L’Art de la joie de Goliarda Sapienza

L’art de la joie s’est muée en art de la déception pour moi. Ce livre attendait patiemment dans ma bibliothèque depuis une bonne année, comme la promesse d’une rencontre importante avec une écriture, celle de Goliarda Sapienza, mais aussi avec la charismatique Modesta, personnage féminin à la fois magnifique et terrible, si tant est qu’on puisse porter sur elle le moindre jugement moral tant elle est amorale ! Un récit non pas d’initiation mais d’émancipation, placé sous l’égide de la liberté, celle qu’incarne son héroïne anticonformiste et celle d’une narration affranchie des codes d’usage. La promesse d’heures de lecture fascinantes et dérangeantes. Et la promesse n’a pas été tenue.

Je suis tellement déçue, j’aurais tellement aimé aimer L’Art de la joie, ce roman auréolé d’insolence et de liberté. J’aurais tellement aimé adorer — ou détester — Modesta, femme libre et sensuelle, marchant droit vers son destin, faisant tomber tous les murs qui auront tenté d’enfermer son inébranlable volonté de vivre pleinement sa curiosité intellectuelle et sexuelle. J’aurais aimé découvrir cet art de la joie, philosophie impertinente et salutaire pour traverser l’Italie fasciste du début du XXe siècle. J’aurais aimé prendre une claque littéraire, me perdre dans une écriture dédaléenne, entre lyrisme et réalisme cru, entre poésie et cauchemar, une écriture jouant avec les perceptions du réel, tout d’abord à hauteur d’enfant, puis, prenant de l’altitude, gagnant en insolence et surtout en irrévérence. Je voulais lire un roman irrévérencieux ! Je voulais être secouée, malmenée, m’interroger sur mes convictions, mes vertus et mes certitudes. Bref, je voulais ce qu’on attend d’un chef-d’œuvre de la littérature, pas moins !

Je n’ai pas eu ce que j’attendais.

J’ai lu un roman qui, s’il n’est effectivement pas conventionnel dans sa forme, n’en est pas pour autant subversif. C’est un roman théâtral, écrit par une comédienne. Et effectivement, l’écriture de Goliarda Sapienza est entièrement imprégnée par le théâtre. Les dialogues sont omniprésents, bavards même ; les événements forts sont traités succinctement, factuellement, à la manière de didascalies ; les épisodes s’enchaînent à la manière de scènes, régies par des actes, avec unité de lieu, souvent un lieu d’enfermement, et unité d’action, qui consiste à se libérer de cet enfermement, comme dans une tragédie classique. Le temps est traité également de manière très conventionnelle, parfaitement chronologique, la subtilité émanant d’ellipses amenées de manières plutôt inventives. Pour le reste, la construction du roman est figée, et ce parti pris chronologique manque cruellement de dynamisme, de même que les dialogues, souvent plats ou grandiloquents. J’ai trouvé ces dialogues très caricaturaux dans la forme, avec le cliché de l’italien-mama-mia. Ce roman m’a littéralement crié dans les oreilles pendant 800 pages !

L’Art de la joie raconte l’histoire de Modesta, née un 1er janvier 1900 en Sicile. Elle a vécu les premières années de sa vie avec sa mère et sa sœur trisomique, racontant ses premiers émois sexuels provoqués par les cris de détresse de sa sœur. Les premières pages sont particulièrement choquantes, avec misère, viol, inceste, pédophilie, fratricide, matricide. Condensé d’horreurs et de sordide pour démarrer le récit d’une vie torturée. La jeune Modesta est envoyée au couvent où elle passera une grande partie de son adolescence, puis, par un concours de circonstance — et aussi quelques meurtres froidement prémédités — elle s’élèvera socialement auprès d’une famille de nobles où elle s’émancipera par le travail et l’étude. Elle découvrira aussi la politique et assistera à l’émergence du fascisme dans son pays. Modesta la mal-nommée est un personnage équivoque, à la fois victime et bourreau, héroïque et immorale, authentique et fausse. L’autrice joue sur cette duplicité en alternant une narration à la première et la troisième personne, Modesta étant tour à tour « elle » et « je », secrète et tangible, tendre et machiavélique, de chair et d’esprit. Modesta est très sensuelle, elle s’épanouit auprès d’hommes et de femmes, mais elle est aussi instruite et intelligente, elle s’intéresse à la poésie, la philosophie, la politique… Elle échappe aux clichés de genre, elle échappe aux autres protagonistes du récit, elle échappe même aux lecteurs et aux lectrices. Tellement, qu’elle m’a complètement échappé et, si j’avais dû adorer la détester et détester l’adorer — parce qu’elle est merveilleusement terrible et terriblement merveilleuse, cruelle et manipulatrice mais aussi déterminée et forte — elle m’a laissée parfaitement indifférente. Elle est trop bavarde, je n’en peux plus de la lire bavarder !

Je pense que ce roman a d’énormes et de nombreuses qualités et objectivement, c’est un grand roman : le récit de toute une vie, depuis le premier souvenir jusqu’au dernier orgasme, le parcours d’une femme d’exception, forte et faillible, sombre et lumineuse, un roman historique qui revient sur la première moitié du XXe siècle et la montée du fascisme en Italie, un récit initiatique qui façonne son héroïne d’expériences et de rencontres, avec force humiliations et trahisons, et renaissances, évidemment ! L’Art de la joie, c’est le roman d’une énergie vitale, d’un idéal existentiel qui s’épanouit dans les plaisirs charnels et spirituels, d’un esprit hérétique et libérateur. Néanmoins, je n’ai pas réussi à adhérer aux partis pris littéraires de Goliarda Sapienza qui écrit un roman à la manière d’une pièce de théâtre. J’ai trouvé le texte infiniment long et lent et plat. Je n’ai pas aimé ce roman et je le regrette, j’aurais tellement aimé que l’écriture ait le piquant de son ambition, que Modesta me brûle au lieu de me chauffer les oreilles. J’aurais aimé être transportée par l’art de la joie, et non peiner devant ce pavé verbeux qui m’a fait sombrer dans l’ennui.

J’ai hésité à écrire cette chronique comme j’ai hésité à la publier. Je suis mal à l’aise à l’idée de médire d’une autrice. Néanmoins, les indéniables qualités de ce roman me poussent à vous en parler, en dépit d’un bémol certes rebutant, mais tout à fait subjectif. Tout le monde semble avoir adoré ce roman, alors, si vous ne l’avez pas encore fait, pourquoi ne pas rencontrer Modesta et découvrir son art si unique d’exister ?

Anne

L’Art de la joie, Goliarda Sapienza, traduit par Nathalie Castagné, Le Tripode, 14.90€

5 commentaires

    1. Lis-le malgré mon avis mitigé ! Tout monde loue ce roman qui a objectivement d’immenses qualités. Je pense d’ailleurs revenir vers Goliarda Sapienza qui a, je pense, écrit des choses importantes. Ses Carnets me tentent beaucoup.

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