Love de Toni Morrison

Avec Love, paru en 2004, Toni Morrison nous parle d’amour. Et comme c’est Toni Morrison, elle nous parle d’une haine à la fois terrible et magnifique entre deux femmes, tout aussi terribles et magnifiques. Love met en scène une petite communauté dans la ville de Silk, station balnéaire agonisante, hantée par le souvenir de feu Bill Cosey, patriarche à la tête d’un hôtel renommé et d’une petite fortune. Dans ce roman, l’autrice afro-américaine décline une nouvelle fois les grands thèmes de son œuvre, mettant en parallèle les fantômes d’histoires individuelles pris dans les méandres de la grande Histoire, ici la période du mouvement des droits civiques luttant pour l’abolition de la ségrégation aux États-Unis. Un récit en miettes, comme ses deux personnages principaux, que le lecteur va devoir reconstituer comme un puzzle afin de découvrir ses fantômes et sa vérité. Une lecture éprouvante, comme toujours avec la Grande Toni, mais d’une rare puissance. Lire la suite

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Ça de Stephen King

Stephen King ne jouit pas d’une réputation d’excellence dans les hautes sphères de l’intelligencia: le maître de l’horreur a en effet fait ses gammes dans des genres romanesques snobés par l’institution littéraire qui les classe sous l’épouvantable substantif de « paralittérature », autrement dit, une fois qu’on dépouille ce terme de ces hypocrites euphémismes, de la sous-littérature. Je me souviens notamment d’une prof de français au collège qui m’assurait, devant mon engouement pour cet auteur, que Stephen King n’était pas un « écrivain », mais un « raconteur d’histoires ». Un « raconteur d’histoires »… Force est de reconnaître que chez Stephen King, tout est effectivement au service des histoires, des histoires qu’il raconte quand même fichtrement bien ! Adolescente, j’étais une grande lectrice de King, mon premier auteur-coup-de-cœur contemporain qui a ouvert chez moi un champ littéraire totalement neuf. Pendant 2/3 ans, je n’ai lu que lui, fascinée par l’univers fantastique franc et dense qu’il dépeignait, dans son Maine poisseux à l’ambiance si caractéristique. Et puis, la lectrice que j’étais a grandi, a choisi de nouveaux horizons et a fini par oublier le maître du fantastique. Mais voilà, à l’occasion d’un article d’Halloween pour le blog, Louis et moi avons tenté d’inventorier nos romans les plus effrayants : Stephen King a évidemment resurgi de ma mémoire et il a fallu faire un choix, car beaucoup de ses textes sont effrayants ! Toujours est-il que me remémorer ces lectures adolescentes m’a donné furieusement envie de relire Stephen King, histoire de voir comment je reçois aujourd’hui ces romans d’épouvante, histoire de jauger, avec l’expérience, si ma prof de français avait raison. Près de deux ans plus tard, j’ai donc relu Ça, paru en 3 tomes dans les années 1990, en 2 aujourd’hui. Mon verdict : ma prof de français était vraiment une snobinarde méprisante… Lire la suite

City on fire de Garth Risk Hallberg

Les vacances ont été pour moi l’occasion de me plonger dans quelques pavés conséquents, ce qui a l’indéniable avantage de mettre de côté, le temps des quelques semaines nécessaires à leur lecture, les inévitables et perpétuels questionnements de lecteurs du type : « Quel sera ma prochaine lecture ? », « De quoi vais-je avoir envie après ? », « Celui-là ou celui-ci ? ». Voilà : pendant que je me farcissais les quelques 1200 pages de City on fire, au moins, je n’ai pas trop échauffé mon cerveau en m’interrogeant sur ma prochaine lecture. D’ailleurs, je n’ai pas l’impression d’avoir particulièrement sollicité mon cerveau en lisant ce roman, dont le brio, au demeurant indiscutable, de sa construction, n’a d’égal que la terrible vacuité de son propos, aussi verbeux que creux. Je n’ai pas du tout, mais alors pas du tout aimé City on fire, je m’en explique dans la chronique qui va suivre. Lire la suite

De sang-froid de Truman Capote

Avec De sang-froid, paru aux États-Unis en 1966, Truman Capote signe le premier ouvrage de narrative non-fiction, genre qui deviendra très populaire outre-Atlantique et qui commence à faire son apparition en France. J’ai découvert récemment ce genre hybride, qui s’inspire du journalisme d’investigation dans le fond et du roman dans la forme, avec Tokyo Vice de Jack Adelstein, texte qui m’a tenue en haleine plusieurs jours ; aussi, j’ai souhaité découvrir le récit considéré comme le pionnier du genre, et par la même, comme un roman-culte auréolé du titre de chef-d’œuvre : De sang-froid de Truman Capote. Et force est de reconnaître qu’avec ce texte, l’auteur réussit un véritable tour de force, impressionnant par sa précision documentaire, captivant par sa narration… Lire la suite

Délivrances de Toni Morrison

« Ce n’est pas ma faute. » Ainsi commence Délivrances, le dernier roman de Toni Morrison paru en 2015, annonçant d’emblée le thème majeur du récit : la culpabilité, celle qui nous construit, celle qui nous détruit, celle dont on doit se libérer. Il s’agit donc des récits de multiples délivrances, bâtissant un roman très dur, violent et pessimiste. Pour cela, la grande Toni reprend les grands motifs qui ont façonné son œuvre depuis L’œil le plus bleu, principalement le racisme, l’enfance et la violence qu’elle subit, le tout porté par les voix de plusieurs personnages, majoritairement féminins. À travers une galerie de portraits, l’auteure afro-américaine fait un triste mais indéniable constat, mettant en exergue les plus grandes culpabilités qui modèlent nos existences : nous sommes coupables de nos parents et, comme ces derniers l’ont été de nous, nous seront coupables de nos enfants… Lire la suite

Edgar Allan Poe par Benjamin Lacombe

Benjamin Lacombe est une des figures majeures de l’illustration jeunesse contemporaine : il s’est illustré dès ses débuts, avec son projet de fin d’études, Cerise Griotte, publié chez Seuil Jeunesse en France et chez Walker Books aux États-Unis, ce qui lui a valu une consécration du New-York Times, rien que ça ! Depuis, il a signé nombre d’albums jeunesse et de BD, en tant qu’auteur et illustrateur, et expose régulièrement son travail de par le monde (je vous parle notamment de son travail sur le personnage d’Alice de Lewis Carroll dans cet article). Son style graphique est très reconnaissable, très précieux, entre gothique expressionniste et baroque foisonnant. L’influence des romantiques du XIXe, tant dans le style graphique que stylistique, ajoute à son œuvre un caractère singulier et délicat, empreint d’une noirceur mélancolique. Je suis très admirative de son travail et risque fort de vous en parler plus amplement, quand mes filles seront en âge de le lire. Depuis 2010, Benjamin Lacombe publie également des ouvrages à destination d’un public adulte, notamment Les Contes macabres qui nous intéressent, ouvrage richement illustré regroupant 8 nouvelles d’Edgar Allan Poe traduites par Charles Baudelaire. Lire la suite

Home de Toni Morrison

homeParu en 2012, Home de Toni Morrison raconte le douloureux retour d’un homme dans la ville où il a grandi, Lotus en Géorgie, taxée de « pire endroit du monde, pire que n’importe quel champ de bataille ». Pour ce faire, il traverse l’Amérique ségrégationniste des années 1950, violente et raciste, poursuivi par les redoutables fantômes de la Guerre de Corée et l’urgence de sauver sa jeune sœur. À travers ce court récit, Toni Morrison retrace le parcours d’une rédemption mettant en scène une galerie de portraits de femmes fortes et courageuses qui, à la veille de la lutte pour leurs droits civiques, sont en quête de liberté. Le fil de la narration est entrecoupé d’intermèdes où le personnage principal s’adresse directement au lecteur dans une confession poignante et salvatrice. Un très beau roman qui aborde, toujours avec justesse et intelligence, une période cruciale dans l’histoire des États-Unis. Lire la suite

L’Œil le plus bleu de Toni Morrison

oeil_plus_bleuPublié en 1970, L’Œil le plus bleu est le tout premier roman de Toni Morrison, mais également son tout premier coup d’éclat, aussi bien stylistique que narratif. Elle y amorce les jalons de ce qui est devenu une œuvre à la fois inclassable et incontournable tant le propos est bouleversant et la plume incandescente. Dans ce premier roman, Toni Morrison développe le motif de l’enfance en quatre saisons, le temps d’une année qui s’articule autour d’un drame innommable, posant brique après brique la matière première de son œuvre : l’histoire afro-américaine, le clivage féroce qui sépare l’Amérique blanche de l’Amérique noire, la servitude et le martyr des femmes, la mémoire et l’héritage culturel, la violence des relations humaines et familiales, la folie, la multiplication des points de vue, une chronologie mise à mal… Avec L’Œil le plus bleu, Toni Morrison entre avec fracas dans la littérature, abordant dans le style incisif et sensible qu’on lui connait les questions scabreuses du racisme, du viol, de la pédophilie et de l’inceste. Lire la suite

Vente à la criée du lot 49 de Thomas Pynchon

Chroniquer Pynchon, voilà un périlleux exercice que je n’imaginais pas si intimidant. En effet, Pynchon, c’est un peu mon auteur fétiche, découvert il y a une douzaine d’années à travers ses premiers romans (V., Vente à la criée du lot 49 et L’Arc-en-ciel de la gravité) : jamais je n’avais lu quelque chose de semblable et ce fut pour moi un véritable choc esthétique. J’ai d’ailleurs travaillé sur Pynchon lors de travaux universitaires sur le postmodernisme, cet auteur en étant une figure incontournable. Aussi, Vente à la criée du lot 49 n’est pas vraiment une découverte pour moi : je le lis et le relis depuis des années, mais cette fois-ci, j’ai décidé de le chroniquer ! Je sais, chroniquer sur mon petit blog un tel monument de la littérature est parfaitement vain, mais j’ai très envie de me prêter à l’exercice, de me dégager des mes réflexes académiques pour produire un texte plus personnel sur ce roman remarquable en plusieurs points. C’est donc parti pour la chronique la plus aventureuse que j’ai eu à écrire. Lire la suite

Le Chant de Salomon de Toni Morrison

chant_salomonLe Chant de Salomon est d’une ampleur et d’une densité telles qu’il a été très difficile pour moi de construire un discours autour de cette œuvre magistrale. Ce magnifique hymne à la mémoire des afro-américains, écrit par Toni Morrison en 1977, est sans doute l’un des plus beaux livres que j’ai lus. Suivant une chronologie parsemée de plusieurs sauts dans le temps, le récit nous conte l’histoire d’un homme, Macon Mort dit « Laitier », de sa naissance à sa mort, à travers les figures charismatiques, quasi-légendaires, de son passé familial. Dans un style relevant à la fois d’un réalisme social et d’un merveilleux ancestral, Toni Morrison raconte une famille, avec ses fantômes, réels ou fantasmés, ses tragédies, ses traumatismes et ses rêves. Elle centre son propos autour d’un personnage, Macon Mort, qui porte en lui l’histoire de cette famille et sera amené à revenir sur les traces de ses aïeuls, afin de saisir la nature même son existence ; le texte prend alors des allures de récit initiatique et de conte merveilleux. La quête de toute une vie nous est ainsi racontée, dans un monde où le réel, cruel, est peuplé des fantômes du passé historique et tragique de tout un peuple. Lire la suite