La série des Enfants de la violence de Doris Lessing

Attention chef-d’œuvre ! Et de ceux qui vont vous suivre toute votre vie ! Vous savez bien ! Ceux qui vous tiennent éveillé tard la nuit, qui vous rattrapent d’un souvenir fugace, qui partagent votre mémoire et imprègnent vos souvenirs, comme si vous y étiez. Ceux qui vous rendent connivent·e, compatissant·e, désolé·e, mais aussi fort·e, battant·e, résilient·e. Une amie. Et j’ai passé tout l’été auprès de cette amie, au rythme tranquille d’un tome par mois, alors qu’en son sein, elle porte tout sauf la sérénité, et décortique les déterminismes qui orientent inéluctablement et sans nuances nos vies. Nos vies de femmes, de bourgeoises, d’Européennes, d’Africaines, de citoyennes, de militantes… J’ai pris un plaisir d’intellectuelle auprès de cette amie de papier, désolée de la voir sombrer, interloquée par tout ce qu’elle m’a appris du chaos du genre humain, de la politique, du colonialisme, du racisme, du sexisme, de l’oligarchie, et de comment elle s’est démêlée de tout ça, tant bien que mal ! J’ai été happée par ce qu’elle m’a raconté, fascinée par son témoignage, amusée par la douce ironie qui a parsemé le récit de son existence et son sens de l’autodérision, parfois complice, parfois distante, parfois déçue, souvent admirative, toujours partante pour l’écouter, même si son récit est d’une noirceur sans illusion. Ce fut passionnant, long, parfois usant, parfois réconfortant, souvent violent. Un été bercé de réalité brute, de rêves inaccomplis, de désillusions et de mélancolie, mais aussi de murs à faire tomber, de prisons d’où s’évader, d’un fatalisme à menacer, la tête haute, provocante, sans remords, mais aussi voûtée, abattue et battue. Un combat. Une vie.

Les Enfants de la violence est une longue série de romans semi-autobiographiques, écrit par le Prix Nobel britannique Doris Lessing et publié entre 1952 et 1969. Cette vaste fresque où nous suivons le parcours du double littéraire de l’autrice elle-même est originellement composé de 5 volumes regroupés aux Éditions Albin Michel, puis aux éditions Le Livre de poche, en 3 volumes : les deux premiers volumes, Martha Quest et A Proper Marriage (Un mariage comme il faut) sont regroupés sous le titre des Enfants de la violence, les tomes suivants Ripple from a storm (L’écho lointain de l’orage) et Landlocked (Prise au piège) sous le titre L’écho lointain de l’orage et le dernier volume, The Four-Gated City, sous le titre La Cité promise. Nous y suivons le parcours de Martha Quest, de l’adolescence jusqu’à la mort, dans un futur dystopique de la fin du XXe siècle. Le récit commence dans les années 1930, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, dans une colonie britannique sud-africaine, et s’achève dans un monde post-apocalyptique en 1997. C’est un témoignage honnête et sans concession du siècle dernier qui a assisté à la montée du nazisme et du fascisme, à l’émergence de la société de consommation et du capitalisme, jusqu’aux grandes marches anti-nucléaires et pacifistes. La politique est au cœur même de cette œuvre magistrale qui se développe d’un point de vue universel, mais aussi personnel, à hauteur d’hommes, et plus précisément de femmes.

Cette fresque romanesque se démarque par son caractère semi-autobiographique : on devine facilement d’innombrables analogies entre la biographie de Doris Lessing et le parcours du personnage principal des Enfants de la violence, Martha Quest. Martha Quest la bien-nommée, car son existence est une longue quête d’identité : elle enchaîne les situations, pensant s’émanciper d’une cage symbolique pour pénétrer dans une nouvelle, perpétuellement prise entre son désir de révolte et sa soumission aux diktats sociaux qu’elle subit en tant que femme, bourgeoise et militante. Son parcours est ainsi une suite d’enfermements dans des situations étouffantes, marquées par un besoin vital d’en finir, de partir : un long et lent chemin qui conduit Martha vers l’émancipation. Un chemin souvent sinueux, ralenti, détourné. Un chemin que nous-mêmes, lecteurs et lectrices, devront emprunter pour découvrir les objets de cette longue quête initiatique. Ce parcours labyrinthique sera parsemé de combats, de rencontres avec des personnages divers, hauts en couleurs ou fades, révolutionnaires ou réactionnaires, que l’autrice croque avec un coup de crayon incisif et pertinent, dressant une vertigineuse galerie de portraits, faisant preuve d’une grande finesse psychologique et d’une densité sociale conséquente.

Le fatalisme moderne est le fil que va suivre Martha pour déambuler dans le dédale existentiel de la modernité, entre déterminisme sociologique et tragédie moderne. Le récit oscille d’ailleurs entre l’ambition de peindre le tableau le plus minutieux possible de son époque, dans la tradition des grands romans réalistes du XIXe siècle — comme Middlemarch de George Eliot — et une dimension beaucoup plus intime où l’autrice parle non plus seulement de son époque, mais de la manière dont cette dernière l’a façonnée. Elle évoque aussi avec beaucoup de subtilité les grands maux du siècle dernier, comme la guerre, le colonialisme, le racisme, le sexisme, les violences entre classes, etc. mais aussi les afflictions plus discrètes de la vie intérieure, la mélancolie qui se fait dépression et troubles psychologiques. Le thème de la folie traverse d’ailleurs cette toile romanesque comme elle a traversé le XXe siècle, pour s’achever en apothéose de désenchantement.

Parmi les nombreux déterminismes sociaux développés dans Les Enfants de la violence, Doris Lessing insiste beaucoup sur les conditions des femmes dans la société moderne qui les bride, symbolisées par l’image de l’enfermement dans un foyer (qui sera tour à tour pour Martha la ferme de ses parents, puis la maison de son premier mari, l’appartement du second qui se fait aussi siège social du groupe communiste auquel Martha adhérera quelques années, une cabane de jardin comme un refuge de fortune ou encore la grande demeure bourgeoise de son employeur londonien). Les périodes d’enfermement de Martha sont toutes caractérisées par le désir de partir et l’impossibilité de le faire. Parallèlement, les épisodes d’errance de la vie de Martha, comme celle de son arrivée à Londres, déracinée, sans travail ni amis ni projets, sont traités sous un angle mélancolique : la liberté ne lui permet pas de donner du sens à son existence car être libre, ce n’est pas faire quelque chose de sa vie, dans la mesure ce quelque chose entrave la liberté. Or, en tant que femme, Martha a peu d’options pour donner un sens à sa vie, tant professionnellement (secrétaire) que dans sa vie privée (épouse, mère ou amante). Doris Lessing dresse d’ailleurs un tableau très sombre du mariage du point de vue des femmes, qui relève de la soumission à leur époux sous peine de violences en tout genre, du harcèlement conjugal au viol, en passant par le chantage et les humiliations. La question de la maternité est aussi traitée selon la sphère publique (questions sur la contraception, l’avortement, la garde parentale, les conventions du couple, etc.) mais aussi personnelle (la grossesse et le corps mouvant qui va avec, l’ennui et l’inquiétude, l’accouchement, la douleur, l’éducation des enfants, etc.).

Les premiers volumes des Enfants de la violence se déroulent dans une colonie britannique, aussi la question du racisme y est-elle prépondérante. Doris Lessing décrit avec un soin quasi-documentaire les conditions des Noir·e·s et des Métisses dans cette colonie dont le passé esclavagiste a laissé de nombreuses séquelles. Il y est question des discriminations raciales aussi bien institutionnalisées qu’ordinaires. Avec une ironie cinglante, l’autrice décrit également le groupe communiste auquel Martha Quest adhère, groupe composé de bourgeois et de bourgeoises élitistes militant contre le racisme avec une condescendance elle-même raciste. Enfin, le thème de la guerre est omniprésent, qu’il s’agisse des blessures encore béantes de la Première Guerre Mondiale au début du récit à la menace imminente de la Seconde, puis d’une troisième, dystopique, à la fin du roman. La guerre est décrite non pas du point de vue des soldats en première ligne, mais de celui de celles et ceux qui attendent : qui attendent qu’elle commence, qui attendent qu’elle se termine, qui espèrent la paix. C’est une menace perpétuelle et inébranlable qui conduit l’humanité à sa folie. Dans un tel monde, fait de peurs, d’injustices, de violences, comment et contre quoi se battre ? Quel modèle de société saura sauver Martha et l’humanité ? Dans cette perspective, la question du choix est aussi primordiale que désespérée, dans la mesure où Doris Lessing ne cesse, dans ce long texte, de faire la démonstration du caractère illusoire du choix : le choix est un leurre et notre voie, prédestinée.

Comme je l’ai écrit précédemment, l’identité de Martha se construit au regard des événements historiques et politiques dont elle se fait le témoin lucide. Mais son apprentissage découle aussi de sa propre personne, unique, forte, déterminée, et de tout ce qui la caractérise : Martha se construit sur les fondements de son passé dans une colonie, dans la ferme isolée de ses parents, avec la brousse à perte de vue, de son héritage familial (avec une mère toxique et un père hypocondriaque), des séquelles des violences quotidiennes, vécues viscéralement, mais aussi de ses lectures, expérimentées dans des phases boulimiques où Martha lit à profusion. Le cheminement intime du personnage principal permet alors une mise en abyme du moi écrivain de Doris Lessing, ce qui est particulièrement tangible dans La Cité promise, texte beaucoup plus symbolique que les volumes précédents. En effet, ce dernier tome recèle différents personnages d’écrivains antithétiques — l’écrivain sérieux et l’écrivain de science-fiction — et met également en scène la découverte de Martha de l’ésotérisme et de la parapsychologie — je pense notamment à une scène complètement hallucinée aux accents carrolliens où Martha est en proie à une plongée dans la folie ou les fin-fonds de sa psyché — , ce qui va par ailleurs marquer une rupture de ton avec le reste du récit qui bascule de la grande fresque réaliste au roman d’anticipation. L’autrice elle-même marque ainsi son goût pour un genre jugé moins noble de la littérature, ce qui annonce son grand cycle de science-fiction Canopus dans Argo ou son roman mystique La Descente aux enfers. Aussi, si Martha n’écrit pas, elle porte néanmoins en elle une part autobiographique de la Doris Lessing écrivaine.

Roman d’apprentissage, témoignage d’une époque, dystopie, autofiction ou autobiographie déguisée, Les Enfants de la violence s’est révélé une monumentale fresque hybride où Doris Lessing laisse exploser ses talents de psychologue et la sagacité avec laquelle elle appréhende le monde. Avec justesse et honnêteté, elle peint une toile sombre de son époque, elle aussi hybride, de la jeunesse désœuvrée de l’entre-deux-guerres, aux grands mouvements pacifistes des années 1960, le tout entrecoupé d’espoirs et de désillusions, de guerres, de conflits, de doutes. C’est une œuvre qui m’a de prime abord paru facile d’accès, écrite avec efficacité et dynamisme. Le style de l’autrice se fait tour à tour réaliste, lyrique, intimiste, symbolique. Son propos est vaporisé d’un parfum de révolte et d’indignation, bouffée d’espoir dans cette œuvre sans concession qui broie nos illusions et nous entraîne dans une noirceur de plus en plus opaque. Cette plongée dans le désespoir m’est alors apparue plus complexe, en tant que lectrice mais aussi en tant que femme. Le récit léger de l’adolescente qui passait la nuit à se confectionner une belle robe blanche de soirée pour aller danser chez la voisine prend un tour désenchanté et le parcours de Martha relève de ce désenchantement, où peu à peu s’abattent les espoirs, mais Martha continue sa route escarpée, avec de plus en plus de clairvoyance et de sagesse. C’est un roman indispensable aux courageux et courageuses partant·e·s pour tourner près de 3000 pages de grande littérature exigeante, ambitieuse, viscérale et gratifiante — il faut quand même s’accrocher ! J’ai cru abandonner sur la fin, difficile de marcher vers la mort de Martha, d’abandonner sa quête, alors qu’elle avait encore tant à construire. Mais le chemin était beau et majestueux, à sa manière. Et Martha Quest est un magistral modèle d’émancipation, sans aucun doute.

Anne

Les Enfants de la violence, tome 1, Doris Lessing, traduit par Marianne Véron, Le Livre de poche, 11.20€
Les Enfants de la violence, tome 2, L’Écho lointain de l’orage, Doris Lessing, traduit par Marianne Véron, Le Livre de poche, 11.20€
Les Enfants de la violence, tome 3, La Cité promise, Doris Lessing, traduit par Marianne Véron, Le Livre de poche, 11.20€

4 commentaires

    1. Le Carnet d’or attend aussi dans ma bibliothèque… mais il risque de ne pas trop prendre la poussière, je crois que je vais rapidement me jeter dessus. Doris Lessing est une autrice merveilleuse, et j’espère que tu passeras un moment important en la découvrant. 🙂

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