En lisant Ulysse – Chapitre 10 : Les Rochers errants

Dixième chapitre du dossier En lisant Ulysse consacré à une lecture personnelle du roman Ulysse de James Joyce : « Les Rochers errants ». Tous les personnages, principaux comme secondaires, sont dans les rues de Dublin, et vaquent à leurs occupations respectives, tandis qu’une calèche traverse la ville. L’occasion pour moi d’évoquer mon rapport au dévoilement et à la pudeur…

Le principe d’écriture du chapitre

Dans le chant XII de L’Odyssée, la magicienne Circé avertit Ulysse des dangers qu’il rencontrera dans la suite de son périple : après avoir franchi les dangereuses Sirènes, deux chemins différents s’offriront à lui. L’un d’eux l’obligerait à passer entre les terribles Charybde et Scylla, tandis que l’autre le dirigerait vers les rochers errants, qui sont un obstacle infranchissable :

Ce sont des roches saillantes, autour desquelles grondent les flots azurés d’Amphitrite ; elles sont appelées par les dieux fortunés roches errantes. Aucun oiseau ne peut les franchir. (…) Les vaisseaux qui s’approchent de ces immenses rochers périssent en ces lieux ; les débris des navires et les corps des nautoniers sont emportés par les flots de la mer et dévorés par le feu du ciel. Le navire Argo, célébré par tous les chanteurs, fut le seul qui, en revenant des contrées d’Aétès, franchit ce passage ; il se serait même brisé contre ces rochers s’il n’eût été conduit par la belle Junon, car Jason était cher à cette déesse.

Peu de points communs entre cet extrait de L’Odyssée et ce chapitre d’Ulysse, à part ceux-ci : il s’agit dans les deux cas d’une pause dans la narration des aventures du personnage principal, Ulysse se contentant d’écouter Circé, et Bloom jouant un rôle tout à fait mineur, au profit d’autres personnages. Le deuxième point commun des deux récits est d’utiliser un personnage secondaire, qui réussit à traverser les obstacles : Jason traverse les rochers errants dans son bateau l’Argo, et William Humble, comte de Dudley, traverse Dublin dans une calèche, croisant tous les autres personnages, comme si ces derniers étaient les véritables « rochers errants » du livre… En effet, s’ils sont tous plus ou moins en errance, ce qui est infranchissable en eux, c’est leur intériorité, qui, si elle reste le plus souvent strictement inaccessible les uns pour les autres, est pourtant dévoilée aux lecteurs par l’écrivain.

Le principe de ce chapitre est génialement simple : nous sommes dans les rues de Dublin où, à quinze heures, le comte Dudley sort de la résidence du vice-roi et traverse la ville pour se rendre à une kermesse. Le chapitre suit 19 points de vue différents et successifs (un prêtre, un croque-mort, un marin unijambiste, les sœurs Dedalus, Boylan, Miss Dune, Ned Lambert, Patrick Dignam (le fils de Paddy Dignam, enterré dans le chapitre Hadès) ou encore Stephen Dedalus et Leopold Bloom, qui sont mis au même niveau que les autres personnages). Ces personnages verront tous passer le cortège du comte, pour se terminer sur le point de vue du comte lui-même, croisant alors dans un léger flash-back tous les personnages que le lecteur a pu suivre. L’écriture du chapitre est donc très fragmentée, mais la lecture en est particulièrement jouissive.

Grande parenthèse avant de revenir au sujet qui nous préoccupe, on y parlera essentiellement de fenêtres…

Un des films qui m’a le plus marqué est Fenêtre sur cour, d’Alfred Hitchcock, dans lequel Jefferies, interprété par James Stewart, est un grand reporter photo, contraint à l’immobilité et à la réclusion dans son appartement après un accident. Pour tromper son ennui, et aussi pour continuer à exercer son regard, il observe la façade de l’immeuble en face du sien, dans lequel les fenêtres sont quasiment toutes ouvertes à cause de la canicule.

Des vies se révèlent, les fenêtres ouvertes deviennent autant d’écrans devant lesquels observer leur vie quotidienne : deux jeunes mariés, un vieux couple et leur chien, une jeune ballerine, une vieille fille, un compositeur et, évidemment, un couple qui se déteste au point que Jefferies soupçonne rapidement le mari d’avoir tué sa femme…

Tout le film est donc une métaphore du spectateur en train de regarder un film, contraint à l’immobilité (ou presque) durant la séance, et satisfaisant ses pulsions voyeuristes confortablement installé dans son fauteuil, chaque fenêtre étant pour Jefferies comme un écran de cinéma sur lequel il projette ses fantasmes… Du moins jusqu’à ce que l’un deux se matérialise pour de bon et se retourne contre lui, le mettant en grave danger…

/!\ Divulgâchage¹ /!\

¹ Spoiler, en québécois

… mais pas vraiment en danger de mort, car si Jefferies a craint pour sa vie lorsqu’il a été attaqué et jeté de sa propre fenêtre par le tueur, sa chute (et c’est aussi celle du film) ne lui aura causé qu’une deuxième jambe cassée, et donc du temps de convalescence supplémentaire à devoir rester assis à regarder ses voisins.

/!\ fin du divulgâchage /!\

En clair, selon ce film, le seul danger qu’il y a à satisfaire ses instincts voyeuristes devant une fiction est que celle-ci vous fascine à tel point qu’elle semble venir vers vous pour vous happer en vous dévoilant des vérités parfois déplaisantes, excitant votre curiosité comme une zone érogène qui vous rendra de plus en plus avide de ce genre de plaisirs…

C’est ce que Freud nomme la sublimation : la capacité des individus à utiliser l’énergie de leurs pulsions sexuelles en les détournant de leur but initial, à des fins notamment de création artistique et d’investigation intellectuelle :

La pulsion sexuelle met à la disposition du travail culturel des quantités de forces extraordinairement grandes et ceci par suite de cette particularité, spécialement marquée chez elle, de pouvoir déplacer son but sans perdre, pour l’essentiel, de son intensité. On nomme cette capacité d’échanger le but sexuel originaire contre un autre but, qui n’est plus sexuel mais qui lui est psychiquement apparenté, capacité de sublimation.
S. Freud.

Nuda Veritas, « la vérité nue », par Gustav Klimt, 1899.

La sublimation est donc ce processus inconscient et particulièrement intéressant qui, nous empêchant de vouloir sauter sur tout ce qui bouge, utilise cette énergie sexuelle en la détournant pour chercher comment fonctionne le monde, pour créer des œuvres d’art, et pour mieux appréhender le monde au regard de ces œuvres. De fait, à chaque fois que, par hasard, ou suite à des recherches, je trouve un élément qui répond à une question que je m’étais posée, ou qui ouvre un nouveau champ de connaissances, une nouvelle esthétique, le frisson de cette découverte, le cœur qui s’emballe, les mouvements qui deviennent subitement fébriles, s’apparentent bien à l’excitation érotique d’un premier rendez-vous, comme si le dévoilement, même partiel, d’un pan de vérité était comparable à celui d’un pan de nudité.

La vérité, nue.

La métaphore n’est pas nouvelle…

La sublimation, qui permet le frisson de la découverte comme celui de la création est donc potentiellement présent dans toute forme de création artistique, et beaucoup d’œuvres mettent en scène ce principe, comme le Diable boiteux, de Lesage, dans lequel le diable permet au héros d’aller incognito de maison en maison pour y observer la vie des habitants : double sublimation, puisque le principe du livre permet à l’auteur de créer une galerie de portraits hauts en couleurs (sublimation par la création), et aussi que le personnage, et avec lui le lecteur, y assouvit son désir de découverte et de dévoilement, désir qui est personnifié par le personnage principal  du roman, qui cède à la tentation voyeuriste de découvrir la vérité – et donc l’intimité – de ses semblables tout en restant dans l’ombre…

Cette mise en scène se retrouve également dans de nombreuses oeuvres, dont La Vie, mode d’emploi, de Georges Perec, qui présente un immeuble parisien, dont la façade extérieure est invisible pour le lecteur, révélant la vie de ses habitants, sur le principe des anciennes maisons de poupée, ou encore dans le tout récent Jerusalem d’Alan Moore, dans lequel le diable Asmodée (dans le chapitre intitulé « le vol d’Asmodée ») emmène à travers le temps et l’espace un très jeune enfant aussi terrifié que fasciné, lui donnant à voir sa maison, deux semaines dans le futur, dans une géométrie à quatre dimensions (!), lui permettant d’observer l’intérieur du bâtiment comme si celui-ci possédait pour lui une sorte de nouvelle transparence…

On pensera également aux tableaux de Hopper, que l’on dirait conçus d’après l’impression fugace qui est donnée à un promeneur lorsqu’une fenêtre ou une baie vitrée dévoile par hasard des personnes, souvent solitaires et pensifs, saisies dans leur intimité et leur vérité, et sur lesquels on peut projeter notre propre vie pour tenter de nous comprendre à travers eux…

Bureau d’une petite ville

Fenêtres la nuit

 

Soir d’été

Jeune fille à la fenêtre

« Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée…..Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie. »
Baudelaire.

Dans toutes ces œuvres, comme dans bien d’autres, deux mécanismes de sublimation s’opèrent : les fenêtres sont pour l’artiste un moyen comme un autre de mettre en scène leurs personnages et de se lancer en leur fournissant un moteur de création tout à fait passionnant. Elles sont aussi pour le lecteur ou le spectateur à la fois un cadre pour les personnages qu’il observe tout autant qu’une mise en scène de leur propre regard : il peut ainsi mobiliser son énergie dans une investigation esthétique et intellectuelle tout à fait passionnante…

Retour aux rochers errants…

Or, c’est exactement ce qui se passe dans « les rochers errants » : le principe du chapitre donne l’occasion à Joyce de créer facilement une galerie de portraits très variés, et au lecteur d’assouvir sa curiosité face à ces portraits, de relire encore et encore ce chapitre pour découvrir tous les liens qui unissent ces personnages…

Personnellement, mon portrait préféré est le premier, celui du « très révérend John Conmee S. J., qui est un monument d’hypocrisie lorsqu’il arpente, débonnaire, les rues de Dublin en refusant l’aumône à un marin unijambiste ou en se dissimulant à lui-même son attrait pour les formes féminines :

Madame M’Guiness, imposante, les cheveux argentés, qui parcourait majestueusement l’autre trottoir, s’inclina vers le père Conmee. Et le père Conmee sourit et salua. Comment allait-elle ?
Belle allure, oui. Quelque chose de la reine Mary d’Écosse. Et dire qu’elle était prêteuse sur gages. Eh bien, ma foi ! Un tel… comment dire… un tel port de reine.

Un « port de reine », mais bien sûr… Le prêtre tente vainement de faire passer sa concupiscence pour une considération sur la prétendue noblesse de cette prêteuse sur gages… Et lorsqu’il repense à certaines situations scabreuses, dévoilées pour lui seul dans le secret du confessionnal, son usage du latin parvient mal à les rendre pudiques :

Une dame mélancolique, plus très jeune, se promenait, seule, sur le rivage du lough Ennel, Mary, première comtesse de Belvedere, promeneuse mélancolique du soir, que n’effraie pas le plongeon d’une loutre. Qui pouvait savoir la vérité ? Non pas le jaloux lord Belvedere et point son confesseur si elle n’avait pas commis l’adultère pleinement, eiaculatio seminis inter vas naturale mulieris¹, avec le frère de son époux ?

¹ eiaculatio seminis inter vas naturale mulieris = « éjaculation du sperme dans les voies naturelles de la femme ». Là encore, la prétendue noblesse de la langue latine ne parvient pas à mettre à distance la crudité de l’événement.

Et donc ?

Parler de soi est toujours une mise à nu, même partielle, et c’est toujours un exercice que j’évite soigneusement. Souvent, pour cette série d’articles, je me rends compte en cours de travail que, si je suis volontiers bavard à propos d’une œuvre qui me tient à cœur, mon inclinaison naturelle me pousse à scrupuleusement oublier de parler de moi et de révéler qui je suis au travers de mes lectures, si ce n’est pour manifester mon admiration et ma fascination, que je veux bien concéder sans problèmes.

J’ai écrit cet article au fil de la plume, sans reprise majeure (ce qui explique son caractère décousu), pour tenter de comprendre et de montrer comment je lis ce roman, ce qu’il m’évoque immédiatement, une idée en entraînant une autre, mais aussi ce que, tout comme le père Conmee, je cache aux autres comme à moi-même et qui est aisément dévoilé lorsqu’on veut bien prêter attention à ce qui unit toutes ces considérations.

Si je relis ce que j’ai écrit, je ne peux que constater que ce que j’avais évoqué plus tôt, sous un trait d’humour assez vaseux, comme mon « obsession textuelle« , est à considérer comme une vérité effective, car tout dans cet article, qui n’est pourtant qu’une lecture d’un chapitre dans lequel des personnages vaquent à leurs occupations quotidiennes dans les rues de Dublin, tout parle directement de sexualité : Fenêtre sur cour est à la fois un film sur un voyeur et sur le couple, la sublimation est la transformation de l’énergie sexuelle en énergie créatrice et investigatrice, les romans de Lesage et de Perec nous permettent d’observer incognito des habitants, tout comme les fenêtres des tableaux de Hopper qui mettent en scène une certaine esthétique que j’ai moi-même qualifiée de voyeuriste, et le père Conmee (dont, je vous l’assure, j’avais choisi les citations au hasard, sans penser à la cohérence de cet article), a parfois des pensées érotiques qui détonnent avec son apparente respectabilité…

Mon plaisir de lecteur ou de spectateur est sans doute très proche de celui qu’éprouvent les voyeurs, à pouvoir observer des vies fictives grâce aux écrivains qui soulèvent des toits, enlèves des façades d’immeubles, ou rendent directement accessible le monde intérieur de leurs personnages. Donc : soit je suis une sorte de pervers refoulé (et assez inoffensif puisque reportant ses pulsions sur des œuvres de fiction), soit, par une sorte de mouvement de retour à l’envoyeur, ma répugnance à dévoiler des choses intimes sur moi-même est elle aussi liée à cette sublimation, et a donc aussi un caractère sexuel originaire, comme si le fait de dévoiler des aspects personnels de ma vie intérieure équivalait pour moi à me mettre, littéralement, à nu, ce qui me met particulièrement mal à l’aise.

Nuda veritas, encore une fois. Et je ne suis pas très à l’aise à poil.

Pour boucler la boucle, on peut revenir aux rochers errants de L’Odyssée, cités au tout début:

Ce sont des roches saillantes, autour desquelles grondent les flots azurés d’Amphitrite ; elles sont appelées par les dieux fortunés roches errantes. Aucun oiseau ne peut les franchir. (…) Les vaisseaux qui s’approchent de ces immenses rochers périssent en ces lieux ; les débris des navires et les corps des nautoniers sont emportés par les flots de la mer et dévorés par le feu du ciel. Le navire Argo, célébré par tous les chanteurs, fut le seul qui, en revenant des contrées d’Aétès, franchit ce passage ; il se serait même brisé contre ces rochers s’il n’eût été conduit par la belle Junon, car Jason était cher à cette déesse.

Je peux ainsi m’identifier tout à fait aux rochers errants de L’Odyssée : de part l’errance, tout d’abord, qui semble avoir pris depuis longtemps le contrôle de ma vie, et ensuite pour leur caractère impénétrable (« aucun oiseau ne peut les franchir » avertit Circé), sauf pour la « belle Junon », qui est la déesse du mariage.

Louis.

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