De sang-froid de Truman Capote

Avec De sang-froid, paru aux États-Unis en 1966, Truman Capote signe le premier ouvrage de narrative non-fiction, genre qui deviendra très populaire outre-Atlantique et qui commence à faire son apparition en France. J’ai découvert récemment ce genre hybride, qui s’inspire du journalisme d’investigation dans le fond et du roman dans la forme, avec Tokyo Vice de Jack Adelstein, texte qui m’a tenue en haleine plusieurs jours ; aussi, j’ai souhaité découvrir le récit considéré comme le pionnier du genre, et par la même, comme un roman-culte auréolé du titre de chef-d’œuvre : De sang-froid de Truman Capote. Et force est de reconnaître qu’avec ce texte, l’auteur réussit un véritable tour de force, impressionnant par sa précision documentaire, captivant par sa narration… Lire la suite

Délivrances de Toni Morrison

« Ce n’est pas ma faute. » Ainsi commence Délivrances, le dernier roman de Toni Morrison paru en 2015, annonçant d’emblée le thème majeur du récit : la culpabilité, celle qui nous construit, celle qui nous détruit, celle dont on doit se libérer. Il s’agit donc des récits de multiples délivrances, bâtissant un roman très dur, violent et pessimiste. Pour cela, la grande Toni reprend les grands motifs qui ont façonné son œuvre depuis L’œil le plus bleu, principalement le racisme, l’enfance et la violence qu’elle subit, le tout porté par les voix de plusieurs personnages, majoritairement féminins. À travers une galerie de portraits, l’auteure afro-américaine fait un triste mais indéniable constat, mettant en exergue les plus grandes culpabilités qui modèlent nos existences : nous sommes coupables de nos parents et, comme ces derniers l’ont été de nous, nous seront coupables de nos enfants… Lire la suite

Edgar Allan Poe par Benjamin Lacombe

Benjamin Lacombe est une des figures majeures de l’illustration jeunesse contemporaine : il s’est illustré dès ses débuts, avec son projet de fin d’études, Cerise Griotte, publié chez Seuil Jeunesse en France et chez Walker Books aux États-Unis, ce qui lui a valu une consécration du New-York Times, rien que ça ! Depuis, il a signé nombre d’albums jeunesse et de BD, en tant qu’auteur et illustrateur, et expose régulièrement son travail de par le monde (je vous parle notamment de son travail sur le personnage d’Alice de Lewis Carroll dans cet article). Son style graphique est très reconnaissable, très précieux, entre gothique expressionniste et baroque foisonnant. L’influence des romantiques du XIXe, tant dans le style graphique que stylistique, ajoute à son œuvre un caractère singulier et délicat, empreint d’une noirceur mélancolique. Je suis très admirative de son travail et risque fort de vous en parler plus amplement, quand mes filles seront en âge de le lire. Depuis 2010, Benjamin Lacombe publie également des ouvrages à destination d’un public adulte, notamment Les Contes macabres qui nous intéressent, ouvrage richement illustré regroupant 8 nouvelles d’Edgar Allan Poe traduites par Charles Baudelaire. Lire la suite

Home de Toni Morrison

homeParu en 2012, Home de Toni Morrison raconte le douloureux retour d’un homme dans la ville où il a grandi, Lotus en Géorgie, taxée de « pire endroit du monde, pire que n’importe quel champ de bataille ». Pour ce faire, il traverse l’Amérique ségrégationniste des années 1950, violente et raciste, poursuivi par les redoutables fantômes de la Guerre de Corée et l’urgence de sauver sa jeune sœur. À travers ce court récit, Toni Morrison retrace le parcours d’une rédemption mettant en scène une galerie de portraits de femmes fortes et courageuses qui, à la veille de la lutte pour leurs droits civiques, sont en quête de liberté. Le fil de la narration est entrecoupé d’intermèdes où le personnage principal s’adresse directement au lecteur dans une confession poignante et salvatrice. Un très beau roman qui aborde, toujours avec justesse et intelligence, une période cruciale dans l’histoire des États-Unis. Lire la suite

L’Œil le plus bleu de Toni Morrison

oeil_plus_bleuPublié en 1970, L’Œil le plus bleu est le tout premier roman de Toni Morrison, mais également son tout premier coup d’éclat, aussi bien stylistique que narratif. Elle y amorce les jalons de ce qui est devenu une œuvre à la fois inclassable et incontournable tant le propos est bouleversant et la plume incandescente. Dans ce premier roman, Toni Morrison développe le motif de l’enfance en quatre saisons, le temps d’une année qui s’articule autour d’un drame innommable, posant brique après brique la matière première de son œuvre : l’histoire afro-américaine, le clivage féroce qui sépare l’Amérique blanche de l’Amérique noire, la servitude et le martyr des femmes, la mémoire et l’héritage culturel, la violence des relations humaines et familiales, la folie, la multiplication des points de vue, une chronologie mise à mal… Avec L’Œil le plus bleu, Toni Morrison entre avec fracas dans la littérature, abordant dans le style incisif et sensible qu’on lui connait les questions scabreuses du racisme, du viol, de la pédophilie et de l’inceste. Lire la suite

Vente à la criée du lot 49 de Thomas Pynchon

Chroniquer Pynchon, voilà un périlleux exercice que je n’imaginais pas si intimidant. En effet, Pynchon, c’est un peu mon auteur fétiche, découvert il y a une douzaine d’années à travers ses premiers romans (V., Vente à la criée du lot 49 et L’Arc-en-ciel de la gravité) : jamais je n’avais lu quelque chose de semblable et ce fut pour moi un véritable choc esthétique. J’ai d’ailleurs travaillé sur Pynchon lors de travaux universitaires sur le postmodernisme, cet auteur en étant une figure incontournable. Aussi, Vente à la criée du lot 49 n’est pas vraiment une découverte pour moi : je le lis et le relis depuis des années, mais cette fois-ci, j’ai décidé de le chroniquer ! Je sais, chroniquer sur mon petit blog un tel monument de la littérature est parfaitement vain, mais j’ai très envie de me prêter à l’exercice, de me dégager des mes réflexes académiques pour produire un texte plus personnel sur ce roman remarquable en plusieurs points. C’est donc parti pour la chronique la plus aventureuse que j’ai eu à écrire. Lire la suite

Le Chant de Salomon de Toni Morrison

chant_salomonLe Chant de Salomon est d’une ampleur et d’une densité telles qu’il a été très difficile pour moi de construire un discours autour de cette œuvre magistrale. Ce magnifique hymne à la mémoire des afro-américains, écrit par Toni Morrison en 1977, est sans doute l’un des plus beaux livres que j’ai lus. Suivant une chronologie parsemée de plusieurs sauts dans le temps, le récit nous conte l’histoire d’un homme, Macon Mort dit « Laitier », de sa naissance à sa mort, à travers les figures charismatiques, quasi-légendaires, de son passé familial. Dans un style relevant à la fois d’un réalisme social et d’un merveilleux ancestral, Toni Morrison raconte une famille, avec ses fantômes, réels ou fantasmés, ses tragédies, ses traumatismes et ses rêves. Elle centre son propos autour d’un personnage, Macon Mort, qui porte en lui l’histoire de cette famille et sera amené à revenir sur les traces de ses aïeuls, afin de saisir la nature même son existence ; le texte prend alors des allures de récit initiatique et de conte merveilleux. La quête de toute une vie nous est ainsi racontée, dans un monde où le réel, cruel, est peuplé des fantômes du passé historique et tragique de tout un peuple. Lire la suite

Sula de Toni Morrison

sulaBien que Sula, roman écrit par Toni Morrison en 1973, soit un roman très court, il est d’une densité assez vertigineuse. C’est l’histoire d’un quartier, le Fond, d’une communauté noire, de deux familles, d’une amitié fusionnelle, d’un désamour et d’une haine collective. Le récit s’étale de 1919 à 1965, dans la période ségrégationniste de l’histoire des États-Unis, selon une chronologie linéaire mais parsemée de nombreuses ellipses. On y suit le parcours de plusieurs personnages, mais aussi d’une foule, la population du quartier du Fond selon l’axe central qu’est Sula, et Sula, c’est beaucoup de choses ! Sula est une femme noire qui, dans une Amérique misogyne et raciste, décide de vivre comme un homme blanc, libre, en conséquence de quoi elle devient scandaleuse aux yeux de tous. Avec une écriture toujours très poétique, quasi-mythologique, Toni Morrison dresse le portrait de plusieurs femmes noires, combatives ou soumises, dans un propos oscillant entre réalisme et onirisme. Une lecture qui interpelle ! Lire la suite

Les Fondamentaux de l’aide à la personne revus et corrigés de Jonathan Evison

fonfamentaux_revus_corrigesJ’ai beaucoup ri, mais aussi beaucoup pleuré durant ma lecture des Fondamentaux de l’aide à la personne revus et corrigés de Jonathan Evison, publiés en français aux géniales éditions Monsieur Toussaint Louverture. Or, en lisant, je ris très rarement et ne pleure jamais : même quand un roman est chargé émotionnellement, je reste stoïque, contenant mon émotion, arborant au mieux un léger sourire ou un air soucieux. Avec le roman d’Evison, tout déborde naturellement et bruyamment, rires et larmes, tant le propos sonne juste. L’auteur nous raconte l’histoire de Benjamin Benjamin, trentenaire bedonnant qui, en dépit d’un nom qui ne le prédestinait pas au malheur, tente de survivre tant bien que mal après avoir assisté, impuissant, à la mort accidentelle de ses jeunes enfants. Afin de sortir la tête de l’eau, il s’engage dans une formation afin de devenir auxiliaire de vie auprès d’un jeune handicapé, Trevor, atteint de myopathie de Duchenne. Avec un humour manifeste et une authenticité profonde, Jonathan Evsion nous raconte la rencontre entre ces deux êtres abimés, dans un livre à la fois désopilant et touchant. Une très belle surprise ! Lire la suite

Beloved de Toni Morrison

belovedAvec Beloved, roman publié en 1987 et récompensé en 1988 du prix Pulitzer, Toni Morrison nous parle de l’histoire de l’esclavage aux États-Unis à travers le destin de Sethe, ancienne esclave qui s’efforce de vivre avec les fantômes d’un passé douloureux, violent, intolérable. Inspiré d’un fait divers, le récit se déroule durant la seconde moitié du XIXe siècle, à la frontière séparant les états esclavagistes du sud des états abolitionnistes du nord. Avec violence et émotion, l’écrivain nous décrit cette période de l’histoire des États-Unis dans une écriture proche du réalisme magique : le propos oscille en effet entre un réalisme insoutenable, cru et cruel, et une dimension fantastique inattendue qui, bien que traitée sur le registre de la peur, est soutenue par une plume poétique et sensible, presque animiste. Une expérience de lecteur particulièrement bouleversante dont je ne me remettrai sans doute jamais tout à fait… Lire la suite