Esprit d’hiver de Laura Kasischke

Tous les ans, à l’approche du 31 octobre, nous vous concoctons pour notre plus grand plaisir une section d’ouvrages pour Halloween, en lien avec la littérature fantastique / d’épouvante, nos tops d’Halloween. Mais cette année, en plus de notre traditionnel top de l’horreur, nous avons eu envie de consacrer l’ensemble du mois d’octobre aux genres littéraires en lien avec cette fête, avec son lot de sorciers et de sorcières, de monstres et de démons, de revenants de tout poils, de cauchemars et de terreur ! Nous commençons ce mois de l’étrange avec un polar proprement terrifiant, qui joue et se joue des codes du genre fantastique…

Thriller psychologique blanc, Esprit d’hiver est un huis clos oppressant se déroulant toutefois, le temps d’une seule journée, dans un cadre familier, le foyer chaleureux des protagonistes, et mettant en scène des personnages a priori inoffensifs, une mère et sa fille. Et pourtant, un malaise se glisse insidieusement entre les deux personnages, enflant jusqu’à devenir dérangeant, sinon effrayant. Avec ce polar parfaitement maîtrisé, Laura Kasischke nous plonge dans la psyché nébuleuse d’une mère de famille, faussement ordinaire, qui rumine le souvenir de l’adoption de sa fille aujourd’hui adolescente, mâchant et remâchant ce moment clé de sa vie nimbé d’un secret soigneusement refoulé depuis 13 ans. Un excellent polar, très littéraire, qui tisse un réseau thématique autour de l’hiver, de la neige, de l’inconscient et de l’écriture.

Le matin de Noël, Holly, mère au foyer quinquagénaire, se réveille avec une certitude qui lui apparaît subitement : Quelque chose les [a] suivis depuis la Russie jusque chez eux. Et cette certitude, elle doit l’écrire, c’est une nécessité de premier ordre, mais elle n’y parvient pas. Holly a d’ailleurs été poétesse avant de devenir mère, mais elle n’écrit plus depuis que sa fille Tatiana est entrée dans sa vie. Quelque chose les [a] suivis depuis la Russie jusque chez eux. Esprit d’hiver est le récit de l’émergence de ce quelque chose, mystérieux et tragique, tapi au plus profond de l’inconscient de Holly.

Le roman se déroule le temps d’une journée, un 25 décembre : Holly et son mari organisent comme tous les ans, avec leur fille adoptive Tatiana, le repas de Noël, conviant la famille — celle du mari car la famille de Holly a été décimée par une maladie génétique — et quelques ami·e·s et collègues. Mais ce matin-là, Holly et son mari se sont réveillés tard dans la matinée, forçant ainsi les événements à se dérouler dans un empressement ralenti par la neige. Le mari fonce à l’aéroport pour chercher ses parents qui l’attendent alors que Holly s’affaire à la cuisine pour préparer le rôti et ses garnitures, avec sa fille étrangement boudeuse. Dans la matinée, une tempête de neige se lève et les convives se décommandent les uns après les autres alors que Holly et sa fille s’adonnent à un psychodrame, enfermées dans une maison cernée par la neige déchaînée.

Dans ce contexte familier, Holly est néanmoins en proie à un malaise grandissant, hantée par l’impression persistante que quelque chose les [a] suivis depuis la Russie jusque chez eux. Aussi, elle rumine ses deux séjours en Russie, en visite au sordide orphelinat sibérien où elle et son mari ont rencontré pour la première fois le bébé Tatiana et, quelques mois plus tard, l’ont adoptée. Quelque chose de refoulé refait alors doucement surface, extirpé de la peur et de la culpabilité. Le récit oscille ainsi entre les souvenirs subjectifs de cet orphelinat, avec ses infirmières taciturnes et sa porte interdite que Holly n’aurait jamais dû franchir, et les conflits qui naissent insidieusement entre la Holly d’aujourd’hui et sa fille, au comportement inquiétant, isolées dans une maison nimbé d’un blanc tempétueux et aveuglant.

Ce huis clos devient ainsi de plus en plus oppressant, asphyxiant même — la fille manque s’étouffer avec le rôti — et cette montée en douceur de la tension crée un malaise très dérangeant, régi par la paranoïa de Holly qui contamine tout, jusqu’aux lecteurs et aux lectrices. Certains passages sont réellement angoissants ! Durant cette journée où Holly, harcelée par des souvenirs qui refont péniblement surface, s’occupe tant bien que mal de se préparer et de préparer le déjeuner de Noël, Tatiana multiplie les irruptions auprès de sa mère, tantôt vêtue d’une robe rouge, tantôt vêtue d’une robe noire, tour à tour docile et agressive. Ce comportement excessivement imprévisible participe à la montée de la peur — et de l’horreur — qui naît ici de situations qui seraient parfaitement ordinaires si la perception du réel de Holly n’était pas déformée par sa paranoïa.

Esprit d’hiver est un thriller psychologique qui développe très habilement le thème de la folie en introduisant le motif fantastique du fantôme : ici, le revenant — figure chère à l’autrice qui l’a magnifiquement exploré dans Les Revenants — métaphorise évidemment la culpabilité. Le décor éthéré, avec cette tempête de neige, apporte aussi une dimension surnaturelle au roman, venant faire écho aux troubles psychologiques nébuleux contre lesquels Holly lutte. Le thème fantastique du double est également développé, avec la Tatiana rouge et la Tatiana noire, chacune parées d’une symbolique particulière, mais aussi le double prénom de la jeune fille, le prénom américain qu’elle a porté à l’orphelinat en Russie et le prénom russe qu’elle porte en Amérique, marque d’une duplicité identitaire. Mais la couleur dominante du roman est le blanc, symboliquement riche : il y a la peau crémeuse de Tatiana, légèrement bleutée, la neige, évidemment, et puis la page blanche à laquelle Holly se heurte depuis des années. Cet écartèlement entre la nécessité et l’impossibilité d’écrire entre en résonance avec l’écartèlement intérieur de Holly, prise entre l’ambition d’être poétesse et l’obligation d’être une mère. Ce motif de la page blanche est aussi l’occasion pour Laura Kasischke de questionner son propre rapport à l’écriture. Les métaphores sont d’ailleurs douloureuses, faites d’éléments organiques comme le sang ou les ovaires, traduisant le déchirement viscéral, mais aussi ineffable, de son personnage principal.

Finalement, Laura Kasischke narre un récit glaçant, cousu méticuleusement de nombreux fils thématiques à la symbolique interne riche, développant les thèmes de la famille, de l’enfance, de la maternité, de la maladie, de l’héritage, qu’il soit culturel ou génétique, des portes et des clés, aussi. Les symboles et les métaphores permettent ici de flouter la vérité, pourtant criante, pour mieux la révéler. Petit bémol : la dernière page, pragmatique, nous balance la vérité crue, froidement, vérité qui nous avait pourtant été dévoilée subtilement au fil de cette narration tortueuse où Laura Kasischke s’est révélée une fine psychologue et une romancière talentueuse. J’ai évidemment adoré ce roman, dévoré en quelques heures, qui a su me bouleverser profondément. C’est un roman assez effrayant, à l’ambiance suspendue. Laura Kasischke sait créer une sorte de malaise vaporeux, infusé dans un ordinaire factice et régenté par le pouvoir impérieux de l’inconscient. Un excellent polar, trouble et troublant, que je ne saurais trop conseiller aux amoureux et aux amoureuses du genre !

Anne

Esprit d’hiver, Laura Kasischke, traduit par Aurélie Tronchet, Le Livre de poche, 7.90€

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