Le cœur est un chasseur solitaire de Carson McCullers

Publié en 1940 alors de Carson McCullers n’a que 23 ans, Le cœur est un chasseur solitaire est un grand classique de la littérature américaine, dressant le portrait du Sud de l’Amérique des années 1930, alors que les fascismes émergent en Europe. Avec pour toile de fond ce pays en proie aux incertitudes pour l’avenir, aux inégalités sociales et raciales, le récit s’articule autour du personnage emblématique du muet, autour duquel gravitent les quatre autres personnages principaux du roman, comme autant d’âmes solitaires piégées par un impérieux besoin de rompre cette solitude. Carson McCullers donne ici la parole aux marginaux, une gamine qui rêve de musique, un Noir qui rêve de justice, un muet qui rêve d’être écouter, etc., faisant résonner la voix d’une autre Amérique que celle des dominants.

Le récit se déroule dans les années 1930, dans une petite ville du Sud des États-Unis. Dans ce cadre, John Singer et Spiros Antonapoulos, deux amis sourds-muets vivent ensemble, jusqu’au jour où ce dernier est interné. Singer est contraint de changer ses habitudes : il s’installe alors chez les Kelly qui logent plusieurs personnes dans leur maison et va prendre ses repas dans un bar, toujours le même. Autour de ce personnage du muet, un grand type charismatique, objet de tous les fantasmes de bienveillance de celles et ceux qui le croisent, plusieurs destins vont s’entrecroiser : ceux de Mick Kelly, la fille des logeurs de Singer, du docteur Copland, un Noir engagé pour les droits civiques des afro-américains, de Biff Brannone, le tenancier du bar où Singer prend ses repas, et de Jake Blount, un habitué du bar aux idéologies communistes. Rien ne lie ces quatre personnages sinon leur attachement au muet chez qui ils vont tous pour se confier.

Chaque personnage a un rêve profond, une ambition ou un désir qui lui donne des ailes ou le détruit à petit feu : Mick veut vouer sa vie à la musique, Copland veut l’égalité pour son peuple, Blount veut la justice sociale, Brannone veut l’amour. Et le sourd-muet veut ce que tous veulent le plus, la synthèse de tous ces désirs profonds : être compris. Ainsi, l’autrice dresse avec humanité mais aussi amertume le portrait d’une Amérique désolée, en proie aux déterminismes socio-culturels dont chacun peine à s’extirper. À travers une galerie de portraits aussi riches que variés, Carson McCullers évoque une Amérique malade, aux prises avec une violence ordinaire traitée ici de manière brute, soudaine et pourtant, quotidienne. Elle dénonce ainsi l’omniprésence des armes dans les foyers américains, jusque dans les mains des enfants, les violences policières, l’institutionnalisation du racisme et les comportements que cette violence ordinaire impliquent dans la vie de tous les jours de ses protagonistes. L’injustice est ici poignante, c’est celle de l’impuissance des classes dominées et du poids écrasant du désespoir.

Le point fort du roman est l’empathie que l’autrice témoigne envers les Afro-Américains et la justesse avec laquelle est rend compte de l’oppression et des violences racistes qu’ils subissent au quotidien. Le fait d’utiliser une narration en focalisation interne, passant d’un personnage à l’autre, renforce l’empathie dont elle fait part vis-à-vis de ses personnages et met en lumière aussi bien l’absurdité que l’horreur du racisme du point de vue de celles et ceux qui le subissent. Carson McCullers excelle réellement dans l’écriture de l’altérité, donnant avec lucidité et intelligence la parole aux autres, à ceux qui sont différents, à ceux qu’on n’écoute pas. Aux muets de la grande histoire. Mais elle se distingue aussi par la voix quasi-autobiographique qu’elle donne au personnage de Mick, jeune fille qui rêve d’un piano, qui bidouille un vieux ukulélé pour en faire un violon, qui s’affame pour apprendre le solfège, qui pleure en entendant Mozart à la radio. Carson McCullers jouait du piano enfant, elle raconte d’ailleurs dans sa biographie qu’un piano offert par son père lui a permis de mieux vivre la solitude dont elle a souffert quand elle était jeune. Dans Le cœur est un chasseur solitaire, la musique joue un rôle thématique prédominant, mais c’est dans l’écriture qu’elle transparaît le plus : l’autrice use d’une prose très musicale, composée de rythmes variés, jouant avec les sonorités. Le rythme joue d’ailleurs un rôle majeur dans les moments de tensions, les événements, souvent secs et brutaux, quasi elliptiques, en contraste avec des passages plus lyriques où le récit se concentre sur l’intériorité des personnages.

Mais le cœur de ce roman reste la solitude. Les personnages principaux sont autant d’âmes solitaires et esseulées, en proie à un besoin vital d’être entendu et compris. Le personnage du muet devient alors emblématique de cette écoute que chacun recherche, à ses propres dépends, lui qui, comme chacun des quatre autres personnages principaux du roman, veut à tout prix être entendu et compris. Carson McCullers, en prenant le parti de donner la parole à chaque personnage par le biais de la focalisation interne, nous donne à voir l’étendue du sentiment de solitude qui traverse le texte, avec pudeur mais aussi compassion. Elle questionne notre rapport aux autres, notre capacité à communiquer, dans la posture de locuteur mais aussi d’interlocuteur, de destinataire, mettant en cause notre capacité à échanger, à communiquer pleinement, en écoutant l’autre mais aussi en lui parlant, sur un même plan d’égalité, dans un réel échange. Elle parle ainsi de la douleur de ne pas être entendu ni compris. Le dialogue final, entre le docteur Copland et Jake Blount, est symptomatique de cette impossibilité de communiquer, car ces deux personnages disent chacun, en fin compte, la même chose, ils aspirent tout deux à la justice, à la liberté et l’égalité, mais ils ne parviennent pas à se comprendre. Quand ils ne sont pas muets, ils deviennent sourds aux autres.

Le cœur est un chasseur solitaire est un beau livre, profondément humain, touchant et bouleversant à bien des égards. Carson McCullers était toute jeune quand elle a écrit ces mots, porté son histoire, et c’est une belle prouesse. Une prouesse d’écrivaine, car la narration de son roman, de même que la musicalité de son style sont parfaitement maîtrisées, mais aussi une prouesse d’humanité tant l’autrice fait preuve d’altruisme dans son propos et de sensibilité dans son écriture. Ce qui est assez bluffant venant d’une gamine de 23 ans ! Le propos du roman n’en demeure pas moins pessimiste et amer, le destin de nos personnages étant incertain pour les uns, trop certain pour les autres. Un roman qui nous laisse avec un sentiment doux-amer, une tendre mélancolie et quelques regrets aussi. Mais avant tout, un roman qui ouvre les yeux des lecteurs et des lectrices, qui met des questions légitimes dans leurs bouches et les invitent à prêter l’oreille aux marginaux et non plus aux dominants. Un roman qui nous enjoint à dire et écouter, à ne plus rester sourds et muets devant l’injustice.

Anne

Le cœur est un chasseur solitaire, Carson McCullers, traduit par Frédérique Nathan, Le livre de poche, 8.40€

4 commentaires

    1. C’est le premier roman que je lis de Carson McCullers et il me donne très envie d’aller fouiller dans sa bibliographie, malheureusement très courte ! Merci pour ton commentaire 🙂

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