Histoires bizarroïdes de Olga Tokarczuk

Avec Histoires Bizarroïdes, Olga Tokarczuk poursuit ses pérégrinations dans le temps et l’espace, expérimentant une littérature affranchie de l’arbitraire des genres, décloisonnant les carcans éditoriaux pour réinventer une mythologie nouvelle, pertinente et spirituelle sur le monde d’aujourd’hui. Cet ouvrage rassemble plusieurs nouvelles, entre contes noirs et récits de science-fiction, qui s’inscrivent dans la filiation d’œuvres fondamentales, comme celles d’Andersen ou d’Ovide, comme autant de nouvelles fables qui nous racontent une mystique rénovée qui éclaire sous une étrange lumière les fragilités de notre civilisation.

Le recueil rassemble 10 nouvelles : Le Passager, Les Enfants verts (qui est déjà paru en 2016 aux Éditions La Contre Allée), Les bocaux, Les coutures, La visite, Une histoire vraie, Le cœur, Le Transfugium, La montagne de Tous-les-Saints et Le calendrier des fêtes humaines. Il s’ouvre sur une nouvelle très courte, narrant une histoire à la manière de l’anecdote — un homme assis à côté de moi lors d’un vol m’a raconté… — dans la lignée d’Edgar Poe — un récit fantastique à chute. Cette première nouvelle annonce le ton du recueil ainsi que le projet d’écriture d’Olga Tokarczuk : je ne vais pas divulgâcher la teneur de cette nouvelle, d’autant qu’elle est vraiment très brève, mais l’autrice polonaise y explore la figure fantastique du fantôme tout en renouvelant sa valeur symbolique, l’inscrivant dans un temps non plus passé mais à venir ; ainsi, elle invente, sur le mode de la légende urbaine ou contemporaine, un mythe moderne, davantage apte à nous parler de notre monde que notre bon vieux Edgar Poe s’adressant aux lecteurs et lectrices du XIXe siècle. Il ne s’agit pas de dépoussiérer le passé, mais d’actualiser notre héritage culturel pour construire de nouveaux mythes, plus pertinents pour nous parler de nous, lecteurs et lectrices du XXIe siècle. Car nous avons besoin de ces nouveaux mythes, les anciens étant devenus insuffisants, voire caducs, pour nous parler au mieux de notre monde, saturé d’informations, qui se mue à toute vitesse.

Dans Histoires Bizarroïdes, chaque récit est ainsi une tentative de construction de mythes modernes, érigés non à la gloire mais sur les fondements du passé, pour donner une dimension universelle, ou du moins, une certaine hauteur à la perspective de laquelle Olga Tokarczuk nous amène à contempler le monde. Ainsi, l’autrice nous parle sous un angle novateur de notre rapport au monde, de notre besoin impérieux de connexion avec la nature, dans sa dimension sauvage, mais aussi cyclique, ainsi que de notre civilisation, de notre spiritualité et des institutions religieuses qui la réduisent au ritualisme, de notre savoir scientifique et de la technologie au service du transhumanisme, de notre désir d’immortalité et des frontières que nous cherchons à fixer et à transgresser. Ces thématiques fortes sont abordées par le biais d’une symbolique toute aussi puissante, Olga Tokarczuk jouant avec les anciens mythes en réinvestissant des figures fortes de notre culture, comme, par exemple, celle des saints, de la mère, du loup, du surhomme, de l’oracle, du double, etc. Elle emprunte ainsi au conte, à la fable, au roman gothique et fantastique, à la science-fiction, au récit d’anticipation, à la nouvelle (à chute donc), réécrivant à la manière de Ovide, Kafka, Poe, ou encore Andersen, des histoires; oui, bizarroïdes, absurdes, désenchantées et enchanteresses, des histoires puissantes qui marquent l’imaginaire, de ces histoires étranges qui restent, qui dérangent, qui interpellent. Et cela, sans jamais sombrer dans une noirceur facile ou un quelconque sensationnalisme.

J’adore l’univers d’Olga Tokarczuk ! Je l’ai découverte grâce à sa nobélisation en 2019, avec notamment la nouvelle Les Enfants verts que j’avais effectivement trouvé assez bizarroïde pour me donner envie de plonger dans ses romans avant d’oser me lancer dans les très intimidants Livres de Jakób. Parmi ses Histoires bizarroïdes, j’ai particulièrement aimé Le Transfugium qui raconte la transfugation d’une femme qui quitte la civilisation humaine pour vivre une vie nouvelle, au-delà des frontières de l’entendement humain. C’est un texte que j’ai beaucoup aimé car il réinvestit des mythes que j’adore, Les Métamorphoses d’Ovide, autour d’une figure que j’idolâtre, celle du loup. Autant dire que là, Olga Tokarczuk a tiré en plein cœur sans rater son coup, m’émouvant aux larmes et murmurant à mon esprit une belle histoire sur la liberté qui interroge ses limites, celles de la science, celles de nos acceptations, celles de notre nature propre, celles de notre rapport aux autres, à notre famille. Beaucoup de choses sont dites dans ces nouvelles, beaucoup de questions sont posées. La puissance de ces textes procède également, outre leur brièveté qui condense un propos sans nuire à sa complexité et le sublime de ses fantasmagories, de leur force d’évocation et des multiples manières, arborescentes, de les recevoir. De plus, les diégèses dans lesquelles ces histoires se déploient sont traversées par ce que l’autrice appelle sa tendresse qui lui permet, en évoquant le monde qu’elle écrit, les gens, les objets, les lieux qui le font, d’évoquer concrètement un ressenti affectif partagé, de donner vie à ce monde et effectivement, les mondes qu’elle dépeint sont profondément tangibles.

Si vous aimez Olga Tokarczuk, je vous conseille évidemment de vous jeter sur ce dernier recueil de nouvelles, moi qui ne suis pas spécialement friande de ce genre, je me suis régalée ! Les Éditions Noir sur Blanc qui l’ont fait paraître ont sorti en même temps Le tendre narrateur, Discours du Nobel et autres textes qui regroupe trois textes théoriques dans lesquels Olga Tokarczuk explicite son projet littéraire, son rapport à la littérature et au monde, ses engagements idéologiques et le besoin impérieux que nous avons à repenser les mythes qui forgent notre pensée à travers une réinvention des modes de narration. Elle consacre également un texte sur le rôle indispensable des traducteurs dans la transmission des savoirs en s’appuyant sur la figure d’Hermès — notons au passage l’excellent travail de Maryla Laurent qui nous transmet en français ces magnifiques textes. Enfin, avec La fenêtre, elle réfléchit au changement que le monde amorce en écrivant un texte sur le confinement — à mille lieues des fadaises particulièrement gênantes que nous avaient pondues quelques Slimani et Darrieussecq au printemps dernier.

Anne

Histoires bizarroïde, Olga Tokarczuk, traduit par Maryla Laurent, Éditions Noir sur Blanc, 19€
Le tendre narrateur, Discours du Nobel et autres textes, Olga Tokarczuk, traduit par Maryla Laurent, Éditions Noir sur Blanc, 10€

2 commentaires

    1. La nouvelle correspond plutôt bien à l’écriture d’Olga Tokarczuk, elle qui prône l’avènement d’une narration « arborescente ». Ses romans reprennent ce principe, je pense notamment aux Pérégrins qui reprend cette architecture d’apparence fragmentée mais qui peu à peu trouve ses cohérences. Olga Tokarczuk, c’est une tisseuse, et ses nouvelles sont autant de brins qu’elle tisse pour nous parler avec toute son intelligence du monde. J’espère que tu vas te laisser tenter 🙂

      Aimé par 1 personne

Les commentaires sont fermés.