Ça de Stephen King

Stephen King ne jouit pas d’une réputation d’excellence dans les hautes sphères de l’intelligencia: le maître de l’horreur a en effet fait ses gammes dans des genres romanesques snobés par l’institution littéraire qui les classe sous l’épouvantable substantif de « paralittérature », autrement dit, une fois qu’on dépouille ce terme de ces hypocrites euphémismes, de la sous-littérature. Je me souviens notamment d’une prof de français au collège qui m’assurait, devant mon engouement pour cet auteur, que Stephen King n’était pas un « écrivain », mais un « raconteur d’histoires ». Un « raconteur d’histoires »… Force est de reconnaître que chez Stephen King, tout est effectivement au service des histoires, des histoires qu’il raconte quand même fichtrement bien ! Adolescente, j’étais une grande lectrice de King, mon premier auteur-coup-de-cœur contemporain qui a ouvert chez moi un champ littéraire totalement neuf. Pendant 2/3 ans, je n’ai lu que lui, fascinée par l’univers fantastique franc et dense qu’il dépeignait, dans son Maine poisseux à l’ambiance si caractéristique. Et puis, la lectrice que j’étais a grandi, a choisi de nouveaux horizons et a fini par oublier le maître du fantastique. Mais voilà, à l’occasion d’un article d’Halloween pour le blog, Louis et moi avons tenté d’inventorier nos romans les plus effrayants : Stephen King a évidemment resurgi de ma mémoire et il a fallu faire un choix, car beaucoup de ses textes sont effrayants ! Toujours est-il que me remémorer ces lectures adolescentes m’a donné furieusement envie de relire Stephen King, histoire de voir comment je reçois aujourd’hui ces romans d’épouvante, histoire de jauger, avec l’expérience, si ma prof de français avait raison. Près de deux ans plus tard, j’ai donc relu Ça, paru en 3 tomes dans les années 1990, en 2 aujourd’hui. Mon verdict : ma prof de français était vraiment une snobinarde méprisante…

Ça, Stephen King et moi

Le ton de ce billet sera un peu personnel, du moins dans cette première partie (que vous pouvez sans soucis sauter si seule la chronique de Ça vous intéresse, en seconde partie), car il me tient à cœur de partager mon rapport à Stephen King avec qui, par le banal concours de circonstance évoqué dans le chapô, il semble que j’aie pris un rendez-vous insolite ! Oui, ma vie de lectrice est faite de rendez-vous mémorables : je vous ai déjà abondamment parlé de ma rencontre avec La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski qui a marqué un tournant dans mon parcours littéraire, pour les abonnés au blog, vous pouvez suivre depuis un an ma découverte passionnée pour Toni Morrison, mais aussi les réminiscences du choc esthétique que m’inspire l’œuvre de Georges Perec… Ma vie de lectrice est ponctuée de moments importants, de noms importants, et les 2/3 années que j’ai passées avec le maître de l’horreur ont une importance non-négligeable, même s’il navigue dans des eaux moins élitistes.

édition du tome 1/3 de 1988, « J’ai lu »

Depuis plusieurs mois, donc, l’idée de relire Stephen King a lentement mûri dans un coin de ma tête, tant et si bien que j’ai fini par rapatrier mes exemplaires de poche « J’ai lu » du grenier des mes parents à une étagère toute consacrée au dessus de mon bureau ! Je n’ai donc eu, pendant ces quelques derniers mois, qu’à lever la tête pour faire face à des souvenirs de lecture enthousiastes et une envie croissante de vérifier si, après un DEA de lettres modernes et de nombreuses lectures plus ou moins ambitieuses, j’aimerais encore les histoires du maître, si j’étais encore capable, maintenant que je suis adulte, de le lire sans clamer à qui veut bien l’entendre et avec tout le mépris du monde : « Stephen King ? Ah oui ! Ce raconteur d’histoires ! ». J’allais relire Stephen King, c’était décidé. Je fermais alors City on fire, pavé vain et vaniteux, riche de l’intertexte, pauvre de l’inspiration. J’avais furieusement envie d’histoires. Le moment était donc venu. Mais lequel choisir ? Je me souviens que mon préféré, c’était Rage, mais je ne pouvais pas prendre le risque d’abîmer ce souvenir. Et puis, ce roman est un peu à part, il ne s’agit pas à proprement parler d’horreur, mais de psychodrame (je me souviens encore très bien de ce terme, sur la quatrième de couverture). Alors lequel ? Jessie, dont j’ai parlé dans notre article d’Halloween ? Pas de bol, celui-là, je l’avais emprunté. Ça ? Mouais, je n’ai retrouvé que le tome 1… Mmmmm… Ouais mais Ça… Je me souviens d’une construction brillante, d’un monstre qui s’adapte aux peurs de chacun (une sorte de clown épouvantard), du Club des Ratés. Bon, je lis les premières pages, et si j’accroche, j’achète les deux tomes en version numérique : compte tenu de l’effroi que m’inspire la couverture, hors de question de trimballer ce roman avec moi, avec ma fille de 3 ans qui a les yeux qui trainent partout ! De plus, j’ai vérifié, il s’agit de la même traduction de William Desmond, je lirai ainsi le même roman qu’il y a 25 ans. Oh purée ! 25 ANS !

Je profite donc d’une sieste synchronisée de mes deux filles (choses assez rare pour être mentionnée) pour relire les premières pages de Ça. D’emblée, quel sens de la narration ! Quel sens du suspens ! Me voilà happée par le récit, les yeux exorbités, tenant fermement ma vieille édition de poche, tournant les pages avec avidité et impatience. Le Club des Ratés, avec Bill le Bègue, le gros Ben, le désopilant Richie, etc. Sans déflorer l’intrigue, Ça raconte comment une créature fantastique malmène la ville de Derry tous les quarts de siècle depuis toujours. Mais en 1958, elle va être confrontée à une bande de gosses courageux qui reviendront, 27 ans plus tard, tenter une nouvelle fois de l’affronter. La narration fait ainsi divers sauts dans le temps, de 1958 à 1985. Au fait, la première fois que j’ai lu Ça, j’avais à peu près l’âge des personnages principaux en 1958 (10/12 ans), la seconde fois, j’ai à peu près l’âge de ces mêmes personnages en 1985 (la trentaine bien entamée). Ça aura donc hanté mes cauchemars (car le roman est TRÈS effrayant) selon le même rythme diégétique du roman. C’est ma petite expérience métaleptique à moi (je vous parle par ici de ce qu’est une métalepse) que j’ai trouvée assez insolite pour la partager avec vous… Un vrai rendez-vous tenu, un quart de siècle plus tard…

Mais revenons à ma lecture des premières pages du roman… Au bout d’un temps indéterminé, une de mes puces se réveille… déjà ? L’heure suivante, j’achetais les deux tomes en version numérique, près de 1500 pages d’horreur, de suspens, de sourire et d’effroi, de souvenir attendri d’une lecture pour le moins prenante. Et le Maine de Stephen King, la ville fictive de Derry, tellement dense et vraisemblable qu’on s’y est vu déambuler des centaines de fois. Tout un monde. La chronique qui va suivre est dithyrambique, j’en ai bien peur, car j’ai adoré relire Stephen King et je vais en relire avec plaisir, des nouveautés, car c’est de l’excellente littérature fantastique !

Ma chronique de Ça

Ça désigne une créature fantastique et mystérieuse, horrifique et indescriptible, qui hante la ville fictive de Derry, dans le Maine américain. Ça apparaît le plus fréquemment sous la forme d’un clown cauchemardesque, avec un costume argenté et de gros pompons orange, tenant des ballons qui flottent, et qui se fait appeler Grippe-Sou ou Bob Gray. Mais Ça à l’étrange pouvoir de sonder votre âme afin de prendre l’apparence de vos pires cauchemars ! En 1958, Derry connaît une nouvelle vague de violence, comme elle en connait tous les quarts de siècle, avec les meurtres et les disparitions de plusieurs jeunes enfants, à commencer par Georges, 6 ans, frère de Bill le bègue. Ce dernier deviendra pendant les vacances d’été le leader d’un groupe de mômes espiègles et téméraires, le Club des Ratés. Ils sont 6 en plus de Bill : le gros Ben, Richie le désopilant binoclard, Eddie l’asthmatique, Stan l’apprenti ornithologue, Mike le seul enfant noir de la ville et Beverly qui serait un chic type si elle n’était une si jolie fille. Cette joyeuse bande passe l’été aux Friches qui devient leur territoire à défendre contre les sales gosses de leur école, avec à leur tête le brutal Henry Bowers. Durant cet été, ces enfants auront fort à faire entre leur vie de préadolescents, avec leurs jeux, leurs relations avec leurs parents, leurs premiers émois amoureux, et la menace qui demeure sur la ville et sur eux particulièrement, Ça étant friand d’enfants. 27 ans plus tard, amnésiques de cet été-là, les Ratés, devenus trentenaires, se retrouvent à Derry pour affronter une nouvelle fois ce monstre vengeur qui a terrorisé leur enfance.

Ce roman de près de 1500 pages est d’une densité remarquable car il ne comporte que peu, voire pas du tout, de temps morts. L’auteur prend le temps de développer son univers et ses personnages, mais sans se perdre dans le superflu. Il va droit au but, le tout dans une construction brillante, faite de saut dans le temps par de jolis enchainements en fondus, technique cinématographique intelligemment adaptée au genre romanesque. Un exemple de fondu enchaîné, pour le plaisir, d’un saut de 1985 à 1958 :

Le récit est construit en fonction de l’amnésie des adultes qui, le temps des réminiscences, revivent leur été 1958 dans une construction faisant un parallèle signifiant entre passé et présent diégétiques. Le lecteur découvre alors en même temps que les Ratés adultes les événements passés, mais aussi les personnages et leur complexité. Ce parallélisme peut sembler redondant à plusieurs moments du récit, du fait que les personnages principaux sont sept et qu’une action peut-être déclinée autant de fois, mais il a l’avantage de la lisibilité et de la clarté, le temps que le lecteur s’acclimate à l’univers du roman et à ses protagonistes. Au fur et à mesure de l’histoire, ce parallélisme entre 1958 et 1985 devient de plus en plus significatif et les sauts dans le temps se font plus nombreux, et ce, jusqu’à la grande scène d’affrontement finale vers laquelle tend l’ensemble du récit. Cette construction, d’inspiration cinématographique, est particulièrement efficace et joue non pas sur ce qui va se passer mais comment ça va se passer. Le suspens ne repose ici pas sur le fait mais son accomplissement. Ce parti pris rend vraiment la lecture très addictive !

Le genre fantastique dans lequel s’inscrit Ça est sans le moindre doute l’horreur. Stephen King y va franchement dans les détails horrifiques et les surenchères bien gores. On est ici loin de l’ambiance fantastique classique, avec une ombre suspecte qu’on entraperçoit dans une brume ténébreuse, empreinte d’inquiétante étrangeté. Ici, la monstruosité apparaît en plein jour, nette, sans ambiguïtés : Ça revêt diverses formes effroyables, avec force de détails bien répugnants : ça grouille, ça coule, ça suinte, c’est visqueux, putride, dégoulinant d’immondices et ça fait sacrément peur ! Certaines scènes sont vraiment éprouvantes, voire parfaitement dérangeantes… De la bonne horreur bien décomplexée !

Il s’agit ici de faire peur, de raconter une histoire qui fait peur et de mettre tout le texte au service de l’horreur que l’auteur veut inspirer au lecteur. Stephen King n’a pas d’autres ambitions. Il s’est d’ailleurs défendu contre ses détracteurs dans le roman, qui lui reprochaient, et sans doute lui reprochent encore, le manque de grandeur littéraire de son œuvre. À cela, il répond par la voix de son personnage Bill qui deviendra auteur à succès de romans d’épouvante. L’auteur revient sur un cours d’écriture que Bill suit à l’université, cours durant lequel professeur et élèves débattent d’une nouvelle et de sa position « socio-politique orwellienne », quand notre héros prend la parole :

« Je n’y comprends rien. Je n’y comprends rien du tout. Pourquoi une histoire devrait-elle être socio-quelque chose ? La politique… la culture… l’histoire… n’est-ce pas les ingrédients naturels d’une histoire, si elle est bien racontée ? Je veux dire… […] est-ce qu’on ne peut pas laisser une histoire être simplement une histoire ? »

La messe est dite : pour Stephen King, l’aspect socio-politico-culturel d’un roman n’est pas une fin en soi, il n’a d’ailleurs pas d’autres ambitions que de raconter une histoire, tout simplement, et ça, il le fait drôlement bien. Tout est au service de cette histoire, une histoire qui fait peur. Mais pourquoi fait-elle si peur, cette histoire ? Les détails grouillants de pus, de sang et d’asticots ? Assurément non. Ces éléments d’épouvante purs sont surtout bien crades et font appel à un imaginaire collectif assez primaire, à des peurs toutes enfantines qui, bien souvent, sont les pires. La peur qui émane de cette histoire est tout simplement empathique, car le lecteur ressent la frousse des personnages qui sont développés avec une profondeur indéniable, une complexité remarquable et une justesse admirable. Comme je le disais plus haut, Stephen King prend le temps de mettre en place décors et personnages, avec une foule de personnages secondaires peuplant la ville et faisant partie de la vie de ses habitants, des commerçants aux notables, en passant par les rebus, à la réputation dévastée. Tous ces éléments participent à la création d’un univers parfaitement cohérent et crédible. Aussi, les Ratés gagnent en vraisemblance et deviennent des mômes tels que l’on était, avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs peurs et leurs désirs. Des gosses qui se retrouvent dans un coin de nature pour patauger dans une rivière en construisant un barrage, les pieds dans l’eau fraîche et les pantalons retroussés, ou qui vont à la décharge, avec des provisions de sucreries débordant des poches, pour faire exploser des pétards… On est ici dans une représentation parfaitement solide et fiable de l’enfance : des personnages permettant le processus d’identification par le lecteur qui, par empathie, aura peur en même temps qu’eux, face à un cauchemar que l’on a tous fait ! L’universalité du propos est ainsi au service de la peur. Mais au-delà de cette ambition simple, raconter une histoire qui fait peur, Stephen King développe un univers dense et riche, des thématiques sociales et familiales, des enjeux secondaires, des violences ordinaires, pour justement créer cette empathie. Au final, il nous parle d’une Amérique malade et violente, d’autant plus atteinte que la brutalité du quotidien des personnages est absolument vraisemblable.

Je trouve que Stephen King parle avec intelligence de l’enfance et de son rapport à la monstruosité, thème qui développera dans de nombreux romans qu’il me tarde de redécouvrir ! J’ai passé plusieurs semaines avec les Ratés ; comme eux, je me suis réveillée en sursaut dans une chambre obscure, la peur au ventre ; comme eux, j’ai assisté à des courses poursuites effrénées, des luttes sans merci, des coups fourrés perfides, des visions angoissantes ; comme eux, j’ai eu peur, j’ai été happée par la vivacité des événements, j’ai ri (car la plume de Stephen King est, par touches, désopilante). Un vrai bonheur de retrouver le Maine de Stephen King, presque pittoresque s’il n’était si vraisemblable. Je suis un peu triste de quitter cette ville et ses personnages. Fort heureusement, une adaptation par Andrés Muschietti, le réalisateur argentin de l’effrayant Mama, vient de sortir au cinéma, histoire de prolonger le plaisir et de pester contre les libertés prises par les scénaristes par rapport au roman, tout frais dans ma tête ! D’ailleurs, cette nouvelle production en diptyque semble avoir pris le parti d’une narration chronologique, cloisonnant chaque époque dans un film : j’espère que cette simplification à l’excès de la construction original ne nuira pas à l’histoire. Quoi qu’il en soit, mon engouement pour ce texte vient aussi des souvenirs auxquels ils sont rattachés, une période de ma vie très chouette ! Mais en toute honnêteté, j’ai pris un plaisir indubitable à relire cette histoire si bien menée.

Anne

Ça, tome 1, Stephen King, traduit par William Desmond, Livre de poche, 2002, 8.90€
ou en version numérique : Albin Michel, 2010, 4.99€ (prix réduit valable jusqu’au 2 octobre 2017)
Ça, tome 2, Stephen King, traduit par William Desmond, Livre de poche, 2002, 8.60€
ou en version numérique : Albin Michel, 2010, 4.99€ (prix réduit valable jusqu’au 2 octobre 2017)

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5 réflexions sur “Ça de Stephen King

  1. Je me souviens du temps ou je lisais avec passion J-M G. Le Clézio et Stephen King en parallèle… et de la figure de ceux à qui je disais cela…
    Il faut avoir lu son : Écriture : mémoires d’un métier, pour comprendre qui est S.K., et ce qu’il pense de ces jugements supposés « intelligents ».
    En tout cas, excellente chronique, merci !

    Aimé par 1 personne

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