Les Revenants de Laura Kasischke

Les Revenants est un roman dont je ne savais rien avant de le lire, Laura Kasischke est une autrice dont je ne savais rien avant de la lire, sinon que si j’aimais Joyce Carol Oates, j’allais forcément aimé. Mais je ne devais rien lire de ce texte, même pas le texte d’accroche en quatrième de couverture. C’est ainsi nimbé d’une aura d’excellence et de mystère que Les Revenants s’est présenté à moi, porté par les fantômes d’autres lectures, avec pour seul guide la certitude que j’allais adorer… Et j’ai adoré… J’aimerais ne pas en dire davantage, finalement, n’est-ce pas suffisant ? La garantie d’aimer une autrice parce que l’on en aime une autre ? Mais comme je suis une incorrigible bavarde, je vais m’épancher un peu plus sur ce roman si maîtrisé, par égard pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas encore ni Joyce Carol Oates, ni Laura Kasischke ni Les Revenants, évidemment !

Après avoir lu Les Revenants, Laura Kasischke m’apparaît effectivement comme la digne héritière de Joyce Carol Oates : elles explorent toutes les deux la psychologie humaine, campant des personnages pleins et vivants et retors et profondément humains ; elles montrent à voir la société américaine et ses travers avec un réalisme sans concession, dans un travail fouillé et documenté, tout y en insufflant un peu de réalisme magique pour marquer un trouble, pour heurter les certitudes, pour amener les lecteurs et les lectrices à questionner le monde ; enfin, elles maîtrisent leur narration de manière impressionnante, jouant de rythmes, de crescendos et d’accélérations, de suspens, de coups de théâtre et d’innocentes pauses. Bien que j’ai lu ce roman accompagné du spectre d’anciennes lectures, les fantômes de Laura Kasischke ont su se parer d’une aura suffisamment charismatique pour chasser mes revenants à moi, maigres préjugés ou souvenirs fugaces de mots, d’images, de musique et d’émotions renfermés dans d’autres romans, et n’exister que pour eux-mêmes. Car, outre ses points communs avec l’autrice que j’adore, Laura Kasischke a su me happer par la densité et la richesse de son texte qui est formidable non parce qu’il ressemble à ce qu’aurait pu écrire une autre, mais parce que Les Revenants est petit bijou de maîtrise narrative qui élabore un propos autour du thème titre, les revenants, et l’explore de fond en comble dans une histoire palpitante où la trame principale devient le prétexte de l’exploration de l’âme humaine.

Les Revenants est un roman choral qui s’articule autour de quatre voix, quatre personnages principaux qui se croisent de près ou de loin au fil d’un récit qui enchaîne les points de vue et saute allègrement dans le temps, d’analepses en analepses. Le récit se déroule autour d’un événement central décrit en prologue. Un accident de la route. Un traitement poétique. Une esthétique des corps accidentés. Le « sentiment d’être tombé par hasard sur quelque chose de très secret ». Et les secrets et les mystères et les énigmes nimbent effectivement cet accident, ses causes et ses conséquences. Je pourrais ici vous peindre succinctement, comme j’ai l’habitude de le faire dans mes chroniques, le cadre du récit. Vous parlerais-je d’un campus américain ? Détaillerais-je la caractérisation des personnages qu’on y croise ? Développerais-je des éléments de l’intrigue ? Je préfère ne pas trop vous en dire, je préfère, si néanmoins cette chronique vous donnerait envie de poursuivre la découverte de ce roman magistral, vous laisser le découvrir accompagnés du sentiment d’être tombé par hasard sur quelque chose de très secret, quelques rites ou arcanes insolubles auxquels vous auriez été mystérieusement conviés. Pour que l’expérience de lecture demeure intacte.

Laissez-moi cependant ajouter quelques mots sur le thème principal du roman, celui des revenants. La mort n’est pas précisément le thème qui y est exploré de manière si fouillée, mais bien la vie après la mort. Le roman revient, dans une démarche anthropologique, sinon folkloriste, sur cette vie surnaturelle après la mort, abordant les figures du vampire, du fantôme ou encore du zombie. On y apprend beaucoup de choses sur le folklore de la mort dans diverses civilisations, les funérailles, le devenir du corps, celui de l’âme, sans oublier les anomalies, les expériences fantastiques de l’Histoire. Laura Kasischke a fait un travail de recherche et de documentation très poussé, proposant un panorama anthropologique très intéressant sur les cultes de la mort. Évidemment, ces éléments livresques vont servir un propos qui questionne notre rapport à la mort dans nos sociétés contemporaines. Si le récit s’inscrit dans un cadre très réaliste, cette omniprésence de la culture qui entoure la mort dans diverses croyances va permettre à l’autrice de jouer sur les certitudes des personnages, mais aussi des lecteurs et des lectrices. Elle va insuffler au texte un léger voile de surnaturel, basculant sans cesse entre l’intrusion du fantastique dans le récit et le retour à la rationalisation. Et inversement. Il en résulte l’incertitude, les doutes, les questionnements, qu’on soit un personnage ou un lecteur/lectrice.

J’ai adoré lire ce roman. J’ai adoré le lire sans rien n’en connaître. J’ai adoré découvrir le cadre, les personnages, tous étonnants, tous forts, tous torturés. Pas de personnages-fonction ici. Mais des hommes et des femmes, à la psyché profonde et nébuleuse. Laura Kasischke joue de l’imagerie traditionnelle du fantastique. Le sang qui s’écoule insidieusement, Les demoiselles éthérées. Les visages livides. La lune qui, dans un clair-obscur, illumine un paysage de neige. Les faits contestés. Le factuel, la raison, sur lesquels on ne peut plus compter. Le basculement dans un monde instable. Ou dans la folie. Et l’enquête, et ses fantasques spécialistes. L’impossibilité de convaincre. L’impuissance et l’innocence. Le tout porté par une écriture à la fois esthétique et efficace, rythmée et musicale, usant de la force évocatrice d’images mystérieuses qui nourrissent un propos empreint d’inquiétante étrangeté. Car si Laura Kasischke joue avec l’imagerie d’un genre rebattu, elle s’en joue aussi, assurément, et contourne tous les clichés du genre pour nous offrir un texte magnifiquement maîtrisé sur la mort et la vie après la mort, l’espoir le plus désespéré de l’humanité.

Anne

Les Revenants, Laura Kasischke, traduit par Éric Chédaille, Le Livre de poche, 8.30€

7 commentaires

  1. Comment ne pas avoir le goût de lire ce roman après avoir lu ton billet? Merci encore Anne de me donner le goût de lire, de découvrir d’autres autrices ou auteurs, d’avoir envie de me laisser bercer par des histoires étonnantes. Ce roman me fait penser un petit peu aux «Fous de Bassan» d’Anne Hébert avec le processus narratif et l’ambiance créée.

    Aimé par 1 personne

    1. Je suis ravie si je t’ai donné envie de lire ce roman, je pense que tu devrais également beaucoup l’aimer. C’est vrai qu’on peut lui trouver plusieurs points communs avec Les Fous de Bassan : une mort chargée de mystère, des sauts dans le temps, une polyphonie de subjectivités, l’irruption du fantastique avec un aperçu de la vie après la mort, l’atmosphère crépusculaire, etc. Merci pour cette remarque et ton commentaire 🙂

      Aimé par 1 personne

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