Parole de femme de Annie Leclerc

Paru en 1974, l’essai Parole de femme d’Annie Leclerc sonne encore à nos oreilles dans un tintement aussi clair que douloureux : clair, parce qu’il est criant de vérité et de lucidité, clair parce qu’il parle du monde tel qu’il demeure, depuis près d’un demi-siècle, injuste, oppressant, inégalitaire ; douloureux, parce que le monde, s’il semble annoncer l’amorce d’un tournant, ne bascule toujours pas vers la lumière et sombre, inéluctablement et tragiquement, dans les ténèbres. Mais lire Parole de femme aujourd’hui, c’est aussi une manière pleine de grâce de se réconcilier avec aujourd’hui, car, au-delà de son propos fermement féministe, c’est une ode à la vie que chante Annie Leclerc, avec cette parole de beauté, tour à tour lyrique et indignée, ce cri de révolte et ce rire crâne qu’il est bon d’entendre résonner dans nos têtes harassées et désespérées. « Vivre est heureux », scande-t-elle, et il est bon de se le rappeler.

La raison d’être de cet essai est de faire résonner une parole qui se tait depuis des siècles, la parole des femmes qui vivent en silence au milieu des grands philosophes, les grands parleurs, à défaut de vivre avec eux. Cet essai est né du constat que ce sont les hommes qui parlent, qui font l’Histoire, qui détiennent le pouvoir, qui dirigent, qui énoncent les grands principes et qui hiérarchisent les valeurs du monde dans lequel les hommes et les femmes vivent. « Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde ». Et les femmes se taisent. Parole de femme, c’est une femme qui prend la parole pour parler en tant que femme du regard qu’elle pose sur le monde, à travers son regard de femme et par sa voix de femme. «  Moi femme, je pense, j’existe, j’aime, je veux, je ne veux pas… » Elle va ainsi décliner ce qui la rend femme, de l’enfance à la vieillesse, dans un texte où son expérience propre se fait l’écho d’une représentation du monde où les rapports de domination entre les hommes et les femmes sont à l’origine d’un système de valeurs totalement vicié par une masculinité mortifère. Annie Leclerc nous parle ainsi de son enfance, de ses premières règles, de sexualité féminine, de sa grossesse et de son accouchement, et par là même, du rapport que les femmes entretiennent avec leur corps. Et au-delà, elle nous parle de jouissance, de celle du corps, mais aussi de celle de l’esprit, du bonheur de jouir de la vie.

Annie Leclerc base sa théorie sur une opposition entre les valeurs masculines — pouvoir, possession, virilité, gloire, ambition, productivité, etc. — qui s’attachent au conflit, à la guerre et à la mort, et les valeurs féminines — la justice, la protection, le partage, l’éducation, les soins, etc. — qui relèvent quant à elle de la vie. Annie Leclerc tient un discours féministe dissident et assez marginal dans la mesure où elle cloisonne les activités dites féminines et les activités dites masculines. En effet, elle affirme que l’oppression des femmes par les hommes a pour origine la hiérarchisation des valeurs attachées aux domaines masculins et féminins : les valeurs masculines, comme l’héroïsme, le combat, la gagne, sont toujours prestigieuses alors que les tâches allouées aux femmes — soigner, éduquer, laver — sont considérées comme ignobles, comme de la basse besogne.

Ce n’est pas balayer ou torcher le bébé qui est mesquin, dégradant, c’est balayer angoissée à l’idée qu’on a encore à repasser ; repasser en se disant que ça ne sera jamais prêt pour le repas du soir ; voir sans cesse différé le moment où l’on pourrait s’occuper des enfants, aérer l’humus de leur terre, les arroser, les porter à bout de bras, leur mettre des rires dans la voix et des question sur les lèvres…
Ce qui est humiliant, c’est de faire un travail qu’aucun homme ne consentirait à faire, de faire un travail qu’au moins la moitié de l’humanité regarde de haut, ne regarde même pas.
Ce qui est harassant, si pénible et douloureux, c’est que ces tâches, à force d’être dégradées, déconsidérées, s’accumulent entre les seules mains des femmes, et qu’elles s’y épuisent, véritablement happées dans un engrenage de nécessités auxquelles elles ne peuvent échapper.
Si ce travail était perçu à sa juste et très haute valeur, il serait aimé, il serait choisi, convoité autant par les hommes que par les femmes. Il ne serait plus ce boulet, cette oppressante, irrespirable nécessité…

Ainsi, Annie Leclerc remet en cause le système de valeurs qui gère nos vies, la nature même de nos ambitions, personnelles ou universelles, s’interrogeant sur notre société et ses priorités. Elle constate alors que le monde est perverti par la manière biaisée dont les valeurs qui constituent notre civilisation sont hiérarchisées, si ce n’est par le fait même de cette hiérarchisation. Dans cette mesure, elle s’inscrit dans la filiation de Virginia Woolf qui, déjà dans Modern Fiction (1919) traduite dans L’Art du roman par Rose Celli, constatait ceci :

Quand la femme se met à écrire… elle constate sans cesse qu’elle a envie de changer les valeurs établies : rendre sérieux ce qui est insignifiant à un homme, rendre quelconque ce qui lui semble important.

Les valeurs prétendument sérieuses de la société s’incarnent le mieux dans l’espèce de néo-libéralisme que nous subissons depuis des décennies et qui détruit l’humanité : productivité, industrialisation, profit, économie de marché, concurrence, compétition, esprit d’entreprise. Tout cela détruit les ressources irremplaçables de la planète et conduit les hommes à s’entre-exploiter, à devenir matière, produit, marchandise. Au contraire, on constate de plus en plus que la libération des femmes s’accompagne inéluctablement de justice, d’entraide, d’aide aux plus démunis, de protection de l’environnement. Car le monde tel qu’il est structuré, pyramidal, nuit au plus grand nombre, femmes et hommes. On peut aisément le constater avec la crise sanitaire que nous traversons : les femmes sont en première ligne pour vaincre cette pandémie, elles exercent les métiers qui maintiennent la vie — métiers du soin au sens large, de l’éducation, de la vente — métiers perçus enfin pour leur caractère essentiel à la vie s’ils ne sont essentiels à la société néo-libérale. Lire Parole de femme à la lumière de l’actualité est une expérience aussi glaçante que salutaire : si le propos d’Annie Leclerc peut sembler extrême, il n’en demeure pas moins convainquant. Depuis la crise du Covid-19, on nous rebat les oreilles avec l’essentiel et le non-essentiel, l’utile et l’inutile. Et quel constat terrifiant que de découvrir ce que les puissants considèrent comme essentiel et utile ! La violence de cette pandémie, au-delà des pertes humaines évidemment, c’est l’absurdité du monde qu’on se prend en pleine face, dans toute la force de son ridicule et de son caractère mortifère !

Car la vie, dans ce qu’elle a de plus essentielle, est devenue secondaire, de même que sa jouissance. Jouir de la vie, au quotidien, sans générer un quelconque profit, juste vivre, sentir, toucher, rire, tout cela est relégué au statut de balivernes, de fadaises, de trucs de bonne-femme, vous savez bien ! Car c’est bien là un souci profond que de constater en tant que femme que tout ce qui se rattache à notre genre est moins important que ce qu’accomplissent les glorieux hommes. Même les choses de la vie les plus naturelles qui nous concernent sont dégradées, avilies, bafouées : avoir ses règles, c’est sale, accoucher, c’est douloureux, être sexuellement active, c’est perdre sa pureté. Annie Leclerc affirme la nécessité de renouer avec notre nature, sinon la nature. Un long passage de l’essai est consacré à l’accouchement d’Annie Leclerc, elle raconte comment elle a vécu ce moment si singulier et puissant où les femmes donnent naissance à un être nouveau. Et c’est renversant de beauté. L’ensemble de l’essai est d’ailleurs portée par une plume d’une intelligence prégnante, mais aussi d’une sensibilité éclatante : cette parole de femme est pleine de grâce, de beauté, de nuances. Mais ce passage, c’est de la poésie pure. En voici un extrait :

J’ai perdu les mots mêmes qui me choquaient la tête. Je suis devenue immense, tentaculaire.
Plus vaste que la mer.
Plus vide que le ciel.
Plus fracassante que le tonnerre.
La terre s’est ouverte. Je vais mourir ou je vais naître. J’ai déjà disparu. Temps ultime. La chaos gronde et se plisse. La montagne se ramasse et pousse la nuit. Cela ne se peut pas. C’est trop. TROP…
Ouverte encore, écartelée jusqu’aux confins…
Ainsi, cette puissance, c’est moi, ainsi le monde et la naissance première du monde, et l’aube extasiée de la nuit, c’est moi, ainsi l’immensité, c’est moi…

J’ai beaucoup aimé découvrir ce texte féministe fondateur. J’ai été surprise d’y trouver quelque chose que je n’étais pas venue chercher, une sorte de légitimité et aussi, une réconciliation avec le temps présent, au-delà des projets, juste se souvenir de jouir du présent, naïvement. Pouvoir dire sans honte, sans craindre d’être niaise et futile, oui, j’aime mettre un rire dans la voix de mes enfants et des questions sur leurs lèvres. C’est une des jouissances de la vie, la vie domestique qui peut être un bonheur, car un rire qui résonne entre les murs d’un foyer où sur une plage paradisiaque à l’autre bout du monde a le même son, celui du bonheur, simple et spontané, tangible et non plus insaisissable. C’est un bonheur viscéral, différent de celui d’être ici par exemple, d’écrire, de penser, de tenter avec cette nouvelle pierre de bâtir une vision pleine et juste du monde, pour mieux le comprendre et en saisir les multiples enjeux, pour que ma vie soit éclairée, pour chasser les ombres et tendre vers une lumière : ça, c’est une jouissance de l’esprit, un bonheur d’intellectuelle. Mais faire pouffer de rire mes puces, c’est un bonheur pour mes tripes, pour mon ventre qui les a faites et contenues. Ce livre m’a vraiment réconciliée avec ça. C’est un cri de révolte qui nous enjoint à retrouver un bonheur essentiel, celui de jouir de la vie, tant qu’on l’a, et d’appeler à ce que cette jouissance devienne harmonieuse dans le monde, qu’elle déleste les puissants de leur pouvoir et que nous revienne cette seule puissance d’exister.

Anne

Parole de femme, Annie Leclerc, Acte Sud / Babel, 7.70€

6 commentaires

  1. Je l’avais lu il y a quelques années et il m’avait beaucoup touché. J’émettrais toutefois une critique. il me semble que certaines valeurs dites « masculines, tel l’héroïsme par exemple, se retrouve aussi chez les femmes. Elles ont dû i souvent se battre ! Et elle prône un féminisme différencialiste, avec lequel je suis parfois en désaccord. Je crois beaucoup aux vertus de l’éducation.

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    1. Je suis d’accord avec vous, on trouve beaucoup d’héroïsme chez beaucoup de femmes ! Le propos d’Annie Leclerc n’est pas de dire que les femmes n’ont pas de qualités dites masculines : combien de fois on a entendu de parler de « ces femmes qui ont des couilles » parce qu’elles ont accompli quelque chose de grand ? Le problème, c’est que l’héroïsme est associé à la masculinité et les héroïnes sont exceptionnelles dans les représentations véhiculées dans les mythes fondateurs de nos sociétés, même dans les mythes modernes diffusés notamment dans le cinéma hollywoodien. Mais si l’héroïsme est noble, le combat ordinaire que mènent toutes les femmes, avec courage et abnégation, n’en est pas moins respectable.
      Et, de même, le féminisme différentialiste prôné ici me fait tiquer, mais m’amène à réfléchir aussi sur le monde, d’un point de vue différent de ce que je pensais être des convictions profondes chez moi. Cet essai m’a vraiment bouleversée, dans mon cœur et mes certitudes. Je dois encore y penser 🙂

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  2. Ah. Bon. C’est évident que je le veux. C’est vrai que le féminisme m’intéresse, que la voix des femmes revient souvent dans les livres sur lesquels je jette mon dévolu… Mais là, cet extrait sur l’accouchement, c’est d’une étrange beauté crue. J’adore.

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    1. En effet, quelle plume ! Annie Leclerc porte une parole féministe assez différente des autres voix féministes que j’ai pu lire avant, c’est intéressant de confronter nos certitudes à son argumentation plus que maîtrisée. Ce texte ne m’a toujours pas quittée, je pense qu’il aura son importance dans mon parcours féministe. J’espère que tu y trouveras de quoi approfondir tes réflexions. Merci d’être passée sur le blog ce matin 🙂

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