat noir ou corbeau encore plus ténébreux. C’est la figure de la femme mauvaise par excellence, qu’on oppose à la femme bonne — donc belle, jeune, douce et gentille, domestique et sociale, soumise à l’homme et non au Diable.

Or, tout comme les femmes, la figure de la sorcière s’émancipe depuis plusieurs années pour devenir un symbole féministe fort, la sorcière représentant ainsi non plus — forcément — la femme mauvaise mais la femme émancipée, émancipée du patriarcat et par conséquent, émancipée de Satan. Et cette émancipation procède d’un long cheminement, qui trouve sa source dans bien des personnages féminins, rencontrés dernièrement, mais il y a aussi quelques siècles de cela. C’est de ces sorcières émancipées, ces personnages féminins que l’on associe à la sorcellerie parce que, métaphoriquement, elle incarne force et indépendance, que j’ai envie de vous parler aujourd’hui.

Pour cela, j’ai besoin de vous parler plus en détail d’un personnage qui, selon moi, est la sorcière moderne la plus iconique que j’ai croisée au cours de mes lectures : la Marquise de Merteuil. Pour les quelques étourdi·e·s qui n’auraient pas encore lu Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos — au passage, qu’attendez-vous ? C’est le chef-d’œuvre de la littérature française sur lequel il faut se jeter aveuglément, un fascinant petit condensé de subtilité, d’intelligence et d’amoralité — la Marquise de Merteuil est une libertine machiavélique qui joue et se joue du Vicomte de Valmont, un compagnon de perversité, avec qui elle joute pour déshonorer et manipuler son entourage. Mais ce jeu de manipulation va prendre un tour dramatique, les deux rivaux s’affrontant à la vie à la mort. La Marquise de Merteuil est un personnage ambigu, d’une grande intelligence qu’elle met au service de ses libertinages et de ses jeux de manipulation. Elle est orgueilleuse, fascinante, charismatique, prédatrice, elle prend plaisir à faire souffrir ses proies et à jouir de la vie. Elle est amorale, car la morale n’est pas faite pour les femmes, de plus, elle ne se bat pas avec des armes ostentatoires d’homme, mais de femme, elle est « née pour venger son sexe » :

Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? Quand m’avez-vous vue m’écarter des règles que je me suis prescrites et manquer à mes principes ? Je dis mes principes, et je le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude ; ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage.

La Marquise de Merteuil magnifiquement interprétée par Glenn Close dans l »adaptation des Liaisons Dangereuses de Stephen Frears

Femme de principe, donc, La Marquise de Merteuil s’émancipe de son statut de femme en prenant la liberté de forger elle-même son mode d’existence, en rejetant les règles patriarcales qui dominent la société, pour renverser les rapports de domination et devenir une dominante. Or, en dominant les autres, en devenant une marionnettiste experte, elle écrase tout le monde et devient fondamentalement mauvaise, malfaisante. C’est le prix à payer pour l’émancipation, la prise de pouvoir et la liberté. Une émancipation de sorcière moderne, soumise ni aux hommes ni à un homme ni au système qu’elle contourne par des voies qui lui sont propres.

D’ailleurs, dans la toute dernière lettre du roman, une missive de Mme de Volange adressée à Mme de Rosemonde, il est question de ce que devient la Marquise de Merteuil après sa disgrâce publique.

La Marquise de ***, qui ne perd pas l’occasion de dire une méchanceté, disait hier, en parlant d’elle [Merteuil], que la maladie l’avait retournée, et qu’à présent, son âme était sur sa figure. Malheureusement, tout le monde trouva que l’expression était juste. […]
Aussitôt qu’elle a appris [la nouvelle de sa ruine suite à un procès], quoique malade encore, elle a fait ses arrangements, et est partie seule dans la nuit et en poste. Ses gens disent, aujourd’hui, qu’aucun d’eux n’a voulu la suivre. On croit qu’elle a pris la route de la Hollande.

« La Marquise de *** disait que… », « Ses Gens disent que… », « On croit que… »… Voilà sur quoi repose le devenir de la Marquise de Merteuil, des rumeurs qui alimentent le fantasme de la mauvaise femme défigurée par le vice, fuyant dans la nuit à la recherche de ses sœurs sorcières — à l’époque, la Hollande était en France le pays de tous les fantasmes des contes et des sorcières. Entre nous, nous savons bien que la Marquise de Merteuil est bien trop maline pour choper la chtouille et doit probablement être en train de séduire la noblesse d’une autre cour de campagne au moment où Mme de Volange rédige cette lettre ! Néanmoins, en raison de son désir d’émancipation, de sa transgression des codes moraux et patriarcaux de la société, la Marquise de Merteuil est associée précocement à la figure de la sorcière et par là même, elle incarne le féminisme par sa volonté de s’extirper des conditions des femmes de son époque. Sa lutte est noble, ses moyens discutables, ce qui en fait une parfaite sorcière moderne.

Voici donc un petit top subjectif de nos meilleures Marquises de Merteuil de la littérature, nos meilleurs sorcières modernes — à ne pas confondre avec les personnes qui pratiquent de nos jours une forme de sorcellerie dite moderne, comme les wiccanes et autres —, personnages féminins associés explicitement à la sorcellerie car ils incarnent une figure d’émancipation féminine, pas forcément bonne ni bienfaisante, ni forcément mauvaise ni malfaisante. Mais puissante !

5- Claude, Au bal des absents de Catherine Dufour

J’ai vraiment eu un coup de cœur pour le personnage de Claude du roman décalé de Catherine Dufour : c’est une guerrière des temps modernes, qui lutte pour sa survie dans un monde hostile, surtout hostile pour les femmes : le monde contemporain. À travers la métaphore de la maison hantée qu’il faut conquérir, Claude use de ruse et de stratagèmes en tous genres pour parvenir à ses fins et pour cela, elle a recours à des moyens typiques du personnage de la sorcière. Elle s’arme par exemple, non sans ironie, de sel et de sauge, ingrédients de base de toute sorcière qui se respecte. Pour combattre les sales types qui en veulent à sa vie, elle recourt à l’empoisonnement — un poison qui lui était d’ailleurs destiné. Elle finit également par adopter un familier des plus singuliers, un espèce de créature infernale qui se soumet à sa volonté. De victime, victime de la société, victime des fantômes, victime des truands, elle se fait sorcière des temps modernes. Et qui dit sorcière, dit moralité discutable. C’est en cela que Claude s’apparente, d’une certaine manière à la Marquise de Merteuil : pour survivre, elle opte pour l’amoralité sinon l’immoralité : elle vole, empoisonne, tue, s’en réjouit, jubile même, avec malignité. Trop misérable pour rester honnête, elle affronte le monde dans l’illégalité et s’en sort ainsi, car de toute façon, la morale n’est pas faite pour les femmes, ni la justice d’ailleurs, comme le souligne le dénouement de l’histoire.

4- Janina Doucheyko, Sur les ossements des morts d’Olga Tokarczuk

Janina Doucheyko est également une sorcière des temps modernes et pourtant, elle accumule de nombreuses caractéristiques propres à la représentation traditionnelle de la sorcière de conte de fées. Son univers a d’ailleurs trait à ces contes traditionnels, notamment ceux des frères Grimm, avec ses chasseurs, ses animaux dotés de raison, ses notables puissants. En effet, Janina vit seule dans une cabane isolée, dans un petit hameau au milieu de la forêt, en marge du monde. Elle est la « vieille folle » du village, avec ses extravagances et sa volonté de faire tomber les puissants, notamment les chasseurs qu’elle déteste — d’ailleurs, dans les contes, les chasseurs alliés des sorcières finissent toujours par les trahir. Elle est vieille et mal apprêtée, célibataire et sans enfant, s’est entourée de familiers canins qu’elle appelle ses « petites filles » et s’intéresse à l’ésotérisme, notamment l’astrologie. Une sorcière d’aujourd’hui. Mais tout comme la Marquise de Merteuil, Janina est une femme de principe et lutte pour mettre à mal les rapports de domination du monde dans lequel elle vit, s’indignant de l’impunité des puissants. Pour cela, elle recourt elle aussi à des moyens immoraux pour parvenir à ses fins, transgressant sans vergogne les lois humaines.

3- Cathy Linton, Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë

Dans le roman d’Emily Brontë, Cathy Lindon est issue de la deuxième génération des personnages principaux à la généalogie aussi torturée que le destin : il s’agit de la fille de Catherine Earnshaw et d’Edgar Lindon. Si son père est un parfait gentleman, sa mère est un esprit libre et capricieux, souvent mauvais, voire dément. Elle aime profondément Heathcliff, un orphelin au passé obscur qui figure dans le roman la Vengeance et le Mal : c’est archétype du maudit. Ainsi, Cathy Lindon est la fille de la bien-aimée d’un démon et sera au début du roman associée directement à la sorcellerie. En effet, lors d’une joute verbale avec Joseph, un employé du domaine, elle le menace avec un grimoire en invoquant son savoir en terme de « magie noire » et est explicitement désignée par la périphrase de « sorcière ». Or, si le roman est d’inspiration gothique, il n’y est pas question de sorcellerie, cette analogie relève de la superstition avec laquelle Cathy joue pour faire peur à Joseph. Si elle n’est pas une sorcière au sens traditionnel du terme, elle n’en demeure pas moins une sorcière moderne : elle serait pour certains insolente, si elle n’était en réalité forte et courageuse. En effet, elle tient tête à Heathcliff, c’est à dire la figure dominante par excellence du roman, qu’il soit associé au patriarche du domaine ou au Diable. Elle ne lui obéit pas et s’émancipe de son joug. C’est une belle représentante des sorcières modernes, comme sa mère qui est aussi une femme de principes, beaucoup plus ambiguë et violente que sa fille, et donc beaucoup plus fascinante.

2- Tituba, Moi, Tituba, Sorcière… de Maryse Condé

Tituba, contrairement aux autres figures de la sorcière moderne évoquées jusqu’ici, est une vraie sorcière : elle a été initiée à la magie par Man Yaya, une vieille guérisseuse qui lui a enseigné comment communiquer avec l’esprit des morts, elle pratique aussi le hodoo et en cela, elle est magicienne — le hodoo est traité dans le roman de manière fantastique, comme un élément surnaturel. Elle sait également le pouvoir des plantes pour guérir. Dans cette perspective, elle est une figure de la sorcière historique, car elle connait la médecine des plantes : c’est une guérisseuse. C’est pour cela qu’elle sera condamnée à Salem dans le grand procès des sorcières où on l’accusera de pactiser avec Satan alors qu’elle n’est soumise à aucune entité masculine, catholique ou encore maléfique. Mais Tituba se rapproche aussi, et cela avec panache et superbe, de notre image de la sorcière moderne car c’est une femme de principe, qui lutte pour demeurer, en dépit des violences et des humiliations qu’elle a subit toute sa vie en tant qu’esclave, en tant que noire et en tant que femme, une personne de bien : elle restera forte dans ses convictions et dans sa volonté d’être inexorablement du côté du Bien, de l’amour, du partage, de la générosité, de la bonté, de la communion avec le monde. Et dans ce sens, elle est un exemple pour nous tous et nous toutes.

1- Sula Peace, Sula de Toni Morisson

Sula Peace est une héroïne très ambiguë et, lors de ma lecture du roman de Toni Morrison, j’ai beaucoup pensé à une possible analogie entre elle et la Marquise de Merteuil. Sa position de choix dans mon top tout personnel est donc pour moi une évidence : Sula est une femme qui s’émancipe de son statut de femme et de son statut de noire dans une société patriarcale et ségrégationniste. Pour faire simple, Sula est un symbole : c’est une femme noire qui, dans une Amérique misogyne et raciste, décide de vivre comme un homme blanc, libre, en conséquence de quoi elle devient scandaleuse aux yeux de tous. Elle est associée à la sorcellerie par divers motifs, à commencer par une tâche sur l’œil à la forme indéfinie — rose, serpent, têtard — qui l’assimile au folklore des sorcières et à la fameuse marque du Diable chère aux inquisiteurs. Enfant, elle a vu sa mère brûlée vive, comme une sorcière, et expérimente la vie et la mort avec des jeux cruels. L’événement le plus marquant est son retour dans son quartier natal, après des années d’exil, retour accompagnée par une invasion d’oiseaux qui a obscurci le ciel avant son arrivée, comme une plaie ou un fléau. Les oiseaux volent et meurent autour d’elle et Sula déambule alors dans le quartier, comme une star de cinéma, dans les fientes et les cadavres de rouge-gorges. Mais plus que tout, ce qui relève de la sorcellerie chez elle est « son don de la métaphore », son don alchimique de création, qu’elle ne peut exercer dans aucun art. C’est en cela qu’elle est dangereuse, et c’est ce qui la pousse à s’émanciper de tout, de sa condition de femme noire mais aussi et surtout de la morale. Sa curiosité, son goût pour l’expérimentation, son hédonisme et sa quête d’absolu dans l’amour l’amènent vers sa fin, une fin conquérante, sourire aux lèvres bien qu’elle meure détestée de toutes et de tous. C’est un personnage complexe, magique à bien des égards, intra et extradiégétiques, une sorcière moderne par excellente, le fruit de la meilleure d’entre nous, la grande Toni Morrison qui nous manque terriblement dans un monde qui aurait encore tellement besoin de son don propre pour la métaphore, de son écriture chamanique et de sa clairvoyance.

Je vous souhaite à toutes et à tous un excellent et terrible Halloween. Une pensée particulière aux sorcières modernes, qu’elles soient de papier ou de chair. J’aimerais vous quitter sur les mots d’un autre, Alan Moore, qui disait à propos de la magie les mots suivants auxquels je souscris et qui m’amènent à penser, avec conviction, que les vraies sorcières d’aujourd’hui sont autrices, écrivaines, poétesses, car elles illuminent les consciences de sagesse et de clairvoyance par l’alchimie de leurs mots puissants et indispensables :

L’art, comme la magie, consiste à manipuler les symboles, les mots ou les images pour produire des changements dans la conscience. En fait, jeter un sort, c’est simplement dire, manipuler les mots, pour changer la conscience des gens, et c’est pourquoi je crois qu’un artiste ou un écrivain est ce qu’il y a de plus proche, dans le monde contemporain, d’un chaman.

Lisez Alan Moore et lisez des femmes !

Anne

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