Watership Down de Richard Adams, et de l’importance de la réception en littérature

watership-down-couvIl est les livres qui vous happent pleinement, qui hantent vos journées et qui vous appellent à cor et cri jusqu’au moment salutaire où enfin, vous pouvez reprendre votre lecture. Au contraire, il est des livres qui vous déçoivent, voire qui vous trahissent, qui vous mettent en colère tant vous auriez aimé savoir les apprécier comme il se doit, sans succès, et que vous finissez par oublier sur la table de chevet. Malheureusement pour moi, Watership Down de Richard Adams, le petit dernier des remarquables éditions Monsieur Toussaint Louverture, est de ceux-là. Ce livre m’inspire le pire : de l’ennui. Aussi, je ne vais ici pas m’attarder à chroniquer un roman que je n’ai pas terminé, mais je vais profiter de cette récente expérience de lecture pour parler de théorie de la réception et de son importance : même si l’on s’efforce d’en connaître le moins possible sur un livre, notre lecture est fatalement influencée par l’idée qu’on s’en fait a priori et je pense que la fausse idée que je m’étais faite de Watership Down a fortement nuit à ma lecture. Je vous explique tout cela dans ce qui suit…

Qu’est-ce que la réception ?

La théorie de la réception prend en compte le phénomène de la lecture, aussi incertain et pluriel que le texte est immuable. Dans les années 1970, l’école de Constance, avec à sa tête les théoriciens littéraires Hans Robert Jauss et Wolfgang Iser, renouvelle l’histoire de la littérature en mettant le lecteur au cœur de sa conception. Pour faire simple, le lecteur et son horizon d’attente deviennent déterminants dans la manière de penser la littérature.

Le lecteur comme concept littéraire tient un rôle fondamental dans le phénomène de réception : l’école de Constance met en lumière la tension permanente entre un texte et son lecteur qui participe pleinement à l’expérience esthétique de la lecture. Cet expérience est influencée par tout un système de références propre à chaque lecteur qu’on appelle l’horizon d’attente. Ces références prennent en compte les anciennes expériences de lecture du lecteur en fonction du genre du livre (roman, poésie, théâtre et ses sous-genres), des thématiques du livre, de son environnement socio-culturel et évidemment, de l’époque dans laquelle il vit.

Aussi, la réception d’un texte dépend de notre son horizon d’attente : en choisissant de lire tel ou tel livre, quantité de critères nous prédisposent à notre lecture, l’influencent et déterminent si oui ou non, le texte va répondre à nos attentes, ou va aller au-delà ou en-deçà de ces a priori, cela selon notre propre subjectivité.

Le cas Watership Down

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En ce qui concerne ce que j’appelle « le cas Watership Down », je vais vous expliquer ma réception, avec tout ce qu’elle peut contenir de personnel et de subjectif, de ce roman que j’attendais avec une impatience non dissimulée depuis quelques mois. En effet, en suivant l’éditeur, Monsieur Toussaint Louverture sur les réseaux sociaux, force est de reconnaître que j’ai été terriblement alléchée par le pitch accompagnant le roman, ne serait-ce que l’affiche ci-contre. Mais l’argument que m’a le plus intriguée, celui qui m’a pleinement convaincu est celui-ci : Watership Down, c’est l’histoire de petits lapinous qui s’adresse à un lectorat mature. Autrement dit, on ne va pas lire Bambi ! Je trouve ce parti pris très intriguant : il est d’usage d’utiliser dans la littérature jeunesse des personnages animaux, mais c’est beaucoup plus rare dans la littérature dite pour adulte : à part Maüs d’Art Spiegelman et La Ferme des animaux de Georges Orwell, j’avoue n’avoir aucun autre exemple à donner. Alors, oui ! J’avoue m’être attendue à un roman de cet acabit, et donc, je me suis fait une fausse idée de ce qu’est réellement Watership Down, un roman plus humble qui n’a pas les mêmes prétentions que les ouvrages susmentionnés. A priori, j’ai été très intriguée et très excitée à l’idée de découvrir un roman insolite, qui met en scène une bande de lapins de garenne, sans sombrer dans l’anthropomorphisme d’usage, proposant un travail d’écriture ambitieux et un discours rejoignant mes préoccupations de grande personne. Je ne peux évidemment parler que des 250 premières pages (environ) que j’ai lues (et ça m’a bien pris 3 semaines), c’est à dire même pas la moitié du roman, mais ce que j’ai lu ne ressemble à rien à l’idée que je m’en étais faite : l’écriture est uniquement au service de l’histoire, une histoire qui fonctionne très bien au premier degré, qui est un peu ennuyeuse et pas particulièrement palpitante. Il y est question de survie, d’entraide, d’amitié, de courage, toutes ses vertus fort charmantes chères aux enfants et aux adolescents, mais un peu insipides et poussiéreuses… bref… mon horizon d’attente est vraiment mis à mal.

Alors, de quoi est-il question (du moins dans la première moitié) dans Watership Down ? Pour ne rien vous cacher/gâcher, l’accroche est géniale : on entre dans l’histoire immédiatement avec une image très forte, très violente et terriblement efficace d’une vision d’un lapin-oracle, Fyveer (selon moi, le personnage le plus intéressant du début du roman) : le soleil couchant irradie de ses rayons flamboyants un champs, et Fyveer y voit un champ inondé de sang, annonçant la destruction imminente de sa garenne, ce qui va le plonger dans une angoisse sans pareil, au grand dam de son frère, Hazel, le héros du roman. Fyveer a un don, assurément, mais, tel la Cassandre de la mythologie grecque, il est condamné à n’être cru par personne hormis son frère qui, à l’occasion, refusera comme les autres de le croire, ce qui conduira à de grands malheurs, évidemment. Suite à cette terrifiante vison, Hazel et Fyveer préviennent le chef de la garenne, qui fonctionne de manière hiérarchisée et militarisée ; sans surprise, ils ne sont pas crus, ils décident alors de rassembler un groupe de 11 lapins (chacun prenant des allures de personnage-fonction : le rusé, le clairvoyant, l’ingénieux, le conteur, les gros-bras, etc.) et de partir en quête d’un nouveau foyer, idyllique, situé sur les collines de Watership Down.

C’est ainsi que s’amorce la formidable épopée promise, épopée qui renvoie, petit rappel, au récit élogieux et souvent emphatique d’un peuple, ici 11 lapins, qui surmontent quantités d’épreuves palpitantes (guerrières mais aussi intellectuelles, Ulysse est réputé rusé avant d’être une force de la nature) les menant à leur but ultime. Ce but ultime n’est pas très clair : il semble au commencement qu’il s’agit d’atteindre Watership Down, ce qui s’avère être assez rapide, car à la fin de la première partie, l’objectif est atteint. Aussi, j’ai eu du mal à saisir où Richard Adams voulait me mener : j’imagine, compte tenu des longues considérations logistiques à propos de la nouvelle garenne, comme cet interminable passage sur « comment consolider une salle commune dans le terrier », que la suite du roman est consacrée à la prospérité de la nouvelle garenne bâtie selon un idéal libertaire. Quant aux formidables aventures et aux périlleuses épreuves, elles ne s’avèrent pas vraiment à la hauteur du registre épique annoncé (traverser une rivière ou une route, se cacher dans l’ombre, terrorisés par une chouette, etc.). Évidemment, le cadre réaliste légitime ce type d’aventures parfaitement vraisemblables pour des lapins. L’attention de l’auteur est ici parfaitement louable et fidèle à cette volonté de réalisme, mais j’ai trouvé ça tout simplement ennuyeux à lire.

D’ailleurs, cette question du réalisme me paraît aussi discutable : le cadre est réaliste, c’est indéniable. Néanmoins, on est clairement ici dans un récit qui relève du merveilleux. Pourquoi ? Eh bien parce que les lapins parlent et pensent comme des humains, ils sont sensibles à l’art, comme les contes et les chants et surtout, il est admis, bien que personne ne croit jamais Fyveer, que le don de divination existe : il y est fait mention dès le début du roman, dans la description du fonctionnement hiérarchique de la première garenne, quand on apprend qu’un lapin faible peut s’élever socialement en devenant oracle. Ces éléments participent à rendre ce récit merveilleux, bien que le décor soit réaliste et très détaillé : le récit se déroule dans la campagne anglaise que Richard Adams décrit avec précision lors d’interminables passages saluant la diversité de la faune et de la flore de cette nature, mais aussi lors de passages disséminés au cœur de l’action, ce qui casse systématiquement le rythme déjà lourd du roman, rendant ma lecture encore plus laborieuse.

Alors, me direz-vous, ces innombrables odes à la campagne anglaise sont là pour une bonne raison, certes, mais elles alourdissent considérablement le récit qui traînent en longueur. Beaucoup voient dans Watership Down une allégorie de la guerre et, effectivement, le passage de la destruction de la première garenne résonne assurément dans toutes les mémoires et nous rappelle avec effroi les chambres à gaz nazies. Mais, il me semble qu’une lecture au premier degré du roman, sans faire les liens avec le Seconde Guerre Mondiale ou les grands récits fondateurs comme L’Exode biblique, fonctionne très bien, sinon mieux. Car en faisant l’éloge de la nature anglaise, en nous parlant de biodiversité, de la cruauté des hommes qui détruisent les habitats des lapins ou pire, que les chassent, que nous dit Richard Adams ? Il me semble voir dans ce roman un discours environnementaliste très efficace : la nature est belle et diverse, il faut la préserver. Que nous dit l’épisode des lapins d’élevage (j’y reviendrai) sinon que, oui, les animaux sont terrifiés à l’idée de mourir ? Que nous dit le comportement des hommes qui détruisent une garenne entière sinon qu’ils condamnent la biodiversité locale ? Ce discours sur l’environnement est clairement énoncé, et je le trouve personnellement plus pertinent qu’une allégorie de la guerre, qui se manifeste de manière très ponctuelle dans le récit, au contraire de la mise en valeur d’une nature à préserver qui elle, est omniprésente et contamine pleinement, trop selon moi, le récit.

L’univers des lapins est étoffé par la mise en place d’une mythologie propre à leur espèce, qui tourne autour du personnage mythique de Shraavilshâ, héros des récits fondateurs de la culture des lapins, très friands de contes ! Plusieurs épisodes des aventures de ce Shraavilshâ, une sorte de lapin héroïque originel, nous sont livrés dans leur intégralité au cours du roman. Il s’agit de contes étiologiques, narrant les aventures de cet illustre lapin autour du dieu solaire Krik et du prince Arc-en-ciel, expliquant par exemple le pourquoi des longues pattes arrière des lapins ou de leur ruse légendaire. De même, les lapins ont un langage propre, dont seulement certains mots nous sont donnés et ponctuent le récit. Bien que le procédé soit artificiel, il contribue pleinement à l’immersion dans la pensée-lapin, donc il me semble légitime. Par contre, la langue commune aux animaux est traitée d’une manière absolument épouvantable : j’ignore si c’est une intention d’auteur car je n’ai pas eu le texte en VO entre les mains, mais pour transcrire la langue commune, cette nouvelle traduction française de Pierre Clinquart a pris le parti d’utiliser la langue vernaculaire coloniale appelée, désolée pour cette horrible expression, « petit nègre ». Il en résulte des dialogues en langue commune totalement surréalistes et quasiment illisibles, du type :

– Toi blessé ? Demande Hazel.
L’oiseau pris un air rusé.
« Pas blessé. Keehar costaud. Rester petit peu. Après partir.
– Si toi rester, toi foutu, dit Hazel. Ici mauvais. Homba venir, faucon venir.
– Pas peur. Keehar costaud.
[…]
– Nous pas vouloir toi foutu, dit Hazel. Si toi rester, toi foutu. Nous t’aider peut-être… »

D’une manière générale, l’imitation d’accents ou de langues étrangères en littérature me paraît être une très mauvaise idée. Pourquoi ? La lisibilité, tout simplement. Ces dialogues sont pénibles à lire, ils sont lourds, puérils, sans compter l’usage d’un langage aux relents colonialistes. Cependant, il s’agit peut-être, comme je le mentionnais plus haut, une intention d’auteur, et dans ce cas, on ne peut évidemment pas l’évincer. Mais l’utilisation d’un tel langage m’a gêné, dans ma lecture et mon éthique.

Je n’ai pas aimé lire Watership Down, c’est manifeste. Néanmoins, j’aimerais aborder un point important qui m’a rapidement sauté aux yeux et qui vient compléter l’analyse de ma réception du roman, à savoir, la question de la littérature jeunesse.

Watership Down, de la littérature jeunesse ?

Car si l’éditeur, et j’espère qu’il ne m’en voudra pas, s’époumone à nous dire que « NON ! WATERSHIP DOWN N’EST PAS DE LA LITTÉRATURE JEUNESSE ! », il semblerait que tout le monde ne partage pas cette avis. Force est de reconnaître qu’en France, il est un préjugé qui a la vie dure et qui considère la littérature jeunesse comme de la sous-littérature. Si vous lisez ce blog, vous savez sans doute que je ne partage absolument pas cet avis, que selon moi, la littérature jeunesse, c’est de la VRAIE littérature et certainement pas un gros mot. Personnellement, je pense que Watership Down est de la littérature jeunesse (certains vous assurément penser que, oui, je suis passée complètement à côté du roman, ce qui est sans doute le cas, mais bon… je fais ce que je peux avec ma culture…). Donc je pense que Watership Down est de la littérature jeunesse et si cette information avait nourri mon horizon d’attente, je pense que j’aurais davantage apprécié ma lecture car j’aurais été plus clémente avec les éléments que je n’ai pas encore dépréciés et que je vais bientôt expliciter.

D’après les quelques chroniques et critiques que j’ai pu lire, cette question de la littérature jeunesse est peu abordée à part quelques exceptions qui précisent que Watership Down est destiné à un lectorat adulte pour des raisons qui m’ont semblé assez légères. Parmi ces arguments tendant à démontrer que Watership Down n’est pas de la littérature jeunesse, deux sembles récurrents : la densité de l’univers dépeint et la cruauté qui en émane.

Le monde dépeint dans Watership Down serait trop dense pour être destiné aux enfants. Il est certain que la richesse des univers fictifs est l’apanage de la littérature adulte, il suffit de penser aux univers édulcorés et pauvres de classiques jeunesse comme le Pays des merveilles de Lewis Carroll ou encore le Pays imaginaire de J.M. Barrie… Bon inutile de préciser mon ton ironique : la littérature jeunesse est assurément un terrain de jeu assez fameux pour les écrivains les plus extravagants et a vu naître quantité d’univers réputés pour leur opulence, leurs complexités et leur originalité, vous en conviendrez ? Il suffit de penser par exemple au best-seller absolu de la littérature jeunesse, Harry Potter, dont la richesse diégétique, bien que très référentielle, n’est plus à prouver.

La violence et la cruauté émanant du texte de Richard Adams n’auraient rien à voir avec les récits mielleux et naïfs destinés enfants. Il est effectivement de notoriété publique que le genre même du conte, pour ne citer que lui, écrit certes à l’origine pour les enfants ET les adultes, ne laisse aucune place à la violence, à la cruauté et à la mort : ces histoires d’enfants abandonnés dans la forêt, engraissés par des ogres et des sorcières pour être cuisinés puis dévorés, de vieillarde éventrée, de femmes décapitées, de loups sanguinaires, etc., relèvent de la petite fable candides digne d’un Tchoupi ou d’un Petit Ours brun… Donc non, la littérature jeunesse ne se limite pas aux albums cartonnés pour les tout-petits. La littérature jeunesse regroupe notamment tout un pan destiné aux adolescents qui sont de gros consommateurs d’épouvante et d’horreur, où cruauté et violence sont manifestes. Je vous renvoie par exemple à la collection « Chair de poule » destinée aux jeunes ados, mettant en scène les figures fantastiques horrifiques traditionnelles ou encore les premiers Stephen King, bien plus glauques, destinés aux plus grands ados.

Ces contre-exemples ne suffisent évidemment pas à prouver qu’on a ici affaire à de la littérature jeunesse ! Personnellement, je pense que Watership Down est de la littérature jeunesse en raison de ses ressorts narratifs très caractéristiques. Par exemple, la première partie, « L’Exode », met en place les différentes épreuves que les lapins sont amenés à surmonter pour atteindre leur nouveau foyer selon un principe de juxtaposition et non d’enchaînement logique selon le modèle 1 épreuve/1 chapitre : l’épreuve des bois, celle du prétor (un prétor est un mot issu du langage des lapins, mais je ne suis pas certaine de comprendre quel animal il désigne : je crois que c’est un blaireau), celle de la rivière, celle de la corneille, etc. Le rythme de l’action est ainsi souvent cassé, instaurant des moments de pause via des descriptions de la campagne anglaise, des dialogues rappelant ce que l’on vient de lire, etc. On trouve aussi des raccourcis narratifs, notamment l’épisode de la mouette qui, je l’avoue, m’a achevée ! Une mouette blessée tombe littéralement du ciel pile au moment où les lapins sont dans une impasse (un classique dans les œuvres de fiction) et Hazel, le personnage-rusé, va mettre au point un stratagème pour que la mouette ait l’impression de proposer d’elle-même d’aider les lapins : alors on va lui donner à manger et comme elle sera reconnaissante, alors on lui parlera de notre problème et comme elle sera redevable, elle se proposera de nous aider. Bon, vous conviendrez que ce plan n’est pas vraiment digne de Machiavel et, le simple fait qu’il soit considéré comme génial dans la diégèse témoigne bien d’un univers assez naïf ou d’une narration assez grossière. Si j’avais eu 12 ans en lisant ce texte, je suis certaine que ça aurait marché, j’aurais assurément trouvé ce plan génial, ben oui, puisqu’on le dit dans le texte ! Mais j’ai 36 ans, et on ne me la fait plus ! Je trouve ici même que l’auteur triche un peu !!!

Car ce qui me semble caractériser au mieux la narration de Richard Adams, c’est un jeu sur la candeur du lecteur, et c’est principalement en cela que je trouve que Watership Down s’adresse à des jeunes. Cela m’a sauté aux yeux lors du passage où, avant d’atteindre les collines, les lapins trouvent refuse dans une étrange garenne. Un mystère effroyable pèse lourdement sur cette garenne et plusieurs chapitres y sont consacrés, jouant pleinement sur la notion de suspens (amplifiée par l’insertion d’un long conte au cœur de l’action, ce qui frustre le lecteur) et sur l’enquête. Les personnages principaux découvrent quantité d’indices, et la fin de l’épisode se conclue par la levée du secret et une révélation terrifiante digne d’un roman policier. Enfin, ça aurait été le cas si, au bout de quelques pages, le lecteur adulte n’avait pas déjà élucidé ce mystère pas très mystérieux de cette garenne de beaux gros lapins, vivant à proximité des hommes, qui se dépeuple inexplicablement… Enfant, ou même adolescente, j’aurais marché à fond, aujourd’hui, non. Ça ne marche pas, et le suspens est un choix narratif ici inefficace.

Tous ces éléments narratifs sont très classiques dans la littérature jeunesse et parfaitement légitimes : pour apprendre les constructions classiques de la narration, il faut en lire à foison dans sa jeunesse. De plus, un roman de 500 pages pour un jeune nécessite une construction simple et lisible pour maintenir son attention. Tous ces éléments narratifs sont légitimes dans la littérature jeunesse et, en tant qu’adultes, nous sommes cléments à ce sujet quand nous lisons des romans destinés aux enfants ou aux adolescents (d’ailleurs, je pense que la littérature pour ado est encore plus codifiée que celle pour enfants, de plus en plus innovante). Mais quand on lit de la littérature qui cible un lectorat mature, ces procédés peuvent à juste titre être jugés comme parfaitement éculés, stéréotypés et clairement ennuyeux. Je pense sincèrement que si j’avais lu Watership Down en le considérant comme de la littérature jeunesse, je l’aurais d’une part terminé (j’ai bien lu entièrement Le Magicien d’Oz de Lyman Frank Baum qui est d’une mièvrerie et d’une nullité assez déconcertantes), d’autre part apprécié. Parce que ce qui me dérange dans ce roman, c’est finalement son classicisme. Je me suis de toute évidence fait une fausse idée de ce roman, pensant lire quelque chose d’aussi novateur et d’aussi puissant qu’un Spiegelman ou qu’un Orwell (chose que je me suis mis toute seule dans la tête, mais qui a fait pleinement parti de mon horizon d’attente !). Finalement, je pense que Watership Down n’est pas un mauvais roman, loin de là, il n’est simplement pas à la hauteur de mes attentes, et finalement, c’est le seul reproche que je peux lui fais, reproche qui s’étale sur bien des lignes, j’en ai conscience !

Aussi, j’aimerais finir ma critique sur un ton plus élogieux en évoquant le dernier point important qui a influencé ma réception de Watership Down, à savoir, l’éditeur. Si mon ton a été jusqu’ici dépréciatif sur le roman, j’aimerais ici dire tout le bien que je pense des éditions Monsieur Toussaint Louverture. Il est rare de trouver une maison d’édition indépendante avec une identité et un engagement aussi fort. Dominique Bordes édite de la belle littérature et, c’est du moins mon impression, il croit sincèrement en ses livres et nous en parle avec passion. D’ailleurs, ses publications sont toujours très belles et très soignées (couvertures, qualités du papier, choix des polices…) ! Grâce à son travail, nous avons pu découvrir des perles rares des littératures étrangères : vous pouvez d’ailleurs lire nos chroniques de certains ouvrages de Monsieur Toussaint Louverture :

– Le chef d’œuvre (et je n’emploie pas ce mot à la légère) de Ken Kesey, Et Quelquefois j’ai comme une grande idée, qui est assurément le meilleur roman que j’ai lu cette année, sinon un des meilleurs romans que j’ai lu dans ma vie.
La Maison dans laquelle de Mariam Petrosyan, chroniquer et analyser selon le charismatique personnage de Chacal Tabaqui : je ne peux qualifier ce roman de chef d’œuvre car le travail d’écriture est purement narratif, entièrement au service de l’histoire, mais l’univers à clés dépeint est si dense qu’il est assurément l’un de mes coups de cœur de l’année.
Les Fondamentaux de l’aide à la personne revus et corrigés de Jonathan Evison, un roman sans prétention drôle et touchant, faisant preuve d’une profondeur et d’une justesse de ton inattendue. Une belle surprise, pour le coup, car mon horizon d’attente a été ici plus que comblé !
– Le très noir Vilnius Poker de Ricardas Gavelis, pépite de la littérature lituanienne que je n’ai pas encore lue et dont Louis me parle encore comme d’un roman bouleversant.

Force est de reconnaître qu’avec un tel catalogue (et ce ne sont que les dernières parutions…), mon horizon d’attente des éditions Monsieur Toussaint Louverture est particulièrement élevé, et j’ai trouvé que Watership Down n’est pas à la hauteur qu’un Kesey, il en est même à 1000 lieues. Cela a aussi nuit à ma lecture car je m’attendais à en prendre plein les yeux, comme d’habitude. Néanmoins, les goûts et tout ça, hein… Donc pour ne pas rester sur mon avis incomplet et dépréciatif, je vous invite à lire une chronique laudative (d’ailleurs, d’après ce que j’ai pu observer, la tendance générale est élogieuse), celle du Professeur Platypus qui m’avait vraiment mis l’eau à la bouche en août dernier !

Anne

Watership Down, Richard Adams, traduit par Pierre Clinquart, Monsieur Toussaint Louverture, 2016, 21,90€, 13,99€ pour la version numérique

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12 réflexions sur “Watership Down de Richard Adams, et de l’importance de la réception en littérature

  1. J’avoue ne pas trop savoir quoi te dire tant notre réception du roman est opposée ! Juste une chose concernant la question du public visé : peut-être est-ce dû au fait que je l’aie lu en anglais, mais je trouve que le premier indice permettant de dire que Watership Down convient mieux à un public adulte (ou jeune adulte, disons) qu’à un public jeune, c’est la langue. Pour avoir lu par exemple Harry Potter en VO également (je suis d’ailleurs en train de le relire mais en espagnol cette fois, faut bien varier les plaisirs), je trouve que le roman d’Adams vise mille fois plus haut à ce niveau-là. Et si Watership Down doit être un roman jeunesse, je dirai sans hésiter que c’est le roman jeunesse le mieux écrit que j’aie jamais lu (avec ceux de Carroll, soit, mais j’ai tellement de mal à les cantonner à la jeunesse que… bref) !
    J’y ajouterais le rapport qu’ont les lapins à leurs mythes qui à mon avis est la plus belle trouvaille d’Adams, celle qui donne le plus de densité à son univers, et qui cependant, à mon avis, m’aurait gonflé si j’avais lu Watership Down enfant car j’aurais trouvé ces digressions plombantes.

    Bref, on a tous au moins une fois éprouvé ce décalage entre attentes et réalité. Surtout quand un livre est relayé via des tas d’articles élogieux… D’ailleurs pour ma part c’est le Ken Kesey que j’ai lâché au bout de cent pages tant il me sortait par les yeux : chacun sa croix, donc 😉
    Maintenant j’espère juste que Louis nous écrira un bel article sur les lapins de Watership Down !

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      • Pas de souci, elle est vraiment alléchante, ta chronique. Et puis, tu sais mieux que moi de quoi tu parles : tu as lu le livre en VO et en entier…

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    • Merci pour ton commentaire et d’avoir lu les tartines que j’ai écrites 🙂 Effectivement, je ne peux pas juger de la langue de Richard Adams, mais la traduction ne m’a pas particulièrement éblouie par sa poésie ou son niveau de langue, au contraire, j’ai trouvé l’écriture discrète, pleinement au service de l’histoire. Et si, Lewis Carroll est un auteur jeunesse et ne s’y cantonne pas, au contraire, il s’y épanouit ! Je sais que c’est dur à admettre, mais la littérature jeunesse est de la vraie littérature qui peut être intelligente, exigeante et poétique : relire « Histoires comme ça » de Rudyard Kipling pour s’en convaincre ! Quant aux mythes des lapins, ils obéissent vraiment aux canons d’écriture du conte, ce dont les enfants sont friands : je ne sais pas si je les aurais trouvés gonflants enfants, je sais par contre que je les ai trouvé gonflants adulte (j’ai même sauté entièrement le dernier, je le confesse…). Enfin, je ne sais pas si Louis va lire Watership Down, je crois que ça ne le motive pas trop… Désolée…
      Mais comment as-tu pu ne pas aimer le Kesey ?!! Les goûts, blablabla… 🙂

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    • En fait, Watership Down est un très gros best-seller, vendu à 50 millions d’exemplaires de par le monde, mais méconnu en France (une première traduction a été publiée, sans succès). La tendance semble quand même louer ce roman comme un grand roman d’aventures, très palpitant, aussi, n’hésite pas à lui donner sa chance si tu aimes ce genre-là !

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    • Merci de l’avoir lu et de votre commentaire. Je n’écris que très rarement sur les livres que je n’ai pas aimés, mais j’ai eu ici envie de partager l’expérience de cette (grosse) déception littéraire, due davantage à mes attentes personnelles qu’aux réelles qualités du roman.

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  2. Ouah… Cette chronique me refroidit quelque peu, je tombe de mon petit nuage. J’ai une grande admiration pour le travail de Dominique Bordes que j’ai eu la chance de rencontrer au cours d’une soirée, au printemps dernier, chez mes libraires préférées. J’ai adoré « Et quelquefois j’ai comme une grande idée » (K. Kesey) ; « Vilnius Poker » (R. Gavelis) m’a bousculé, dérangé, marqué ; j’ai été bouleversé par « Price » (S. Tesich) et charmé, impressionné par « La Maison dans laquelle » (M. Petrosyan). D. Bordes a du talent pour dénicher et livrer au public français de grands textes. « Waterschip Down » ?, inutile de vous préciser que j’en attends évitement beaucoup, trop alors ? Il n’est pas encore présent sur le haut de ma pile de livres, j’attendais d’avoir un peu plus de temps pour savourer ce nouveau « chef d’œuvre » (dixit D. Bordes), pleinement… Alors ?, peut-être attendre encore et laisser retomber l’excitation pour pouvoir l’aborder plus sereinement ?

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    • Effectivement, les éditions Monsieur Toussaint Louverture sont vraiment devenues la garantie de livres de qualité, tant dans le fond que la forme ; aussi, pour Watership Down, je n’ai pas acheté un Richard Adams, mais le dernier Monsieur Toussaint Louverture, avec un enthousiasme légitime. Comme je l’explique dans mon article, ce n’est pas un mauvais roman, c’est simplement un roman qui m’a déçue dans mes attentes : mon article livre vraiment une expérience personnelle marquant le décalage avec mes attentes et la réalité. J’attendais beaucoup de ce livre qui n’a simplement pas su me contenter. Néanmoins, parler de « chef d’œuvre » pour Watership Down me paraît excessif : c’est un simple roman d’aventures, sans élans stylistiques ni innovations notables : rien qui viendra bouleverser l’histoire de la littérature… à mon humble avis, bien sûr.
      Je ne saurais trop quoi vous conseiller pour votre lecture. Beaucoup ont lu Watership Down dès sa sortie et l’ont apprécié, voire adoré. Honnêtement, je pense que les déçus comme moi sont très minoritaires, alors ne vous laissez pas trop influencer par ma mauvais expérience : quoi qu’il arrive, il est difficile d’aborder sereinement un livre dont on attend beaucoup 🙂

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