Gabriel de Lisa Tuttle

Tous les ans, à l’approche du 31 octobre, nous vous concoctons pour notre plus grand plaisir une section d’ouvrages pour Halloween, en lien avec la littérature fantastique / d’épouvante, nos tops d’Halloween. Mais depuis deux ans, en plus de notre traditionnel top de l’horreur, nous avons eu envie de consacrer l’ensemble du mois d’octobre aux genres littéraires en lien avec cette fête, avec son lot de sorciers et de sorcières, de monstres et de démons, de revenants de tout poils, de brouillard, de clairs-obscurs et de nuits de pleine lune, de cauchemars et de terreur ! Nous commençons ce nouveau mois de l’étrange, qui sera cette année 100% féminin, avec un grand nom américain du fantastique, peu connu en France et peu traduit en français, Lisa Tuttle.

Lisa Tuttle est une autrice texane de fictions fantastiques et de fantasy, connue également pour son engagement féministe : elle a écrit de nombreuses nouvelles et quelques romans dont Gabriel, traduit en français par Nathalie Serval et édité aux éditions Denöel dans les années 1990. Difficile de mettre aujourd’hui la main sur cet ouvrage, mais je ne saurais trop vous conseiller d’aller chiner dans les bouquineries pour trouver un exemplaire de ce roman fantastique féministe particulièrement original. En effet, Lisa Tuttle s’approprie dans Gabriel des stéréotypes du roman fantastique pour asseoir un propos neuf, maquillant une histoire d’emprise en histoire de hantise.

Gabriel aurait pu être une histoire de fantôme comme tant d’autres, une histoire de deuil impossible et de culpabilité incurable. D’ailleurs, Gabriel commence ainsi, par le portrait de l’absent, portait charismatique, chevelure noir corbeau, yeux de glace, personnalité insaisissable. L’absent dont le nom est scandé à foison, Gabriel, Gabriel, Gabriel, et qui hantera toutes les pages du roman comme il hante ses personnages, Dinah la veuve et Ben le fils. Mais Ben n’est pas le fils de Dinah, il est le fils de Sally, conçu juste avant la mort violente de Gabriel dans un trip au LSD. Le récit commence 11 ans après le suicide de Gabriel, Dinah est presque trentenaire et vivote tant bien que mal : job minable de serveuse, appartement minable dans un quartier bon marché de Huston, des hommes, minables aussi, de passage, et sa meilleure amie enceinte qui se marie, radieuse quant à elle. Dinah est jalouse, elle a besoin d’un nouveau départ. Ce nouveau départ lui sera offert sur un plateau d’argent, entre deux sourires et un échange badin : Dinah a tapé dans l’œil du propriétaire d’une chaîne de centres de remise en forme qui lui offre de devenir gérante d’un de ces centres, à la Nouvelle-Orléans.

La voilà donc repartie pour la cité du fantastique par excellence, théâtre de bien des phénomènes surnaturels, ville où elle a rencontré et épousé précipitamment Gabriel, onze ans plus tôt, avant qu’il ne se suicide après moins d’un an de mariage. Là-bas, elle entreprend un pèlerinage pour revenir sur les pas de son passé, pèlerinage qui la conduira à un Gabriel miniature, un gosse au même regard d’azur que son bien-aimé décédé, un gosse qui la reconnaît, l’appelle « Dinah » et dit s’appeler « Gabriel ». En vérité, ce mini-Gabriel est Ben, le fils de Sally, meilleure amie de Gabriel qui élève son fils seule depuis une dizaine d’années, enchaînant les mecs qui la violentent, parfois même aussi son môme. Dinah et Ben vont se découvrir liés par ce deuil qu’ils peinent chacun à faire, elle de l’amour de sa vie, lui du père qu’il n’a jamais eu. Ainsi, une relation trouble va naître entre elle et lui, elle y voyant le fils qu’elle aurait dû avoir, alors qu’elle rêve actuellement de maternité, lui y voyant la mère qu’il aurait dû avoir et en même temps, le grand amour de son père auquel il s’identifie de manière pathologique.

À travers le récit de cette relation de plus en plus équivoque, Lisa Tuttle convoque différents motif traditionnels du fantastique : le fantôme et la hantise, la réincarnation et la possession, mais aussi la folie et la violence. Ainsi, le récit oscille entre différents niveaux de lecture, sans prendre vraiment parti sur la nature générique du texte, jouant sur les stéréotypes du fantastique mais aussi sur la nature symbolique des personnages. En effet, si l’enfance est un thème très cher au genre du fantastique, Lisa Tuttle campe un Ben particulièrement ambigu : figure de l’innocence, il n’en demeure pas moins obsessionnel, sinon violent, et le malaise naît de lui, de sa bizarrerie, de sa violence qu’on cherche à légitimer. Est-il possédé ? Est-il victime du fantôme de Gabriel ? Est-il fou ? La narration oscille entre le point de vue en focalisation interne de Dinah et de Ben, alternant le récit d’une jeune femme prisonnière du passé qui souhaite néanmoins aller de l’avant, trouver le bonheur, fonder une famille, avec le récit d’une jeune garçon de plus en plus obsédé par Dinah, qu’il veut la faire sienne, qu’il veut comme mère et comme amante. Et ces deux narrations entremêlées ont comme point commun Gabriel, un Gabriel absent et omniprésent à la fois.

La subtilité du roman procède de la manière dont Lisa Tuttle utilise les mécanismes classiques du fantastique, laissant planer le doute entre la folie et le surnaturel, pour délivrer un message féministe. Car ici, la hantise n’est pas la métaphore du deuil impossible, le fantôme de Gabriel n’est pas ici pour rappeler aux personnages leur culpabilité — le motif du suicide est d’ailleurs malin ici car il contribue à brouiller les pistes. La hantise métaphorise l’emprise, phénomène dont je vous ai déjà parlé dans ma chronique du roman de Louise Mey, La deuxième femme. Au fil du récit, nous découvrons dans différentes analepses la rencontre entre Dinah et Gabriel, leur mariage, leur quotidien et le voile se lève sur un Gabriel violent, capricieux, lunatique, manipulateur, jaloux, bonimenteur. Plutôt minable en fait. Bien en-deça du charismatique bonhomme tragiquement défunt qu’on s’imaginait au début du roman. Et l’histoire de Dinah devient celle d’une femme harcelée, aux prises du patriarcat, prisonnière de son statut de victime qu’elle nie.

La dimension réaliste que prend le roman est symbolisée par le travail de Dinah : boulot obtenu miraculeusement alors qu’elle n’a ni expérience ni compétence en gestion d’entreprise — Dinah obtient ce travail car elle est jolie, c’est tout. Et elle se plante, pas de miracle ici, par de merveille. Ainsi, Lisa Tuttle nous donne un indice important, le roman n’est pas fantastique mais réaliste, Ben n’est pas hanté par Gabriel mais c’est un petit garçon qui harcèle une femme. Aussi, l’histoire de Ben et Dinah devient-elle une histoire de harcèlement : il la quête, la guète, la suit, lui demande des comptes, insiste, la manipule, lui fait du chantage, et la violence éclate. Agression sexuelle, tentative de viol et de féminicide. La fin est terrible, elle acte une emprise sans fin, Ben et Dinah sont séparés, pour le meilleur mais aussi pour le pire : Ben a une sœur et on a peur pour elle, Dinah continue de subir le harcèlement des hommes en s’imaginant que c’est Gabriel qui vient la visiter. Atroce.

J’ai beaucoup aimé ce roman très pessimiste, d’une part parce qu’il se dévore comme un excellent roman fantastique, porté par une écriture subtile et efficace, d’autre part parce que Lisa Tuttle modernise le mythe de la hantise et du fantôme pour témoigner d’un phénomène qu’il était déjà urgent de combattre en 1987, le harcèlement d’hommes violents sur des femmes prisonnières de leur emprise comme elle le seraient d’un fantôme d’un passé indélébile. Le fait d’utiliser un enfant comme harceleur est un choix fort qui crée un malaise durable. Mais en faisant un tel choix, l’autrice texane nous dit l’urgence d’éduquer nos garçons au consentement. Lisa Tuttle choisit d’ailleurs de nous monter un type sain, Max, le nouveau petit-ami de Dinah qui la drague sans lourdeur, qui accepte ses « non » sans insister ni demander de comptes — à la grande surprise de Dinah —, qui l’aime sincèrement et veut contribuer à son bonheur, qui lui demande de garder son travail pour s’épanouir en dehors du couple. Bref, un chic type, un anti-Gabriel. Gabriel est un roman mené d’une main de maîtresse, intelligent, puissamment moderne et en même temps, ancré dans un héritage qu’il est urgent de rénover pour parler de notre monde. C’est une autrice que je découvre et que j’ai très envie de relire. Il est vraiment temps de je me remette à lire en anglais !

Anne

Gabriel, Lisa Tuttle, traduit par Nathalie Serval, Denoël