Chacal Tabaqui – La Maison dans laquelle de Mariam Petrosyan

maison_dans_laquelleAttention spoilers ! Je préfère mettre d’emblée en garde le lecteur qui s’égarerait par ici. Ce billet n’est pas une chronique du roman de l’auteur arménienne Mariam Petrosyan, La Maison dans laquelle : si vous n’avez pas encore lu ce best-seller, je vous invite à lire ma chronique à son sujet par ici. Si par contre, vous avez déjà lu ce fascinant roman, vous vous êtes probablement amplement interrogés sur ses secrets, toujours nébuleux, pas explicitement levés. Dans ce cas, cet article pourrait vous intéresser. Troublée par le monde si singulier de la Maison, ma première lecture a su me frustrer suffisamment pour que j’y retourne, cette fois-ci mieux armée : j’ai lu de nombreux classiques de la littérature jeunesse dont s’est assurément nourrie l’auteur et j’ai centré ma relecture autour d’un axe, une énigme qui m’a paru sinon la clé essentielle du roman, du moins un de ses éléments fondamentaux. Rétrospectivement, cet axe me paraît LA clé essentielle au texte, mais c’est sans doute parce que j’ai envie qu’il en soit ainsi : je vais donc argumenter dans ce sens. Aussi, l’article qui suit est une tentative d’analyse, sinon d’exégèse, autour du paradoxal et consistant personnage de Chacal Tabaqui, en conséquence de quoi, j’y parle de passages importants du roman. Je m’adresse donc ici aux lecteurs avertis, le propos est bourré de spoils. Autre point avant de démarrer : je n’ai pas la prétention d’avoir saisi tous les enjeux du texte de Mariam Petrosyan et loin de moi l’idée de vous dévoiler ce que l’auteur avait en tête en écrivant ce texte : il s’agit simplement et humblement de ma propre interprétation de ce roman très ouvert, interprétation nourrie par ma culture personnelle et mes propres conclusions. Dernier point : mon russe étant un peu rouillé, je m’appuie pour cette analyse sur la traduction de Raphaëlle Pache publiée aux Éditions Monsieur Toussaint Louverture.

Chacal Tabaqui est le premier personnage du Groupe 4 à être présenté dans le roman, à travers le regard sceptique de Fumeur, et d’emblée, il nous apparaît une constante qui se confirmera : c’est par le toujours extravagant et désopilant personnage de Chacal Tabaqui que nait le rire ! Aussi, il est rapidement assimilé par le lecteur au stéréotype du personnage secondaire burlesque, sans grande profondeur, propre à la littérature adolescente. Or, si vous lisez ceci, vous savez que La Maison dans laquelle malmène notre horizon d’attente, aussi, comme beaucoup d’autres éléments du roman, réduire Tabaqui à un simple cliché n’est pas très productif, bien que cela puisse rendre la lecture de ce pavé énigmatique bien confortable. Or, plus on avance dans l’histoire de la dernière année des protagonistes du récit, plus l’ambivalence et la complexité du jeune insouciant devient manifeste, lui conférant une aura quasi-surnaturelle, sinon divine. C’est au regard du dernier chapitre, mettant en scène Putois attendant le jeune Sauterelle/Sphinx dans une variation riche en interprétations de la première scène du livre, chronologiquement parlant, que j’ai décidé de relire La Maison dans laquelle en me concentrant sur ce personnage si singulier, patchwork d’une quantité vertigineuse de références littéraires et mythologiques, clé indéniable du récit, personnage central autour duquel la typologie de la Maison semble être construite. Donc c’est parti !

Un personnage-patchwork

La première description de Chacal Tabaqui met en place différents éléments significatifs du personnage :

Chacal Tabaqui – petit, tignasse hirsute et oreilles pointues, pareil à un maki coiffé d’une perruque […] m’avait appelé « petit », pourtant, lui-même ne paraissait pas avoir plus de 14 ans. Mais de loin seulement, car de près, on aurait pu lui en donner 30. Il portait 3 vestes dépareillées les unes sur les autres, par-dessus des t-shirts de longueurs différentes – un vert, un rose, un bleu -, mais rien de tout cela ne parvenait à dissimuler sa maigreur. Ses vestes étaient pourvues de plusieurs poches, toutes bien garnies. Et autour de son cou pendaient quantité de colliers, insignes, amulettes, pochettes, épingles et autres clochettes, le tout affreusement usé et d’une propreté douteuse.

D’emblée, c’est un personnage-patchwork qu’on nous présente, qui assurément, porte en lui beaucoup de choses aussi diverses que dépareillées, incompatibles : cela métaphorise selon moi la profusion de références qui ont nourri ce personnage ; je pense en avoir repéré un certain nombre, avec néanmoins la certitude de ne pas l’avoir fait de manière exhaustive (c’est que j’ai une culture limitée !). Cette abondance est l’une des caractéristiques de Tabaqui, qui montrera à de nombreuses reprises son goût démesuré pour l’excès ! Autre point essentiel : Tabaqui est présenté comme un personnage sans âge, entre un jeune adolescent et un trentenaire, petit mais usé comme ses innombrables babioles. Ce rapport ambigu au temps et à la mémoire me semble un des éléments les plus signifiants de la personnalité, sinon de la nature même de Tabaqui. On apprend dans la suite de la scène que ce dernier vit dans la Maison depuis 12 ans et qu’il est un fin connaisseur des lois de la Maison.

Chacal Tabaqui, un louveteau chez les grands

Mais pourquoi ce nom de Chacal Tabaqui ? D’où vient-il ? En fait, Tabaqui est originellement un chacal inventé par le prix Nobel Rudyard Kipling qui apparaît dans Le Livre de la jungle (le premier), précisément dans les trois nouvelles consacrées à Mowgli. Il s’agit du chacal, sournois et rusé, acolyte du tigre Shere-Khan, l’ennemi juré de l’enfant-loup. Tabaqui est craint par les peuples de la jungle en raison de ses violents et irrationnels accès de rage. Notre Tabaqui doit sans doute son surnom à cette caractéristique, lui-même ayant des élans tonitruants et inattendus, comme les fameux cris qui interviennent vers la fin du récit, cris qu’il ne retient pas et auxquels son subconscient ne lui donne aucune explication. L’influence de Kipling dans le roman de Petrosyan est indéniable, notamment la référence aux Bandar-Logs, le groupe d’informateurs de la Maison dirigé par Larry, originellement le peuple des singes du Livre de la jungle, peuple marginal voué à gagner l’estime des autres animaux de la jungle qui le méprise.

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Tabaqui (à gauche) illustré par John Lockwood Kipling, le père de Rudyard, dans la version originale du Livre de la jungle, 1894.

 

Néanmoins, je pense que le choix du surnom de Chacal Tabaqui renvoie davantage à une vieille tradition de ceux qui sont passés maître dans l’art subtil de la totémisation, à savoir, les scouts ! Car qu’est-ce donc que ce rituel du baptême dans la Maison, sinon une tradition de totémisation issue des usages amérindiens ? Comme les pensionnaires de la Maison, les scouts ont coutume d’affubler d’un surnom leurs membres, une manière de les « totémiser » avec le nom d’un animal (caractéristique physique) et un adjectif (défaut ou qualité principale). Les pensionnaires de la Maison sont moins rigides et les totémisations moins codifiées, mais elles s’appuient également sur les mêmes caractéristiques, physiques ou caractérielles. Néanmoins, pourquoi Chacal Tabaqui ? Les immenses oreilles pointues du jeune garçon en seraient la cause ? Il est vrai que le chacal a de remarquables oreilles. Mais de nombreuses caractéristiques animales dépeignent le personnage ; il est tour à tour comparé à de nombreux animaux : ses mains sont comparées à des araignées, ses yeux hypnotiques à ceux d’un hibou, il sera présenté sur un amas de coussin, fumant telle la chenille carrollienne rencontrée par Alice, il dort dans un « nid » comme un oisillon, il ressemble à un maki, à un porc-épic, à une tortue, etc. Alors pourquoi se focaliser sur ses oreilles de chacal ? La qualité de charognard du chacal Tabaqui du Livre de la jungle peut également en être la raison, ce dernier trouvant sa nourriture dans les déchetteries humaines : on apprendre au fil de La Maison dans laquelle que notre Tabaqui a développé un goût certain pour les fouilles les plus improbables, et s’entoure peu à peu d’une quantité vertigineuse d’objets abandonnés par les autres. En cela, il se rapproche effectivement du chacal.

Mais pourquoi Chacal Tabaqui précisément? À mon avis, ce sobriquet, outre qu’il peut effectivement renvoyer à quelques détails du personnage, est une référence directe à la culture de totémisation scout. En effet, avant de devenir scout, c’est-à-dire un grand, l’enfant est un petit appelé le louveteau, et il est d’usage, dans la tradition du louvetisme, d’emprunter au Livre de la Jungle des surnoms. Ainsi, une fois grand, Tabaqui abandonne son nom de petit, Putois pour ceux qui ne l’aurait pas reconnu, pour un nom de louveteau ! Paradoxal, non ? Mais cela traduit à mon sens la peur de Tabaqui de grandir, et de mourir, manifestée par sa hantise des montres et des horloges. Selon moi, la caractéristique fondamentale de Tabaqui est sa thanatophobie, et en cela, il se rapproche du plus grand « thanatophobe » de l’histoire de la littérature jeunesse, à savoir le Capitaine Crochet !

Chacal Tabaqui, Peter Pan, le temps et la mémoire

L’analogie entre Tabaqui et Crochet va de pair avec celle entre Tabaqui et Peter Pan, le roman de James Matthew Barrie ayant profondément nourri La Maison dans laquelle. Je vais évidemment ici m’étendre largement sur ce sujet ! Pour revenir au surnom de Tabaqui, alors qu’il était l’enfant Putois, il va partir en guerre contre le pirate de la Maison ! Comme dans le roman Peter Pan, la diégèse de La Maison dans laquelle montre une analogie entre les adultes et les pirates. Alors que les personnages principaux du roman sont de jeunes enfants, Putois, le jeune Tabaqui donc, fait déjà la guerre au personnage de pirate de la Maison, Barbe-blanche, l’ancien directeur que l’on retrouvera en vieux gardien de la Maison obsédé par les montres et horloges brisées par Tabaqui. Alors qu’il est en poste, Barbe-blanche, dont le surnom est une référence explicite au plus célèbre des pirates Barbe-noire, décide de conserver tous les colis que Putois s’est fait envoyer par diverses œuvres et particuliers apitoyés par ses lettres dickensiennes. Il s’ensuit la fameuse révolte de Putois qui part en guerre pour récupérer son butin, événement qui, selon Sauterelle et Loup, permettra à Putois d’hériter d’un nouveau sobriquet. Sauterelle suggère alors « Crocodile », que Loup conteste. La mention du crocodile est évidemment une relecture des événements opposant Barbe-blanche et Putois au regard du roman de James Matthew Barrie, Peter Pan, le crocodile étant ce que redoute le plus le pirate !

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Illustration de la version originale du roman Peter and Wendy, par Francis Donkin Bedford, 1911.

Pour ceux qui n’ont pas lu le roman de Barrie, je me permets une petite digression, d’une part, pour vivement conseiller de vous précipiter sur cet ouvrage dont la qualité de chef-d’œuvre de la littérature jeunesse me paraît parfaitement justifiée, d’autre part, pour revenir rapidement sur ses enjeux. Peter Pan met en scène un jeune garçon qui refuse de grandir et vit des aventures palpitantes au Pays imaginaire. Celle qui nous est précisément contée dans le roman oppose Peter Pan aux adultes les pirates, avec à leur tête le Capitaine Crochet, impitoyable dandy sanguinaire ! Il lutte également contre les indiens menés par Tiger Lily. Il est aidé de 6 enfants perdus, de Wendy et de ses deux frères, et de la fée Clochette, évidemment ! Crochet veut la mort de Peter Pan qui a coupé son bras et l’a donné à manger à un crocodile qui, alléché par la saveur de sa chair, poursuit inlassablement le pirate. Ce même crocodile a avalé un réveil, aussi, son arrivée est toujours signalée par un tic-tac cruel et immuable, en faisant la parfaite métaphore du destin, de la fuite du temps et donc de la mort. Le dernier chapitre du roman est très cruel : il met en scène un Peter Pan sans mémoire, répétant perpétuellement des aventures qu’il s’empresse d’oublier, auprès d’enfants interchangeables, questionnant de manière profonde le temps, le souvenir et l’éternité.

Vous l’avez compris, Chacal Tabaqui porte en lui beaucoup de Peter Pan, notamment sa peur, sinon son refus de grandir, sa phobie de l’ennui, son immortalité (discutable, nous y reviendrons) et sa propension à sauter de manière insatiable dans le « monde imaginaire » (chose qu’il avoue sans jamais en faire le récit). Il a aussi de nombreux points communs avec le Capitaine Crochet, le plus évident étant bien sûr sa haine des tic-tacs et des mécanismes capables de mesurer le temps. La chambre du vieux gardien, remplie de montres, d’horloges et de pendules brisées, n’est d’ailleurs pas sans rappeler la fameuse scène de la libre adaptation de Steven Spielberg de Peter Pan, Hook, scène qui analyse avec beaucoup de pertinence et de fidélité au texte original la phobie de Crochet ! D’ailleurs, il y a un crochet dans la chambre du vieux gardien, un crochet pour accrocher son manteau, certes, mais cette mention n’est pas anodine. Mais pas de convergences notables avec le crocodile, assurément, le crocodile étant l’unique moyen de connaître l’heure au Pays imaginaire ! D’où l’impossibilité de rebaptiser Putois « Crocodile ».

On retrouve de nombreuses analogies entre Peter Pan et La Maison dans laquelle, la plus flagrante selon moi étant celle entre les enfants perdus et le Groupe 4. En effet, les enfants perdus vivent dans un joyeux foutoir où ils dorment, se nourrissent, jouent. La pièce de vie porte en son milieu un lit commun, semblable à celui que partagent Fumeur, Lord, Tabaqui et d’autres. Il y a 6 enfants perdus, ainsi que Peter Pan, Wendy qui fait office de mère de substitution à l’ensemble des enfants, ses deux frères dont Mickael qui dort à l’écart, dans un panier suspendu car Wendy veut un bébé, et l’irascible fée Clochette qui dort dans une petite niche. On peut faire plusieurs parallèles entre les enfants perdus et le Groupe 4, leur chambre décorée de piments, ail et champignons (les champignons sont les sièges des enfants perdus), le lit commun, et les 11 membres : L’Aveugle, Sphinx, Lord, Larry, Noiraud, Fumeur, Bossu, Gros Lard qui figure sans problème le bébé, Le Macédonien qui jouera la maman Wendy (chargé des tâches ménagères, donc…) et évidemment, la corneille Nanette, dormant dans sa petite cage comme la fée Clochette ! Le 11e membre est évidemment Tabaqui qui figure lui aussi un Peter Pan parfaitement crédible, mais nuancé, évidemment !

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Le refuge des enfants perdus, avec leur lit commun, toujours illustré par Francis Donkin Bedford, dans l’édition de 1911 de Peter and Wendy.

En quoi Tabaqui figure-t-il Peter Pan ? Eh bien, comme Peter Pan, il connaît parfaitement les lois qui régissent son univers, ses « « lois non-écrites de la bienséance sauvage », comme l’écrit James Matthew Barrie (précisément traduit ici par Michel Laporte). Tabaqui les écrit même, comme on peut le voir dans les passages où Fumeur en prend connaissance (les fameuses « Recettes de Tonton Chacal »). Et puis, il s’agit de « l’éternel jeune homme », c’est du moins la légende qui l’accompagne à la fin de son séjour de quelques 13 années dans la Maison. Mais Tabaqui vit-il là-bas seulement depuis 13 ans ? Si l’on en croit le vieux gardien, devenu collectionneur des mécanismes temporels hors-service, il trouve des montres brisées depuis au moins 15 ans. Tabaqui serait-il donc dans la Maison depuis plus longtemps qu’il le prétend ? En fait, il est clair que ce personnage, qui s’autoproclame « Maître du temps », joue un rôle déterminant dans la manière dont le temps s’écoule au sein de la Maison, de manière inhabituelle, incompatible avec les lois de l’Extérieur. En fait, l’expérience de Sphinx, lors de son séjour dans l’Envers de la Maison, permet de mettre en lumière cette distorsion temporelle : pour un mois passé dans la Maison, Sphinx a vécu 6 ans dans l’Envers de la Maison. Le passage de l’autre côté a ainsi une incidence sur le temps vécu, et paradoxalement, ralentit le vieillissement (corporel) du sauteur ou du tombant. Si l’on vit 6 ans dans l’Envers de la Maison, notre corps ne vieillit que d’un mois. C’est en cela que Tabaqui est passé maître dans la manipulation du temps. Bien que dans son journal, il ne mentionne jamais ses allées-venues dans l’Envers de la Maison, il avoue dans la dernière partie du roman être le plus insatiable des sauteurs : il passe la majeure partie de sa vie dans cet Envers de la Maison, semblable au Pays imaginaire, ou au Pays des merveilles, ou au Pays d’Oz, un univers de l’enfance, surréel, parallèle, qui tord le temps.

De plus, comme Peter Pan, Tabaqui a le pouvoir d’emmener avec lui des enfants dans un monde fantasmagorique. On s’en rend compte quand Vautour vient supplier Sphinx de parler de son désir de rejoindre « l’autre côté » à Tabaqui. Dans un autre passage, Tabaqui accepte Lord dans le voyage vers l’Envers de la Maison. Dans ces deux passages, il est question d’un double de Tabaqui, ce que Sphinx appelle « cette chose », dont Tabaqui lui-même parle en ces termes :

lui – moi – avait je ne sais plus quel âge, personne ne vivait autant, on ne faisait que survivre, prolonger misérablement un petit quelque chose, et ça, je ne pouvais le supporter, c’est pourquoi ce foutu vieux était inaccessible, plongé dans une léthargie éternelle qui s’étirait encore et encore.

Le vieux dont il est ici question est, selon moi, le double de Tabaqui dans l’Envers de la Maison. Dans ce monde, chacun se révèle : Noiraud y est tel qu’il voudrait être, Lord tel qu’il se voit, Le Macédonien un ange déchu, Tabaqui un vieillard. D’ailleurs, dans la dernière Nuit des Contes, contes qui, petit rappel, sont l’occasion pour les sauteurs et les tombants de raconter leurs séjours dans l’Envers de la Maison, Tabaqui évoque un vieillard légendaire qui craint l’ennui et qui vit dans un endroit secret, dans un bric-à-brac foisonnant ; il recherche les rouages d’horloges cassées. Beaucoup de visiteurs viennent à sa rencontre et il fait un présent à certains d’entre eux : pour beaucoup, il leur offre du temps. À l’un d’eux, vraisemblablement L’Aveugle, il a offert la capacité de lire les rêves des autres, puis un œuf de basilic. Ainsi, Tabaqui serait ce vieillard immortel, divin dans le sens mythologique du terme, surnaturel, qui refuse de tuer le temps alors qu’il en dispose à sa guise, qui refuse de grandir, en dépit de son grand âge.

Un très beau passage, dans Les nids vides, met Tabaqui face à lui-même, qui se regarde dans un miroir, chose qu’il n’a pas fait depuis longtemps :

Mon double se montra enfin : il n’avait pas vieilli du tout. La glace me renvoyait la même tronche adolescente avec laquelle, selon toute probabilité, on m’enterrerait. Je nettoyais un peu plus pour casser mes oreilles dans le reflet. Mon double se transforma en Mickey Mouse. Un Mickey Mouse sinistre. Et soudain, je compris avec horreur que si, au contraire, j’avais vieilli. Dans le miroir, j’étais le même que 5 ans auparavant, mais à l’intérieur, il manquait quelque chose. Et étrangement, ça se voyait. Mon effronterie habituelle avait disparu. À bien y réfléchir, en effet, cela faisait une éternité que je n’avais pas manigancé un mauvais coup, que je n’avais pas fait tourner des gens en bourriques. Et il y avait des siècles que l’on n’avait pas essayé de me casser la figure pour cela.
« Hé, mon vieux, lançai-je à mon double, alors comme ça, tu deviens adulte ? Sors-toi cette idée de la tête, sinon on ne va pas être copains. »
Le Tabaqui du miroir eut les yeux qui s’arrondirent. Soit il avait pris peur, soit il se moquait de moi.
« Droubbi, hamara, scui ! chuchotai-je. Sttrocat premtchadrr. Le départ approche ! C’est bientôt l’effondrement universel ! Préparez les cercueils ! Voilà ce qu’on peut lire sur leurs visages. Et toi ? Toi, tu ne dis rien. Mais en fait, qui tu es, toi ? »
Il cligna de l’œil. Comme pour dire : au fait, c’est vrai ça, qui suis-je ?
« Tu es l’horreur qui avance à pas de loup dans la nuit ! Tu es le prédateur qui mange les boyaux de tes ennemis ! Tu es le tueur à gages silencieux ! Tu es la peste et la ruine !… »
Cette belle tirade n’eut que peu d’effet sur mon double. Enfin, pour être exact ; il se recroquevilla tout de même docilement et afficha une mine encore plus sinistre. On voyait bien que, de toute façon, il était petit et vermoulu.

Ici, toute la dimension temporelle qui accompagne Tabaqui est explicitée : sa peur de vieillir, de mourir, de perdre son enfance, son ambivalence, ses conflits internes, etc. C’est un très beau passage qui montre que, bien que Tabaqui semble se jouer du son vieillissement corporel, il ne peut lutter contre le temps, la maturité, l’expérience et la mémoire. Et c’est en cela qu’il diffère de Peter Pan : Peter Pan oublie, mais Tabaqui est « le garant de la mémoire universelle » :

J’étais l’heureux parrain d’une foule de filleuls qui allait toujours grandissante et chaque fois, à chacune de ces naissances, je me faisait conteur, bouffon et gardien du temps, garant de la mémoire universelle.

Car Tabaqui a des souvenirs qui s’accumulent et cette accumulation est un moyen de mesurer le temps qui passe, au contraire de Peter Pan dont la mémoire s’efface, et qui, à la fin du roman, a oublié le Capitaine Crochet et Tiger Lily, a oublié les enfants perdus, morts et interchangeables. Chez Tabaqui, les enfants qu’il accueille, dont il se fait le parrain, ne disparaissent pas dans l’oubli. Dans cette perspective, le travail de la mémoire est primordial chez Tabaqui qui a décortiqué les archives de la Maison, pour en découvrir le passé, la mémoire donc. Il collectionne également les objets de la Maison sans propriétaire, fasciné par l’absence de mémoire de ces objets, dont personne ne peut se faire le garant sinon lui-même. Il y a ici un gros paradoxe chez Tabaqui, le rendant si fascinant : il ne refuse pas le temps, il refuse l’avenir et se passionne pour le passé. Il marche à reculons, sachant pertinemment que le bout du chemin le jettera dans la tombe, chose qu’il redoute le plus, comme le Capitaine Crochet !

Une fin ouverte : l’éternel recommencement et ses variations

Le paradoxe temporel qui accompagne Tabaqui rend le dernier chapitre du roman, « La Rencontre », particulièrement équivoque, et donc très ouvert. Je vous en livre mon interprétation.

Dans ce dernier chapitre, nous revivons la toute première scène du roman, d’un point de vue chronologique : un jeune garçon se rend à pied avec sa mère dans la Maison. Dans l’histoire que l’on vient de nous conter, ce personnage est Sauterelle, qui deviendra Sphinx. Ici, il n’est pas nommé. La scène se passe en été : quelques pensionnaires se languissent dans la chambre 24 de la Maison, des grands et des petits dont Putois, le seul à être nommé. Ce jour-là, Putois s’enthousiasme pour ce qu’il appelle l’Événement : il construit une tour de guet, fait élaborer une banderole de bienvenue et se prépare à faire lancer des confettis. Parallèlement, un jeune garçon arrive à la Maison comme le fit Sauterelle plus tôt dans le roman : le début de la scène reprend d’ailleurs mot pour mot l’arrivée précédente de Sauterelle, à la différence que ce dernier se voit accueillir par des confettis et des cris de joie.

Il ne s’agit néanmoins pas de la même scène, car Sauterelle n’a pas été accueilli par des confettis et les « Hourras » de Putois. Il s’agit d’une scène similaire, avec une variation. Aussi, on peut s’interroger sur l’identité du jeune garçon : s’agit-il de Sauterelle ? Si tel est le cas, cela peut expliquer l’enthousiasme de Tabaqui, redevenu Putois, heureux jusqu’aux larmes de retrouver son ami. Or, ce chapitre ne s’intitule pas « Les retrouvailles », mais « La rencontre ». Mais quelle rencontre ? Entre Putois et le garçon anonyme ? Entre Putois et un Sauterelle amnésique qui va redevenir son ami, dans une fantasmagorie que Tabaqui aime à se rejouer à l’infini pour ne jamais quitter l’enfance ? Entre le garçon anonyme et la Maison dont Putois se fait le maître ?

Et où sommes-nous précisément ? Dans la Maison ? Dans l’Envers de la Maison ? Dans l’imaginaire de Putois ? Dans l’imaginaire de Mariam Petrosyan ? Cette fin peut effectivement se lire comme la métaphore des interprétations possibles que cette fin ouverte offre, où chacun y trouve, y voit, y interprète ce qui veut, ce qu’il peut. Peut-être est-ce cela ? Les variations des différentes lectures possibles d’un tel ouvrage à clés ? Dans le rapport que je fais entre Tabaqui et Peter Pan, on peut y voir une nouvelle aventure qui commence, qui s’étendra sur plusieurs années, l’aventure étant ici l’enfance, suivie de l’adolescence qui se clôt par un refus de devenir adulte. Ce retour en arrière peut être vécu comme la possibilité de rattraper le temps perdu, de ne jamais subir l’ennui et de profiter pleinement de chaque minute. Mais dans la mesure où Tabaqui est pourvu de mémoire, il va revivre son enfance au regard de celles qui, semblerait-il, il a déjà vécues. C’est peut-être sa manière de survivre, jusqu’à ce que son corps meure ?

Cette fin est vraiment déroutante, mais le fait qu’elle soit axée sur Putois ne me semble pas anodin. On peut aussi l’interpréter selon une analogie entre la Maison et le roman lui-même. La Maison dans laquelle est souvent comparée à un livre-monde. Cette expression me semble parfaitement justifiée non pas seulement parce que le roman dépeint simplement un univers très dense (c’est le cas de beaucoup de romans, si l’on y réfléchit bien, et d’autant plus de mythes !), mais parce que la Maison est le livre, et l’Extérieur, c’est nous autres les lecteurs. Aussi, l’auteur choisit d’achever son roman sur une variation de sa toute première scène chronologique, montrant ainsi que cette œuvre n’existe que pour elle-même, est centrée sur elle-même, même si paradoxalement, elle se nourrit d’un nombre considérable de références extérieures. Ce livre est celui de Tabaqui, une des nombreuses aventures qu’il va vivre à l’infini dans son monde imaginaire (issu de l’imaginaire de l’auteur !), avec des personnages interchangeables, d’où leur anonymat. La fin est ici marquée par la répétition qui fait écho, selon moi, à celle du roman de James Matthew Barrie. Aussi, la Maison, avec son Envers, forment tous les deux l’équivalent du Pays imaginaire, et l’Extérieur est le lieu où demeurent les mères, dont Tabaqui semble également dépourvu (personne ne vient le chercher à la fin de l’année).

Chacal Tabaqui, la mythologie gréco-romaine, l’oubli, la prophétie

Dernier point de divergence entre Tabaqui et Peter Pan : si Peter vole, Tabaqui saute. Aussi, la topologie de la Maison joue manifestement dans le rapport de notre personnage d’une part avec le temps, mais aussi avec l’espace. Lors de ma première lecture, j’ai pensé que l’Envers de la Maison était un monde parallèle, un monde carrollien comme le Pays des merveilles, le pays de l’autre côté du miroir, le tout dans une typologie horizontale. Il me semble, après relecture, que cet univers est plutôt vertical. Cette verticalité se manifeste d’une part par la terminologie qui détermine l’univers de la Maison : les volants sont ceux qui peuvent aller à l’Extérieur, les tombants et les sauteurs, ceux qui peuvent aller dans l’Envers de la Maison. D’autre part, un rêve de Tabaqui fait état d’un monde souterrain, à travers un miroir :

Cette nuit, je fis un rêve assez singulier : un lac mort, gris acier, lisse comme un miroir. Des tiges blanches et sèches s’échappaient de l’eau. J’étais assis sur la berge et j’attendais que surgissent l’un des hôtes terrifiants qu’abritaient ses bas-fonds. Un glaive rouillé reposait à côté de moi sur la grève. Le brouillard enveloppait tout alentour, et en un clin d’œil, je me retrouvai dans l’eau… et je me réveillai.

Ce rêve confirme la topologie verticale de la Maison où l’Envers se situe dans les « bas-fonds » qui abritent des êtres terrifiants, comme ceux que dépeignent les sauteurs et les tombants durant les nuits des contes. Le lac matérialise ici la frontière, carrollienne dans la mesure où elle est comparée à un miroir, mais aussi mythologique car elle fait référence aux enfers gréco-romains. En effet, cette verticalité renvoie à la représentation mythologique du monde, avec un enfer souterrain séparé du monde des vivants par l’élément aquatique, les différents fleuves infernaux. Le rêve de Tabaqui laisse entendre ainsi plusieurs points de convergence entre la mythologie gréco-romaine et celle de la Maison, points qui vont se multiplier au fil du roman. Par exemple, la frontière aquatique séparant deux mondes peut être franchie dans les deux sens : cela est particulièrement manifeste dans La Maison dans laquelle durant la Nuit la plus longue. Durant cette fameuse nuit propice à la sauvagerie, la distorsion du temps est, à mon avis, due à l’amenuisement de la frontière entre les deux mondes, Maison et son Envers, où le temps s’écoule de façon différente.

Une autre notion mythologique qui, selon moi, a nourri Mariam Petrosyan, est celle de l’oubli : dans la géographie infernale gréco-romaine, le fleuve Léthé, du grec ancien Λήθη / Lếthê qui signifie « oubli », permet aux âmes des Justes aspirant à une nouvelle vie de revenir dans le monde des vivants. Pour cela, ils doivent boire l’eau du fleuve qui a la faculté d’effacer presque entièrement la mémoire de celui qui s’en abreuve. Ainsi, l’âme du Juste s’incarne dans un nouveau corps, quasiment vierge de tout souvenir, pour mener une nouvelle existence. Dans La Maison dans laquelle, la question de la mémoire et de l’oubli est absolument primordiale ! On s’en rend compte dans la dernière Nuit des contes, alors que Lord raconte l’un de ses voyages dans l’Envers de la Maison, amnésique (enfin… la mémoire « étrangement déréglée »), ne retrouvant la mémoire qu’en même temps que L’Aveugle. On apprend ainsi que le passage dans l’Envers de la Maison passe par l’oubli, comme le rituel mythologique du Léthé.

Léthé est représentée sous la figure d’un vieillard qui tient d’une main une urne, de l’autre, la coupe de l’oubli. Oui, vous me voyez venir avec mes gros sabots !!! Comme nous l’avons vu plus haut, Tabaqui est un vieillard dans l’Envers de la Maison, un vieillard qui offre à certains des rouages d’horlogerie, c’est-à-dire du temps : on peut parfaitement imaginer que ce temps figure une seconde vie, comme celle qui débute au tout dernier chapitre du roman. De cette manière, tous les Endormis des Nids vides se sont vu offrir une nouvelle vie par Tabaqui, le Maître du temps, selon un rituel très précis dont nous ne connaissons que l’existence, Tabaqui l’ayant sauté au moment d’offrir à Lord son ticket pour l’Envers de la Maison ! Aussi, la figure de vieillard rattachée à Tabaqui fait d’une part écho à sa peur de vieillir, mais renvoie aussi à sa dimension quasi-mythologique, en tout cas surnaturel et allégorique, de divinité. Dans cette approche, la dimension fantastique du roman, toujours incertaine, toujours discutable, me semble être de plus en plus probable.

L’oubli se manifeste dans le roman par l’amnésie, mais aussi par la disparition, dans le sens matériel. En effet, dans Les Nids vides, on apprend que plusieurs grands ont manifesté leur refus de quitter la Maison en devenant les Endormis, des sortes de Belles-au-bois-dormant inanimées mais vivantes, dont l’esprit s’est envolé dans l’Envers de la Maison. Mais parmi eux, certains ont complètement disparu, comme Lord ou L’Aveugle, les passeurs qui « s’en vont en entier » selon Sphinx. Mais la disparition la plus phénoménale est celle de Chacal Tabaqui dont personne ne semble se soucier : Fumeur ne sera jamais interrogé sur lui et personne ne viendra chercher Tabaqui. Plus étrange encore, tous les objets ayant appartenu à Tabaqui ont disparu avec lui, ainsi que ses dessins et ses écrits. Fumeur oublie également très vite les traits de son visage qu’il a croqué à maintes reprises : ces croquis aussi ont disparu. Seuls restent ses cadeaux. Cette évaporation quasi-totale de tout ce qui a trait au personnage de Tabaqui n’est pas sans rappeler une autre source importante de Mariam Petrosyan, La Chasse au Snark de Lewis Carroll.

Ce texte est en effet cité à maintes reprises en épigraphe de chapitres dans la partie intitulée Le Journal de Chacal. Précisément, le texte de Carroll accompagne tous les chapitres où Tabaqui est le narrateur, 8 chapitres faisant écho aux 8 « accès » (comme un accès de fièvre) du texte original de Carroll. La Chasse au Snark est considérée comme un chef d’œuvre du non-sens, plaçant ainsi Tabaqui sous le signe de l’absurde, et part là même, ses nombreuses chasses aux objets sans propriétaire aussi ! Selon moi, il ne s’agit pas tant d’un poème que de la parodie d’une épopée, écrite en vers, mettant en scène un équipage hétéroclite et extravagant naviguant en quête d’un snark, créature fantasque dont le nom semble formé à partir de snail (« escargot »), snake (« serpent ») et shark (« requin »). Cet ouvrage a été maintes et maintes fois traduit dans la langue française, aussi, j’ai eu énormément de mal à repérer précisément les passages cités dans La Maison dans laquelle. D’après l’éditeur, les épigraphes ont été traduites depuis les traductions russes du texte de Mariam Petrosyan, autant dire que je me suis bien amusée à trouver des correspondances entre Chacal Tabaqui et les personnages de La Chasse au snark. Néanmoins, il semblerait que de nombreuses épigraphes fassent allusion au personnage de Baker (dans la version originale, les traductions françaises optant majoritairement, en tout cas d’après mes quelques recherches, pour le nom de Boulanger). Le destin de ce personnage est associé à une étrange prophétie : si jamais il croise un snark qui est un Boojum, il disparaitra doucement et subitement. Évidemment, attention spoiler, la prophétie se réalise et Baker se vaporise dans l’air quand il découvre que le snark qu’il poursuit est un Boojum. Associer Tabaqui à Baker par le biais des épigraphes permet de renforcer à la fois l’inspiration mythologique qui a nourri l’élaboration de notre Chacal tout en mettant en exergue son aspect décalé : Tabaqui appartient au surnaturel, certes, mais la dimension fantastique qui l’accompagne n’obéit pas aux codes tragiques de la destinée ou de la fatalité antique. Contrairement à Baker qui avance face à son destin, Tabaqui choisit de disparaître sciemment, et cela, pour faire marche arrière.

baker_snark_then-silence

La disparition de Baker illustré par Henry Holiday, dans la version originale de La Chasse au snark, 1876.

La Chasse au snark amène également avec elle la notion mythologique de prophétie, notion particulièrement chère à Tabaqui qui se fait tour à tour devin, chiromancien, clairvoyant ou encore oracle. Le passage du dragon spectral peint par Tabaqui, qui insert à l’emplacement de son œil une pierre bleue, n’est pas sans rappeler la tradition prophétique qui a nourri de nombreux mythes gréco-romains. En effet, ce passage est narré du point de vue de Tabaqui qui avoue avoir fait un rêve lui dictant de peindre un dragon se dirigeant vers la chambre du Groupe 4 : cette pratique fait écho au rite divinatoire de l’incubation, où la prophétie est transmise à un mortel par le biais d’un rêve, lors d’une nuit passée au sol. De la même manière, un songe pousse Tabaqui à entreprendre cette peinture de manière irrationnelle, donnant corps à son rêve, comme pour annoncer le retour de Lord, alors à l’Extérieur suite à un passage dans l’Envers de la Maison (ou un bad trip pour les plus sceptiques que je n’ai pas réussi à convaincre !), « ou quelque chose dont [Tabaqui] n’avait à ce moment-là pas encore idée. [Son] devoir avait été de le créer ici et pas ailleurs. »

Alors… la question qui se pose ici, au regard ce que l’on sait (ou de ce que l’on croit savoir) de Chacal Tabaqui, est encore incertaine : Tabaqui a-t-il prédit le retour de Lord ? Dans ce cas, il est un oracle et sans doute l’intermédiaire privilégié entre les pensionnaires de la Maison et la Maison elle-même, doué d’une volonté propre et, sinon divine, mystique. On peut aussi se demander : Tabaqui a-t-il provoqué le retour de Lord ? Dans ce cas, Tabaqui, et non la Maison, est doté d’un pouvoir surnaturel quasi-divin : il décide du destin de tous, qu’il soit ou non dans son domaine. Ou alors, Tabaqui savait-il que Lord reviendrait ? Au regard du dernier chapitre de La Maison dans laquelle, on devine que Tabaqui a entièrement disparu de la diégèse dans laquelle Fumeur va continuer sa vie pour redevenir le petit Putois et revivre, de manière infinie semblerait-il, son enfance et son adolescence. Dans ce cas, notre Tabaqui « garant de la mémoire universelle » n’aurait sans doute pas oublié le retour tant espéré de son ami…

C’est sur ses questions que je vous quitte. Je vous remercie de m’avoir entièrement lue et j’espère que mes analyses auront su trouver quelques approbations de votre part. Je n’ai pas la prétention d’avoir tout dit sur Chacal Tabaqui, je n’ai d’ailleurs pas la prétention d’avoir pleinement saisi les enjeux de ce personnage. Je suis peut-être totalement à côté de la plaque par rapport aux intentions réelles de Mariam Petrosyan, mais son œuvre est si ouverte à des interprétations personnelles et variées que je me suis permise de vous délivrer la mienne. Pour conclure mon propos, Chacal Tabaqui est selon moi la clé essentielle de la Maison car il en est le principal habitant, comme Peter Pan est le maître du Pays imaginaire. Tabaqui est un personnage assurément surnaturel : même si l’auteur entretient le doute tout au long du récit, la fin laisse peu de place à la rationalité. La Maison dans laquelle serait donc un mythe moderne, punk et décalé, un mythe où les nouveaux enfants perdus, orphelins d’un corps ou d’un esprit normé, s’animent autour du plus complexe, du plus fantasque et du plus insaisissable des personnages romanesques !

Anne

La Maison dans laquelle, Mariam Petrosyan, traduit par Raphaëlle Pache, Monsieur Toussaint Louverture, 2016, 24.50€ (17.99€ pour la version numérique)

N’hésitez pas à me faire part dans les commentaires de vos propres interprétations, ainsi que de vos avis sur mes analyses, que ce soit pour les appuyer ou au contraire, les contester.

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10 réflexions sur “Chacal Tabaqui – La Maison dans laquelle de Mariam Petrosyan

  1. Eh bien ! Merci pour cette lecture très approfondie (et franchement passionnante !) qui me donnera du grain à moudre pour ma relecture (je crois que je vais acheter un second exemplaire car j’ai promis de prêter le mien à plusieurs personnes encore, et j’ai vraiment envie de le relire sous peu).
    Ma première lecture est déjà un peu trop lointaine pour que je puisse discuter des points de détail, que ce soit pour appuyer tes vues ou non, mais ta réflexion me rappelle certaines choses qui m’avaient effleuré (à propos du nom ou des noms de Chacal entre autres).

    Je note en tout cas qu’avant de me replonger dans la Maison, il faut que je lise la Chasse au Snark et Peter Pan ! Ce sont d’ailleurs deux excellentes idées, même dans l’absolu.

    Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup ! Et surtout, merci de m’avoir lu, c’est plutôt courageux vu les tartines que j’ai écrites. Mais bon, tout ça m’a bien aidé à clarifier le bordel que j’avais dans la tête après la relecture de La Maison dans laquelle. Après ta relecture, n’hésite à repasser par ici pour en discuter 🙂
      La Chasse au snark ne m’a pas passionnée outre mesure, mais lire Peter Pan a été un vrai régal, et pas seulement en raison des nombreux échos de la Maison que j’ai fébrilement découverts au fil de la lecture !

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      • J’avoue que le parallèle avec Peter Pan m’avait totalement échappé. Il faut dire que je l’ai lu jeune ado mais que ce devait être une version expurgée voire réécrite… Bref, je m’attends à une belle redécouverte du coup 🙂

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    • À la première lecture, le parallèle avec Peter Pan m’avait aussi complètement échappé, mais entre mes deux lectures, j’ai revu Hook de Spielberg : ça a été une révélation !!! Et puis, lire Peter Pan a été très enthousiasmant : c’est vraiment un roman très singulier, très violent, à mille lieues de la version édulcorée de Walt Disney. Peter Pan est vraiment un personnage très inquiétant. Et puis, en plus, on va pas se mentir, y a des PIRATES 🙂

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  2. J’ai lu le texte russe il y a des années et j’avais hâte de le lire traduit car c’est une traduction bien difficile. Tabaqui a toujours était un de mes favoris, sans doute mais jamais je n’avais envisagé de lire d’autres textes pour en sortir des explications. Félicitations donc pour ton analyse ! J’y penserai dans ma prochaine relecture. Je suis si contente d’avoir trouvé des gens pour partager La Mais on dans une langue plus proche …

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour ce commentaire ! C’est vrai que La Maison dans laquelle est un texte tellement dense atypique et mystérieux qu’il est très frustrant de ne pas pouvoir en parler avec d’autres lecteurs !

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