Découvrir Doris Lessing avec ses Novellas

Depuis quelques mois, je tourne autour de Doris Lessing, intriguée par le caractère foisonnant et polymorphe de son œuvre dans laquelle j’ai pu observer des fictions psychologiques, autobiographiques, ésotériques, des sagas de science-fiction, des nouvelles, des romans longs, des romans courts, des mémoires ou encore des essais, de la poésie et du théâtre. Bref, un monde à découvrir… Contrairement à Joyce Carol Oates qui partage avec elle cet aspect à la fois prolifique et éclectique en terme de productions littéraires, Doris Lessing a écrit son chef-d’œuvre, le livre qui reste, Le Carnet d’or auquel je ne souhaite pas me frotter avant de mieux connaître l’autrice britannique nobélisée, son style, ses thèmes de prédilection, ses engagements, etc. Mais que choisir, dans cette bibliographie si abondante ? J’ai décidé de m’atteler à ses Novellas (ou courts romans ou longues nouvelles) : Les grands-mères, Victoria et les Staveney et Un enfant de l’amour, publiés en 2003, alors que Doris Lessing, alors octogénaire, a une bonne cinquantaine d’années d’expérience en matière d’écriture.

Ces trois novellas ont en commun leur forme littéraire, qui relève des mêmes caractéristiques que la nouvelle — une seule trame narrative, peu de protagonistes, un sujet précis développé — sans le canon de la chute et avec davantage d’ampleur. Ainsi, chaque novella va aborder un thème précis — Les grands-mères traite de l’inceste, Victoria et les Staveney du racisme, Un enfant de l’amour de la guerre — mais toutes recèlent différents points communs : chaque texte est le récit d’une vie aux prises de la Fatalité — dans le sens tragique du terme — chaque récit est celui d’une désillusion, du constat du profond fossé qui sépare le fantasme de la réalité, le tout porté par une plume ample, énergique, parfois lyrique, mais aussi prosaïque, paradoxalement tragique et très ancrée dans le réel.

Les grands-mères

Les grands-mères s’ouvre sur une scène inquiétante, du point de vue d’un personnage extérieur à l’histoire, un témoin qui permet de jouer avec la tension narrative — qui trouve son paroxysme dans cette ouverture — et le mystère. Dans un café d’une station balnéaire, la serveuse observe une famille d’habitués : deux grands-mères sexagénaires, leurs fistons respectifs, deux quadragénaires séduisants, et leurs charmantes petites-filles. Ils sont beaux, blonds, riches, charismatiques. La serveuse les perçoit comme une famille parfaite. Du moins, jusqu’à ce que les épouses, brunes, les rejoignent dans une scène violente et troublante, suggérant un secret de famille infamant et scandaleux. La suite du récit revient sur l’histoire des deux grands-mères, Lil et Roz, âmes-sœurs depuis l’enfance qui, au fil des ans, vont faire de leurs deux familles respectives une seule et belle famille, composée dans la majeure partie du temps des deux femmes et des leurs fils. Quand ces derniers deviendront à l’adolescence de superbes éphèbes, ils vont devenir chacun l’amant de la mère de l’autre…

Le récit s’articule autour de la question très dérangeante de l’inceste, abordée ici de manière singulière, avec une pudeur, sinon une sobriété déconcertantes. Il y a un réel contraste entre le caractère monstrueux de ces femmes — les belles-filles emploient textuellement ce nom de « Monstres » pour les désigner — et les événements, racontés comme naturels, comme coulant de source : les personnages des mères et des fils se ressemblent tellement physiquement qu’ils paraissent fusionner, les amies sont comme des sœurs, leurs fils respectifs comme des frères, tant et si bien que le caractère incestueux de leurs relations, aussi passionnées soient-elles, devient évident. La honte est d’ailleurs prédominante, éclatante, amère, de même que la culpabilité et l’impérieuse nécessité du secret. C’est d’ailleurs tout le paradoxe des vies de Lil et Roz, réputées pour leur indépendance et leur anti-conformisme, qui ont choisi la — bonne — réputation, le paraître, et non l’amour, aussi immoral soit-il. Il s’agit d’une tragédie moderne, reprenant le motif de la fatalité accablant ces femmes tentées par les dieux et détruites par la rumeur.

Victoria et les Staveney

Victoria et les Staveney s’ouvre sur une événement déterminant dans la vie de Victoria, alors fillette de 9 ans maigrelette et miséreuse, orpheline vivant chez une tante malade dans les quartiers populaires de Londres. Sa tante étant hospitalisée en urgence, la petite Victoria est logée pour une nuit chez les Staveney, une famille bourgeoise de Blancs dont le fils aîné s’occupe de la consoler, de la nourrir et de la coucher dans la chambre pleine de jouets de son frère cadet. La fillette est déconcertée par le luxe de cette immense maison qui deviendra, au fil des années, un objet de fantasme pour elle. Quand elle aura 19 ans, elle y retournera — et la redécouvrira avec ses yeux d’adulte, plus petite, plus usée, imparfaite — en tant que petite-amie du jeune frère dont elle aura secrètement une enfant, avant de lui avouer son existence 6 ans plus tard…

Cette novella s’attaque à la question du racisme et des injustices raciales. Doris Lessing aborde ainsi le racisme institutionnalisé, ainsi que le déterminisme social lié à la couleur de la peau et au milieu dans lequel on naît. L’autrice décline aussi des formes plus insidieuse du racisme, comme le racisme ordinaire, le racisme ironiquement qualifié de bienveillant ou encore le fétichisme racial. La novella met en scène deux mondes qui s’opposent et que rien, même un enfant, ne parvient à réunir. Le ton ici aussi devient fataliste, teinté d’amertume. Les derniers paragraphes, narrés au futur, marquent avec force et résignation le destin inexorable des personnages principaux qui ne peuvent échapper à leurs conditions sociales. Victoria aussi vit une tragédie moderne et doit lutter contre la fatalité du racisme systémique tout en étant confrontée à des choix cornéliens parentaux.

Un enfant de l’amour

Un enfant de l’amour raconte l’histoire du jeune James Reid, encore étudiant au moment de son enrôlement dans l’armée britannique, pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il embarque alors pour l’Inde avec son régiment. Le voyage en bateau s’avère cauchemardesque — mal de mer généralisé, soif, soleil ardent, solitude, maladies, etc. — jusqu’à ce que, lors d’une escale au Cap, en Afrique du Sud, il rencontre la femme idéale, dotée d’un nom de nymphe, en la personne de Daphne, épouse d’un militaire qui l’héberge avec d’autres soldats pendant 4 jours. James Reid est un grand lecteur, féru de poésie qui a forgé dans son esprit l’idéal féminin. Après cette escale paradisiaque auprès de sa belle, il reprend la mer jusqu’en Inde où il demeurera jusqu’à la fin de la guerre en tant que gratte-papier. Il apprendra alors que sa Daphne est enceinte, sans doute de son enfant, un enfant de l’amour…

La novella décrit la guerre telle qu’on la représente peu : Doris Lessing insiste sur les moments d’inaction des soldats, sur l’ennui cuisant qu’ils subissent pendant le trajet en bateau qui les conduit de l’Angleterre à l’Inde, pendant leurs permissions dans des contrées étrangères, dans l’attente d’une attaque ou de la fin de la guerre. L’ennui est ici propice aux rêveries du jeune James, rêveries qui le conduiront à l’idéalisation de Daphne, figure mythologique qu’il déifie jusqu’à l’obsession. L’autrice joue ici sur les contrastes entre les contrées exotiques et l’ennui qu’elles suscitent, entre la guerre mondiale et la violence du colonialisme, entre les combats des soldats et l’oisiveté des gradés, entre l’amour idéalisé et l’adultère, entre les fantasmes et la basse réalité.

Pour conclure…

Ces trois novellas abordent différents thèmes autour de l’axe de la tragédie moderne et de sa terrible Fatalité. Dans les mondes modernes, les dieux qui se jouent des êtres humains relèvent des inégalités socio-culturelles, de la politique, de la morale judéo-chrétienne, de l’institutionnalisation du racisme et du sexisme, etc. Bref, d’un système politique désincarné, oligarchique, corrompu et inébranlable. Les nouveaux dieux, dans ces tragédies contemporaines, sont l’État, l’État qui impose un modèle existentiel bourgeois comme étant le seul valable, une sexualité lissée, l’État qui creuse les injustices sociales, qui entre en guerre contre d’autres États, au dépends des vies innocentes etc. L’étincelante Fatalité des tragédies grecques, culture présentée dans les novellas comme les vestiges d’un âge d’or révolu, se mue amèrement en déterminisme, interdisant aux rêves et à la réalité de fusionner, afin que les fantasmes d’amour et de réussite sociale se heurtent obstinément à la médiocrité du réel, à l’inflexible système. Et dans ce système fataliste, des hommes et des femmes s’agitent, rêvent, espèrent, transgressent les règles et les tabous, et finissent par se soumettre ou tomber.

Dans ce contexte, la question de la filiation demeure problématique : que transmettre et pourquoi ? De quels brins tisser les liens qui nous unissent à ceux qui s’aiment ? Car il est question d’amour dans ces novellas : l’amour maternel, paternel, filial, l’amour passionné, l’amour de façade — le bon mariage —, l’amour bourgeois, l’amour atypique, l’amour tabou, l’amour idéalisé, l’amour amitié, l’amour perdu, l’amour qui chamboule, ses espoirs et ses désillusions. Et de la même manière, la filiation est abordée sous un angle aussi chaotique que les rapports inégaux entre les hommes et les femmes. Dans ces novellas, les femmes sont celles qui maintiennent cette notion de famille, de transmission, les hommes sont démissionnaires, ils quittent les foyers, pour la guerre, pour des jeunes femmes, pour vivre une vie d’inconscience, de rêves et d’illusions. Au contraire, les femmes sont ici attachées au réel, elles élèvent leurs enfants, loin des illusions de l’idéalisation, avec pragmatisme, tant bien que mal.

J’ai beaucoup apprécié cette entrée en matière dans la vaste bibliographie de Doris Lessing, une nouvelle autrice à découvrir. J’aime particulièrement son sens parfaitement maîtrisé de la narration, ses partis pris narratifs et les chemins douteux qu’elle fait emprunter à son lectorat. J’ai été très troublée par la lecture des Grands-mères, texte qui aborde le tabou absolu de l’humanité, celui de l’inceste, de manière non pas immorale mais amorale : elle ne juge pas ces deux femmes qui ont sacralisé leur amitié au dépend de tout le reste, balayant d’un geste ce qu’on attend d’elles : qu’elles soient des femmes exemplaires et donc des épouses et des mères exemplaires. Ce texte m’a vraiment laissée pantoise, et continue de me déconcerter ! Je vais ainsi continuer prudemment mais avidement la lecture de l’œuvre de Doris Lessing, m’attendant à prendre sciemment quelques claques littéraires, tout en continuant à questionner sans complaisance ni concession le monde et ses mécanismes .

Anne

Novellas, Les grands-mères, Victoria et les Staveney, Un enfant de l’amour, Doris Lessing, traduites par Isabelle D Philippe et Philippe Giraudon, J’ai lu, 8.40€

4 commentaires

  1. Fan de Joyce Carol Oates, je viens de me faire offrir Le carnet d’or de cette auteure mais je me le réserve pour un moment entre parenthèses car je sens que je m’attaque et vais me plonger dans une oeuvre qui va me demander attention et concentration. J’avais lu d’elle Un enfant de l’amour (aimé) et Le rêve le plus doux (abandonné mais très disponible à l’époque mais j’avais aimé l’écriture et le thème très moderne malgré une multitude de personnages dans une sorte d’auberge espagnole). 🙂

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    1. Oui, Le Carnet d’or est construit de manière vraiment insolite, je me réserve aussi sa lecture pour le bon moment. Je vais m’attaquer prochainement aux Enfants de la violence, une longue trilogie d’inspiration autobiographe. Affaire à suivre 🙂 Je note aussi Le rêve le plus doux pour plus tard. Merci de ton retour 🙂

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  2. Je ne me souvenais pas « Les grand-mères » abordait l’inceste ; dans mon souvenir, c’était certes très particulier et dérangeant, mais les jeunes hommes étaient attirés par celle qui n’avait pas de lien de sang avec eux, non ? Oh là là, il faudrait vraiment que je relise ce récit pour m’en rappeler !

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    1. Tu as raison, les fils ne deviennent pas les amants de leurs mères mais des amies respectives de leur mère qui, compte tenu de leur relation ambigüe amitié/couple/famille, sont des sortes de secondes mères. L’inceste ici est symbolique — même si les amant·e·s n’ont pas de lien du sang, ils et elles ont un lien symboliquement familial, et on ne couche pas avec un membre de sa famille sans transgresser un interdit moral — et traité en tant que tel, comme un tabou qu’il faut cacher et dont il faut avoir honte. C’est justement cette nuance qui m’a paru si dérangeante. Parce que la relation qu’entretiennent les grands-mères n’entre dans aucune case…

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