Suspicious River de Laura Kasischke

Paru en 1997, Suspicious River est le premier roman de l’écrivaine américaine Laura Kasischke et déjà, il est parcouru par ce qui hante encore l’autrice des Revenants : la boue derrière le clinquant des apparences, la fausse bienveillance des braves gens, la violence de la rumeur et toute la saleté camouflée derrière les fenêtres closes des petites maisons bourgeoises de cette terrifiante classe moyenne américaine. À travers le portrait serré de Leila, une fille du coin, Laura Kasischke déroule, avec une poésie amère et sublime, les mécanismes psychologiques et sociaux qui ont conduit cette femme a priori sans histoires à sombrer dans un cauchemar de plus en plus sordide. Une lecture éprouvante et brutale, portée par une plume évocatrice et terriblement sensible.

Leila, jeune beauté de vingt-quatre ans, est réceptionniste au Swan Motel, à Suspicious River, une petite ville tranquille du Michigan, aux États-Unis. Leila semble mener une vie simple et paisible. Elle travaille dans un établissement respectable qui reçoit des touristes et des familles venus découvrir la région, sa faune et sa culture indienne paradoxalement détruite par les bulldozers. Elle est mariée à un homme somme toute patient, son amoureux du lycée, qui l’attend les soirs où elle finit tard et lui apporte son déjeuner au travail. Cependant, ce tableau d’apparence anodine masque péniblement deux solitudes qui ne font finalement que se croiser. Rick, le mari, se bat toutes les nuits contre des fantômes et se débat la journée contre une anorexie mentale qui le ronge, comme si vivre avec Leila était devenue un poison l’anéantissant à petit feu. De son côté, Leila, qui passe ses nuits sur le canapé du salon tant son époux s’agite dans leur lit, se prostitue la journée auprès de quelques clients du motel où elle travaille. Rapidement, elle se fait une réputation auprès des types du coin et des gars de passage comme des routiers et des commerciaux, venus au Swan Motel spécialement pour un moment avec elle. Elle se laissera même embobiner, plus ou moins consciemment, par un baratineur qui va la manipuler pour l’exploiter. Sans joie ni tristesse, sans émotions ni peur, mécaniquement, elle enchaîne les passes comme si elle était anesthésiée du réel, et entasse les billets gagnées dans une boîte à bijoux. Pour acheter quoi ? Même Leila l’ignore. Quelque chose de blanc et de lisse. Une renaissance dans la pureté.

Car de la pureté, Leila en réclame à corps et cri, en silence, pendant que des inconnus jouissent en elle. De l’innocence. Alors que l’autrice nous fait le récit du quotidien de plus en plus trouble de la jeune femme, plusieurs analepses s’entrecroisent, tissant l’histoire de Leila, de son enfance à aujourd’hui, racontant sa mère, jeune femme séduisante trompant ostensiblement le père de Leila avec son oncle, son père, homme perpétuellement désolé, désolé pour sa femme, pour son frère, pour sa fille, désolé pour tout, son petit-ami qui deviendra son époux, jeune type naïf et amoureux. Et puis, tous les autres types, pas seulement ceux du Swan Motel. Tous les autres types, du garagiste au révérend, en passant par des adolescents curieux, qui y vont parce qu’ils peuvent. Il paraît qu’elle est d’accord ! Et puis il y a aussi les femmes, celles qui jugent de haut de leur bien-pensance, condescendantes, parfois compatissantes. Mais non, elle ne ferait pas ça, pas comme sa mère. Ainsi, les temporalités se mêlent, le récit devient de plus en plus trouble, dissonant, il remonte le courant d’une rivière suspecte vers sa source, le traumatisme originel, élément central, mis en valeur avec le paratexte qui l’élève au cœur même du roman, élément-clé qui ouvre une boîte de Pandore aussi sordide que violente.

Car ce traumatisme originel, celui des circonstances de la mort de la mère, impacte aussi bien Leila que la ville même de Suspicious River, saleté de petite ville puritaine, hypocrite et lâche, où les porcs sont légions, et les truies aveugles. Où la violence rampe dans la fange comme une rivière coule sur son lit de vase. Laura Kasischke est ici aussi incisive que lyrique et déploie une écriture habitée, parfois froide, crue, brutale, quand elle narre, sans pour autant s’y attarder indécemment, les passes de Leila et les viols qu’elle subit, finalement, à la chaîne — par ailleurs, je préfère avertir les lecteurs et lectrices sensibles à la question du viol que ce texte en recèle de nombreux, dans des passages brefs mais très éprouvants à lire. Cependant, la plupart du temps, l’écriture est abondamment métaphorique dans ce roman, tant et si bien que le réel, dans ce qu’il a de plus concret et de plus banal, est déréalisé par la beauté d’images évocatrices et puissantes, plongeant le lecteur dans les mécanismes dédaléens d’une psyché abîmée. Et Laura Kasischke nous invite alors à un voyage dans l’intériorité profonde de cette âme traumatisée, un voyage tortueux vers la destruction, l’anéantissement, la distanciation du corps et de l’esprit, pour se purger, dans la boue la plus dégueulasse qui soit, et renaître, enfin lavée. Innocente.

Laura Kasischke est vraiment une autrice que j’aime de plus en plus. Elle ose vraiment aborder avec une intelligence dans son écriture des questions vraiment sensibles, sans concession ni tiédeur. Ni sensationnalisme. Ici, la question de la filiation, de l’héritage familial, est abordée dans ce qu’il a de plus pervers, à travers cette nécessité, sinon cette obligation, de marcher dans les pas de ses parents. L’histoire racontée est abjecte, la destinée de cette pauvre Leila est terrible et terrifiante, celle d’une fille de pute morte prématurément, mais c’est une histoire que l’on connaît tous et toutes, on nous l’a déjà racontée. Cependant, l’autrice nous raconte cette histoire avec une poésie tellement sublime, qu’elle la déréalise, comme si Leila, le sujet de cette histoire, en proie à des prédateurs sauvages qui la traitent comme une chose, parvenait à s’extraire du monde, pour ne le vivre qu’à travers son intériorité. Sans joie ni tristesse, elle traverse les événements, se voyant de plus en plus sombrer dans un cauchemar, engluée dans des métaphores qui l’aveuglent, consciente du danger, mais incapable de s’en extirper. Et pourtant, le monde explose d’odeurs, de couleurs, de sensations autour d’elle, elle s’accroche à ça pour marcher, inéluctablement, dans les pas de sa mère, vers sa fin. Et son recommencement. Étrange texte initiatique, quasiment ritualiste, que ce Suspicious River, premier roman intense qui a présagé une littérature aussi sombre et troublante que nécessaire.

Anne

Suspicious River, Laura Kasischke, traduit par Anne Wicke, Le Livre de poche, 7.70€