La Légende de Bloodsmoor de Joyce Carol Oates

Tous les ans, à l’approche du 31 octobre, nous vous concoctons pour notre plus grand plaisir une section d’ouvrages pour Halloween, en lien avec la littérature fantastique / d’épouvante, nos tops d’Halloween. Mais depuis l’année dernière, en plus de notre traditionnel top de l’horreur, cette année consacré aux maisons hantées, nous avons eu envie de mettre à l’honneur durant l’ensemble du mois d’octobre les genres littéraires en lien avec cette fête, avec son lot de sorciers et de sorcières, de monstres et de démons, de revenants de tout poils, de brouillard, de clairs-obscurs et de nuits de pleine lune, de cauchemars et de terreur !

Nous ne sommes plus en octobre, me direz-vous ? Mais franchement, entre nous, que serait un mois de l’étrange de 30 ou 31 jours ? Une farce, une fadaise, un lieu commun que dis-je ? Une grossière platitude. En ce dernier jour du mois, le 36 octobre donc, je clos notre mois de l’étrange — avec retard diraient les mauvaises langues, je préfère y trouver une forme de panache… — avec le second opus de la saga gothique de Joyce Carol Oates, La Légende de Bloodsmoor.

Ne vous fiez ni à ce titre ni à cette couverture — faussement — niais, on y trouve déjà, sans avoir ouvert le livre, toute l’ironie de l’autrice : elle ne va pas nous conter la grande et glorieuse histoire de jeunes filles de bonne famille. Oh non ! Son roman recèle une histoire toute autre, celle des malheurs et des infortunes toute relatives de la famille Zinn. Et ce « toute relatives » a son importance car le récit lui-même porte en lui cette imperfection, cette approximation de la subjectivité, celle de la narratrice du roman. Elle se présente dès les premières lignes du récit comme le « chroniqueur officiel de la famille Zinn » — elle sera plus loin désignée par le terme d’« historienne », ce qui témoigne d’un réel problème de traduction en raison de cette hésitation entre un parti pris inclusif ou non : ç’aurait été bien plus clair de parler d’emblée de « chroniqueuse » ! Enfin bref… — et se manifestera de plus en plus au fil de texte à travers des jugements de valeur orientant son propos vers un discours on ne peut plus réactionnaire ! C’est évidemment là qui se déploie toute l’ironie de l’autrice, mais nous y reviendrons plus tard.

La Légende de Bloodsmoor raconte l’histoire de la famille Zinn qui s’est établie à Bloodsmoor, en Pennsylvanie, dans la célèbre maison octogonale, espèce de manoir gothique de nouveau riche, dans lequel l’inventeur John Quincy Zinn vit avec sa femme Prudence, une riche héritière de la famille Kiddemaster et leurs cinq filles, Constance Philippa, Octavia, Malvinia, Samantha et Deirdre, la petite dernière qui a été adoptée après la mort de ses parents. Le récit se déroule à la fin du XIXe siècle, période de l’histoire américaine qui verra bien des bouleversements, comme l’avènement de l’industrialisation, les mouvements pour les droits civiques ou encore l’émergence de groupes militants anti-racistes et féministes. En parallèle à cette grande Histoire, la famille Zinn, conservatrice, va enchaîner ce que leur chroniqueuse rapportera comme de grandes tragédies avec comme événement déclencheur l’enlèvement surnaturel de la jeune Deirdre, alors âgée de 16 ans, en plein domaine des Zinn, sous les yeux sidérés de ses sœurs : un ballon noir surgit de nulle part et une ombre à son bord s’empare de la jeune fille avant de s’enfuir de manière aussi inexplicable qu’il était apparu. À partir de ce jour de malheur, l’infortune va s’abattre sur l’honorable famille et les filles Zinn vont chacune être promises à un destin horrible. En tout cas, c’est ce que la chroniqueuse affirme ! Car en réalité, les sœurs Zinn vont emprunter chacune à leur manière un chemin initiatique qui les conduira à une émancipation, en parallèle au mouvement des suffragettes. Et cette émancipation féminine, passée au crible du conservatisme, est une horreur, une malédiction que seul le registre gothique peut retranscrire : sinon comment expliquer, tant il est inimaginable pour les traditionalistes du XIXe siècle — et pas seulement ! — qu’une femme puisse se permettre de devenir libre ?

La coloration gothique du roman est ici pleinement ironique : il s’agit pour Joyce Carol Oates de se moquer de sa narratrice, une conservatrice raciste et sexiste, qui utilise des éléments du fantastique pour masquer la réalité, pour se/nous voiler la face, tout simplement ! Le fantastique, c’est à dire l’irruption dans l’univers du récit d’éléments surnaturels, est le dernier rempart derrière lequel choisit de se cacher la narratrice pour que l’honneur la famille Zinn soit sauf. Le Mal, les esprits, la malédiction sont en cause pour elle, alors que les sœurs choisissent en réalité la liberté, certaines quitteront leur famille pour s’épanouir professionnellement, une autre choisira la voix de l’amour — un amour même pas rentable ! —, l’une deviendra un homme alors que la plus docile des cinq, Octavia, parviendra par des voies criminelles — ce qui est seulement suggéré — à se libérer de l’emprise du vieux monde. Ainsi, une double lecture, crédule et incrédule, est nécessaire pour saisir les véritables enjeux du roman et par la même, la véracité des événements contés, masquée ici par la malhonnêteté évidente de la narratrice qui falsifie la vérité — factice — de la diégèse. Ce procédé est un bonheur d’ironie ! Quel plaisir de retrouver ici la verve si fine d’une Joyce Carol Oates particulièrement incisive et désopilante ! L’esthétique gothique est renforcée par des personnages historiques comme le célèbre médium Daniel Dunglas Home ou Madame Blavatsky, fondatrice de la société théosophique ici malmenée par la plume narquoise de la narratrice du roman. On retrouve différents motifs du fantastique, comme le spiritualisme très en vogue à la fin du XIXe siècle, mais aussi le motif de la malédiction qui se manifeste par une mystérieuse empreinte de la Bête sortie de nulle part et déclinée à outrance par la chroniqueuse, notamment pour expliquer la libération sexuelle des femmes. Ainsi, cette dernière utilise à son avantage le gothique pour tromper ses hypothétiques lecteurs et lectrices qui verraient dans l’émancipation des jeunes femmes une manifestation diabolique et décadente du Mal et non celle du progrès.

Joyce Carol Oates s’amuse à grossir les traits conservateurs de sa narratrice et par la même, dénonce les conditions des femmes dans la société américaine. Car au XIXe siècle comme aujourd’hui, le combat pour l’égalité entre hommes et femmes dans la société est loin d’être gagné. Elle dénonce notamment l’objectivation du corps féminin et les injonctions à la beauté que subissaient et subissent encore les femmes, tangibles dans le récit par les descriptions de la chroniqueuse des sœurs qui s’appuie exagérément sur leurs mensurations, notamment la taille de leur taille qui relève presque d’un fétichisme malsain. Ainsi, l’autrice ironise sur le caractère surnaturel, dans le sens d’inatteignable et c’est sans doute là l’élément le plus fantastique du roman, du modèle de beauté académique, avec cette taille de guêpe inhumaine qu’il faut façonner dans des corsets étriqués et douloureux, sans parler de la jeunesse, éphémère, qui quittera même la plus belle des sœurs Zinn vers la trentaine… L’autrice dresse également un portrait sans concession de la vie conjugale puritaine, à travers l’histoire de la plus docile des sœurs qui subira des viols conjugaux particulièrement sordides, mettant en exergue l’hypocrisie d’un tel modèle existentiel et l’urgence pour les femmes de s’émanciper. La question de la transidentité est aussi abordée, même si ce sujet est pour la narratrice un tabou absolu, comme s’en amuse beaucoup Joyce Carol Oates. Je n’ai pas beaucoup eu l’occasion de croiser des personnages transgenres dans les romans que je lis, mais c’est une chose heureuse que ce thème soit ici développé comme un modèle d’émancipation et de liberté.

Une nouvelle fois, Joyce Carol Oates détourne le genre très stéréotypé du roman gothique pour proposer un texte à la fois ambitieux et méchamment ironique. En détournant le procédé du narrateur-chroniqueur de son temps, c’est le regard même que l’Amérique porte sur son Histoire que l’autrice met en cause, dénonçant avec humour et férocité la violence et l’hypocrisie sur laquelle le « pays de la liberté » s’est érigé. Car c’est cette voix malhonnête prétendument objective que l’autrice met à mal, se moquant de ses travers et de ses biais idéologiques. Et cette voix, c’est celle de l’Histoire, avec sa grande hache, comme disait Perec. Ainsi, l’autrice insiste sur la nécessité de relire l’Histoire des États-Unis qui jusqu’ici a contribué à fabriqué de toutes pièces des mythes fallacieux, comme celui de la femme parfaite ou de la famille bourgeoise comme seul modèle valable, mythes ici mis à mal à bien des égards à travers la famille Zinn, incarnée par la figure paternelle de l’inventeur raté qui finira par trouver le succès en créant le pire objet que l’Amérique ait mis au point — la chaise électrique — et la famille Kiddemaster, incarnée par l’épouvantable grand-tante Edwina qui possède l’argent et donc le pouvoir.

J’ai beaucoup aimé me laisser prendre au piège de Joyce Carol Oates qui s’amuse avec les codes classiques du genre romanesque, remettant en cause l’instance narrative même du récit qui nous est donné : le récit que nous lisons n’est assurément pas fruit d’une recherche scrupuleuse de la vérité diégétique car la narratrice maquille les faits pour les orienter idéologiquement. Il nous appartient alors de démaquiller ce texte de toutes ces impuretés, en jouant le jeu du lecteur ou de la lectrice intra-diégétiques (ceux pour qui la narratrice écrit) et extra-diégétiques (ceux pour qui Joyce Carol Oates écrit). Il en résulte un texte en crise, trouble, incertain, où les vérités se terrent comme une ombre dans les détails, les non-dits, l’honteuse honte d’une historienne sournoise, et donc de l’Histoire elle-même qui cherche à manipuler la vérité. C’est une ode à cette vérité, accessible si tant est qu’on veuille bien la voir.

Anne

La Légende de Bloodsmoor, Joyce Carol Oates, traduit par Anne Rabinovitch, Le Livre de Poche, 8.60€

4 commentaires

    1. Merci pour votre commentaire. La Légende de Bloodsmoor existe pourtant bel et bien en version numérique ! De toute façon, quelque soit le format que vous lui choisirez, ce roman est un petit bijou, j’espère qu’il vous plaira autant qu’il m’a plu 🙂

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