Vilnius Poker, de Ricardas Gavelis

vilnius_pokerVilnius Poker est un roman particulièrement puissant, décrivant le parcours de quatre personnages dans la ville de Vilnius, capitale de la Lituanie, dans les années ’70. Chaque personnage prendra tour à tour la parole dans quatre monologues intérieurs successifs, mais l’intrigue est focalisée sur le premier d’entre eux, le fascinant Vytautas Vargalys : pour lui, le passé semble toujours plus réel que le présent, et il ne cesse d’appréhender la réalité de sa vie quotidienne avec les traumatismes de son enfance et les tortures qu’il a subies durant plusieurs années passées au goulag. Il en résulte un récit tout à fait délirant, mais dont l’absurdité se révèle être en concordance avec le régime soviétique, qui concurrence en horreur complotiste les pires cauchemars d’un paranoïaque. Les trois personnages suivants apporteront un autre éclairage sur cette étrange journée du 8 octobre vécue par Vargalys, mais parviendront-ils à dissiper totalement ses délires ?

Je n’avais jamais lu de roman lituanien, et je dois bien avouer avoir rarement vécu une première rencontre aussi saisissante qu’avec Vilnius Poker, de Ricardas Gavelis.

Nous sommes dans la Lituanie des années ’70, pays annexé par la Russie après la Seconde Guerre mondiale, qui a subi de plein fouet le stalinisme centralisé à Moscou. Déportations en camps de travail sibériens, procès staliniens et exécutions sommaires, propagande et manipulations idéologiques, absurdités bureaucratiques, surveillance et méfiance généralisée à l’égard de tout ce qui pourrait s’apparenter à une ébauche de pensée critique… L’auteur décrit un monde dans lequel l’individu est déshumanisé, et systématiquement réduit à sa fonction, puisqu’il n’est considéré que dans la mesure où il n’est qu’un simple rouage – tout à fait remplaçable – dans la grande machine soviétique.

Ricardas_Gavelis

L’auteur, Ricardas Gavelis.

Physicien de profession, Ricardas Gavelis débute dans la littérature en 1976 avec quelques nouvelles. Vilnius Poker (1989), son premier roman, est particulièrement impitoyable envers les injustices causées par le pouvoir en place, et il ne pouvait donc espérer paraître avant la glasnost (transparence), période de liberté d’expression initiée par Gorbatchev en 1986. Ce livre a en effet la puissance d’une bombe…

Les trois premiers quarts du livre sont consacrés au parcours de Vytautas Vargalys, durant toute la journée du 8 octobre 197… Son discours est particulièrement labyrinthique, puisqu’il ne cesse de brouiller les pistes : son parcours dans l’obsédante Vilnius est géographique mais aussi intérieur, puisque cette capitale, symbole pour lui des échecs de toute la nation lituanienne face aux envahisseurs russes, est avant tout l’occasion de déambuler dans sa psyché malade et délirante. Pour ajouter à cette confusion, il parvient difficilement à distinguer clairement ses fantasmes de la réalité, ou encore le présent du passé, puisque pour lui, les morts semblent plus vivants que les vivants eux-mêmes. D’ailleurs, l’auteur prend également un malin plaisir à semer le trouble chez le lecteur, puisque le son seul véritable ami, Gédiminas, a le même nom qu’un grand-duc lituanien du XIVe siècle, achevant ainsi de mélanger le passé et le présent. Ajoutez à cela que ce personnage a été traumatisé par la guerre, puis par son incarcération dans un goulag et par les tortures qu’il y a subies, et vous aurez le portrait d’un homme écorché vif, victime d’une vision du monde à la fois lucide et cauchemardesque.

Un tableau onirique de Mikalojus Konstantinas Čiurlionis, peintre lituanien cité dans le livre.

Un tableau onirique de Mikalojus Konstantinas Čiurlionis, peintre lituanien cité dans le livre.

Vytautas Vargalys observe sa ville en faisant deux constats principaux : tout d’abord, les Lituaniens sont un peuple qui est voué à l’échec face à ses oppresseurs, et cela malgré des tentatives de révolte – forcément déçues. Ensuite, le régime soviétique ne lui semble être qu’une façade politique pour exécuter un plan bien plus dévastateur : la déshumanisation des hommes du monde entier pour les réduire à des ombres d’humains, des silhouettes sans visage omniprésentes et menaçantes. Mais pour quel but ? Cette conspiration lui reste nébuleuse, tout comme ses instigateurs, que Vytautas ne peut désigner que par les pronoms ils ou eux

Le présentation de ce roman ne saurait être complète sans parler de l’écriture de Gavelis : les références littéraires abondent, notamment dans le discours de Vytautas qui, très cultivé, essaie de trouver dans la littérature des réponses à ses angoisses, et découvre notamment que cette conspiration a eu lieu dans tous les continents, et à toutes les époques, puisqu’il tient Platon pour l’un des premiers intellectuels à leur service… Parmi les auteurs qui, selon lui, les ont déjà évoqués pour mieux les dénoncer, il citera par exemple Sabato, Beckett, Kafka ou Camus, dessinant ainsi une histoire littéraire paranoïaque et singulière.

ciurlionis

Alfred Kubin, « Chaque nuit un rêve nous visite », 1904. Youpi.

La musique tient aussi un très grand rôle, de manière directe tout d’abord, puisque l’ami musicien de Vytautas, Gédiminas, lui dédie un morceau concert particulièrement intense et dévastateur, quelque part entre le free jazz de Coltrane, la musique atonale de Schönberg et les premiers albums punks d’Einstürzende Neubauten… Mais la véritable musicalité du livre réside dans l’écriture, principalement avec les monologues intérieurs de Vytautas et de Stefania, tout en reprises et en variations, modulant leurs obsessions au gré de leurs parcours.

De nombreuses références picturales sont aussi présentes, avec les œuvres de l’artiste peintre et sculpteur Théodoras, personnage autour duquel gravite une partie de l’intrigue, mais aussi grâce à des références plus ou moins explicites à des peintres réels, tels le peintre lituanien Čiurlionis, que j’ai découvert grâce à ce livre. Quant au père de Vytautas, ses propres dessins font sans doute référence aux œuvres de l’artiste autrichien Alfred Kubin, ce qui donne un aperçu de l’état mental du bonhomme…

Le tout donne un livre très intense, avec un personnage principal particulièrement charismatique, et trois derniers chapitres moins prenants de prime abord, mais qui s’achèvent tous d’une manière spectaculaire. Un livre coup-de-poing, un long cri d’angoisse dont vous ne sortirez pas tout à fait indemne…

Ricardas Gavelis écrira en tout 4 recueils de nouvelles et 7 romans, avant de décéder d’une crise cardiaque en 2002, à l’âge de 51 ans. Vilnius Poker est pour l’instant son seul roman traduit en français. Nous ne pouvons que souhaiter que l’entreprise de traduction de ses œuvres puisse continuer.

Vilnius Poker, Ricardas Gavelis, éditions Monsieur Toussaint Louverture, traduit par Marina Le Borgne, 24€.

Louis.

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3 réflexions sur “Vilnius Poker, de Ricardas Gavelis

  1. J’ai acheté Vilnius Poker sous le conseil d’une amie, j’ai essayé de le lire mais impossible, je l’ai lâché car je n’étais pas d’une humeur propice pour entrer dans le roman, mais ta chronique est super intéressante et je penser que j’essaierai de le relire !

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