La deuxième femme de Louise Mey

La deuxième femme raconte avec beaucoup de subtilité le phénomène d’emprise d’un homme dit contrôlant sur sa conjointe. Louise Mey narre cette histoire du point de vue de la victime, la lente et insidieuse descente en enfer. Un enfer quotidien, domestique, où la peur est omniprésente, une peur viscérale, une peur de proie face à son prédateur. Un roman glaçant dans lequel l’autrice féministe française rend compte avec beaucoup de vraisemblance du cauchemar d’une relation toxique et abusive de laquelle il semble impossible de s’extirper.

J’ai lu ce livre pour débuter mes vacances, un polar féministe pas trop prise de tête, pensais-je, idéal pour souffler un peu… L’idiote ! La quatrième de couverture m’avait laisser présager une sorte de réécriture de Rebecca de Daphné du Maurier : une jeune femme pas trop sûre d’elle rencontre un type veuf et aménage dans la maison où plane le souvenir spectral de la défunte charismatique. Bon, j’étais totalement à côté de la plaque ! Je m’attendais à un roman un peu plan-plan, l’incipit m’a saisi, je rencontre une plume.

Quelque chose a changé.
Sandrine scrute le miroir, pour identifier le glissement, repérer ce qui n’est pas à sa place. Même si, pour la première fois, au contraire, elle sent qu’une chose inconnue se trouve exactement là où elle devrait être.
Elle est nue devant la glace, encore humide de l’eau qu’elle a fait couler, fraîche, davantage pour calmer la chaleur lourde qui lui cloue les pieds au sol que pour se laver vraiment.

Sandrine est une jeune femme complexée, elle se trouve trop grosse, trop moche, trop conne. Mais elle a trouvé le bonheur, pense-t-elle, auprès d’un homme et de son fils Matthias. Une famille. Tout va pour le mieux, jusqu’à ce soir décisif où, alors qu’elle descend dans le salon après sa douche, vêtue de la nuisette qu’il aime tant — bon, elle, elle ne l’aime pas vraiment, cette nuisette, elle lui va mal, lui fait mal, elle se sent mal dedans, mais il l’aime tellement. Là, elle découvre son homme happée par la télévision, c’est elle, dit-il devant un reportage sur un centre pour amnésiques. C’est elle. La première femme, celle qu’ils pensaient disparue, morte. Elle est vivante, et elle va revenir. Et Sandrine, qu’adviendra-t-il d’elle ?

Ainsi commence le roman, aux allures d’un Rebecca terrible qui verrait le fantôme de la défunte omniprésente revenir en vrai reprendre sa place de femme, éludant la deuxième femme, la grosse, la moche, la conne. Car Sandrine est une jeune femme terriblement complexée, elle se déteste, se mutile. Avant de rencontrer son homme, elle vivait une routine solitaire : elle n’avait ni amis ni famille, elle se sentait seule, désespéramment seule, écrasée de solitude. Et puis, elle a vu à la télévision cet homme accablé, l’homme qui pleure, parce que sa femme, sa chère femme avait disparue, et elle est tombée amoureuse de lui. Elle l’a rencontré, forçant le destin, lors d’une marche de soutien et, de fil en aiguille, il est tombé lui aussi amoureux et elle s’est installée chez lui et son fils Matthias, un gosse taciturne, discret, sage. Bien éduqué. Morne aussi. Mais elle va lier une relation complice avec lui et cette complicité, nous allons le découvrir au fil du récit, relève de l’entraide, entre deux victimes d’un homme abusif et violent.

Le récit nous est narré du point de vue de Sandrine, aussi, à travers cette voix, Louise Mey raconte-t-elle le processus destructeur, annihilant toute volonté chez la victime, de l’emprise qu’exerce son homme sur Sandrine. Au moment où le récit commence, cette nuit où Sandrine et son homme découvrent que sa première femme est en vie, Sandrine est déjà sous l’emprise de son conjoint, tant et si bien qu’elle nie totalement la violence qu’elle subit. Cette violence, nous la découvrons au fil du roman, dans de nombreuses analepses qui reviennent sur la chronologie de cette relation, témoignant de l’insidieuse perversion du prédateur et de la montée progressive de la violence qu’il fait subir à Sandrine. La violence psychologique, puis vient la violence physique.

La construction du récit est très subtile car elle met en évidence l’impuissance de la victime et la manière dont elle est détruite, peu à peu, encore un peu plus chaque jour. Les allers-retours entre le présent diégétique et le passé mettent en lumière des ellipses dans la narration, les moments refoulés qui refont surface. Le récit peut sembler lisse en surface, mais la violence sous-jacente est de plus en plus manifeste.

Ce soir, elle n’a pas envie de dispute, elle a seulement envie que tout se passe bien et qu’ils aillent dormir, elle veut oublier cette journée. Elle a le droit, elle fait ça des fois, il y a des jours qui ne comptent pas.

Ainsi, de la stupéfaction à la peur, en passant par la négation de la réalité, par l’oubli, nous découvrons les humiliations que Sandrine a subi à répétition, sa domestication, les manipulations de son homme, sa volonté de tout contrôler — journal d’appels téléphoniques, textos, relevés bancaires, itinéraires de sa voiture, etc. —, ses manies psycho-rigides, sa jalousie excessive, les insultes et les coups, les gifles, les strangulations, les viols. Louise Mey raconte également l’impossibilité de partir, la peur lancinante, permanente, le fait de crainte de dire ce qu’il ne faut pas, de faire ce qu’il ne faut pas, de regarder ce qu’il ne faut pas, sans jamais connaître les règles à suivre. Et la trouille au ventre qui paralyse, en dépit d’une aide qu’elle peut trouver, en dépit de la conscience du danger.

Louise Mey raconte également les nombreuses violences sexistes qu’une femme, ici une femme qui a un corps non normatif, subit au quotidien, notamment les violences infligées par les médecins — exiger que la patiente soit nue pour l’ausculter, procéder à une palpation mammaire en cas de sinusite, montrer ostentatoirement son dégoût sur les questions des menstruations, manquer d’écoute, de délicatesse, de bienveillance pour la pudeur, etc. — mais aussi par les hommes dans les transports en communs qui touchent, pincent, tripotent. Sans compter les regards des hommes dans la rue, des inconnus, dégoûtés ou affamés, donnant aux femmes l’infâme sentiment d’être un bout de viande, une proie, tout le temps. Ce rapport avec les hommes participe aussi au lent anéantissement de Sandrine qui subit ces violences sexistes depuis l’enfance, depuis son père, tant et si bien qu’elle a intégré l’idéologie patriarcale, elle a été formatée par elle.

Néanmoins, l’autrice nous parle ici de sororité et de fraternité. Le personnage de la flic, Lisa, est très intéressant dans son traitement car nous la découvrons du point de vue de Sandrine dont le regard sur elle est modulé par l’emprise de son homme. Je dis son homme car ce personnage n’est pas réellement nommé, il est soit l’homme qui pleure quand il est gentil, soit M Langlois quand il est violent, comme une sorte de Dr Jekyll et Mr Hyde de seconde zone — d’ailleurs, quand Sandrine le regardera vraiment, sans amour, elle le verra pour de vrai, petit, minable, ridicule, haineux — : jamais il n’est fait mention de son prénom, ce qui ne le déshumanise pas vraiment, mais marque plutôt l’impossibilité d’une intimité avec lui, l’impossibilité d’une sincérité. Le personnage de la policière, spécialiste du phénomène d’emprise, est longtemps désignée par la flic dans le récit de Sandrine, jusqu’à que cette dernière commence à comprendre, à accepter qu’elle est en danger auprès de son homme : là, la flic devient Lisa, c’est une adjuvante, elle est fiable. Elle enquête sur la première femme, les circonstance de son amnésie, soupçonne le mari, fouine, flique : c’est une femme forte, empathique, une alliée de poids que Sandrine apprend à apprécier pour toutes ces qualités.

J’ai dévoré ce roman en deux jours, je n’ai fait que ça, d’ailleurs, pendant deux jours, lire et penser à La deuxième femme, à Sandrine, une Madame-tout-le-monde qui se bat contre elle-même, contre son poids, son hyperphagie, son corps qu’elle déteste, alors qu’elle est jolie, tous lui disent — sauf lui — mais qui va finir par se battre pour sa survie. C’est un roman très noir, de plus en plus glaçant, avec des personnages forts, criants de vérité, du gamin battu au flic maladroit, en passant par les beaux-parents bienveillants. Louise Mey nous immerge dans la tête d’une femme victime d’emprise, exerçant elle aussi une emprise, parfaitement saine quant à elle, sur ses lecteurs et ses lectrices qui se retrouvent totalement happés par un récit haletant, porté par une écriture vive, électrique, millimétrée, le souffle coupé, inquiets, apeurés, bouleversés. C’est un roman qui fait réellement peur, Langlois est vraiment effrayant. Mais ce qui est le plus effrayant, c’est que des Sandrine, on en croise tous les jours, j’en croise tous les jours, sans le savoir, aveugle à leur détresse, et c’est ce qui me glace le plus.

Anne

La deuxième femme, Louise Mey, Pocket, 7.60€

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