Bellefleur de Joyce Carol Oates

Paru aux États-Unis en 1980, Bellefleur ouvre la saga gothique de Joyce Carol Oates, saga dans laquelle elle explore dans plusieurs romans le genre du gothic novel, tant dans l’écriture que les thèmes abordés. Bellefleur se caractérise par son caractère foisonnant : l’autrice américaine y multiplie les personnages, les intrigues, les thématiques et les images, le tout dans un style lui aussi baroque. Il en résulte un roman dense qui narre l’histoire de la famille Bellefleur sur plusieurs générations, du XVIIIe au XXe siècle, établie dans l’État de New-York aux États-Unis, dans un vaste manoir aux allures de château gothique. Et cette famille, qui incarne à peu près tout ce qui va mal en Amérique, va passer par le crible ironique d’une Joyce Carol Oates particulièrement incisive et lucide sur l’histoire de son pays.

Si Joyce Carol Oates parle de Bellefleur comme de « son roman-vampire » tant il l’a « vidée de son énergie » au moment de son écriture, j’aurais plutôt tendance à y voir, en tant que lectrice, un roman-fantôme en raison de différents partis pris narratifs de l’autrice qui propose une réception flottante, floue, fantomatique de son texte. Je m’explique : la dynastie des Bellefleur est contée par le prisme de la rumeur, de l’anecdote, de l’intrigue secondaire, des on-dit et ouï-dire qui deviennent des mythes. Bref, de la légende. Cette famille se crée une aura légendaire, s’invente une malédiction, la fameuse malédiction Bellefleur qui nous est rendue, dans un chapitre consacré, dans un flou artistique truculent où tous les personnages se contredisent sous la plume mordante de Joyce Carol Oates. Le ton est vite donné : les Bellefleur sont d’épouvantables personnages, nous n’en aimerons aucun, mais nous adorerons la manière dont l’autrice va nous en parler. Parce qu’ils vont incarner, au fil du récit, l’hypocrisie et la corruption des élites qui ont bâti leur empire sur l’injustice. Les Bellefleur, c’est cela, l’Amérique des Regan, Bush, Trump et consorts. L’Amérique que dénonce l’autrice depuis des années.

Bellefleur m’est donc apparu comme un roman-fantôme en raison du traitement morcelé des intrigues, qui s’étalent tout au long de ce très long roman par touches succinctes, plus ou moins détaillées, comme on entend parler d’une vague histoire qui s’étoffera au fil du temps. Pour donner cette impression vaporeuse, l’autrice a pris le parti d’une narration hachée sans suivre la chronologie de l’histoire. Elle saute de personnage en personnage, d’époque en époque, d’intrigue en intrigue, nous perdant dans un jeu labyrinthique dont il ne reste que cette fugace impression de déjà-lu. Cette impression est également renforcée par l’écriture foisonnante de l’autrice, des phrases très longues, multipliant les subordonnées, les digressions entre parenthèses ou entre tirets, mais aussi l’usage abusif du point-virgule qui rend la lecture elle aussi hachée, la fluidité étant sans cesse rompue par des anecdotes dans l’histoire. Il est d’ailleurs malaisé de résumer Bellefleur qui est forgé d’une multitude d’intrigues secondaires sans réelle intrigue principale. Le fil conducteur est cette branche de l’arbre généalogique — indispensable pour lire le livre tant les personnages sont nombreux et parfois peu caractérisés (à raison car Joyce Carol Oates insiste sur l’immobilisme des personnages — ce que je développerai un peu plus loin (je digresse, pardon) —) — qui part de Jedediah et qui s’achève sur la dernière née, la petite Germaine.

Arbre généalogique des Bellefleur

Alors de quoi est-il question dans Bellefleur ? La dynastie américaine Bellefleur trouve son point d’ancrage avec le colon français Bellefleur qui débarque sur ce qui deviendra l’État de New-York pour faire fortune, devenir un grand propriétaire terrien et ériger des villages, au dépens des Amérindiens autochtones. De génération en génération, la famille devient de plus en plus puissante, trouvant son apogée au XIXe siècle et déclinant au XXe siècle, tant et si bien que Leah, la mère de la petite Germaine, se donnera comme but existentiel de faire renaître la dignité, sinon la noblesse, du nom des Bellefleur en récupérant l’ancienne fortune familiale, quel qu’en soit le prix. L’écrasante majorité du récit se déroule dans le manoir des Bellefleur, une immense propriété luxuriante, aux allures de château gothique, bâti par Raphael. Les Bellefleur y vivent avec enfants, petits-enfants, oncles et tantes, cousins et cousines. Tout comme la famille touchée par une vague malédiction — dit-on ! — le manoir possède aussi son lot de légendes, notamment celle de la chambre turquoise supposée hantée — quel château digne de ce nom n’a pas sa chambre hantée ? Dans la vaste propriété, se trouve aussi un étang singulier, maléfique dirait-on. C’est un motif récurent dans l’œuvre de Joyce Carol Oates, le marais ou l’étang qui vient symboliser la sauvagerie, les pulsions, l’inconscient, le mal… D’un point de vue topologique, on trouve ainsi sur la propriété des Bellefleur ce faste château, des bois, des champs cultivés — car les Bellefleur, sous leur allure d’aristocrates, sont des propriétaire terriens, des fermiers, ils possèdent des élevages et des cultures et en vivent — et cet étang caché, symbole de ce qui se trouve insidieusement sous le beau verni du manoir. Et c’est ce que Joyce Carol Oates va nous montrer avec une ironie glaçante.

Bellefleur raconte ainsi l’histoire d’une famille à travers une myriade de petites histoires singulières, mais aussi les obsessions des Bellefleur, leurs objets, comme l’épouvantable tambour de peau humaine ou le ravissant clavicorde, leurs animaux, notamment leurs chats avec à leur tête le maléfique Mahalalel dont l’arrivée au manoir tient du surnaturel. Le fantastique est d’ailleurs au cœur de l’esthétique du roman qui emprunte explicitement au gothic novel. Joyce Carol Oates reprend ici de nombreux stéréotypes du genre qu’elle réinvente pour soutenir son propos. Nous en avons déjà parlé, le cadre est ici caractéristique du gothique, avec le château vieillissant, luxuriant, le dédale de couloirs, la chambre hantée, les objets étranges qui l’habitent, l’étang sombre dans la propriété etc. Le bestiaire est également très significatif, avec les chevaux, les renards, les rats, le grand vautour noir, le chien errant, les chats aussi, notamment le Mahalalel sus-mentionné qui apparaît comme une petite vermine et se révèle comme par enchantement être une créature somptueuse. J’ai beaucoup aimé le chapitre consacré à l’araignée Love, domestiquée par Leah, lui donnant des allures de femme fatale sorcière contrastant avec le portrait de jeune fille naïve qu’on attend d’une Bellefleur. En terme de personnages, on trouve les stéréotypes gothiques traditionnelles, comme la belle persécutée, le beau ténébreux, l’homme démoniaque, les maudits, l’abomination, le somnambule, le tueur sanguinaire, les médiums, le serviteur monstrueux, etc., tout cela plus ou moins explicitement. Les situations gothiques sont aussi déclinées abondamment, des fantômes du passé venant renforcer la culpabilité des vivants au récits de vengeance, en passant par de nombreux suicides et des disparitions mystérieuses. L’esthétique profusément gothique du roman participe à amplifier ce sentiment de légende familiale, d’histoire familiale emblématique de la grande Histoire.

Si l’espace est comme nous l’avons vu chargé de sens, le traitement du temps me paraît tout aussi gothique, en raison d’une chronologie éclatée qui, paradoxalement, donne une impression de temps en suspens : les dernières générations naissent au XXe siècle et pourtant, leur quotidien est semblable au temps de jadis, les jeunes filles subissent des mariages arrangés, les enfants ont un précepteur (ils ne vont pas à l’école), le cadre demeure dépourvu de modernité, etc. Quelques indices temporels sont néanmoins laissés par l’autrice, notamment des références aux avancées technologiques (électricité, lampe de poche, voitures et moteurs : Joyce Carol Oates est d’ailleurs très précise sur les modèles qui permettent de dater précisément des événements du roman) et les événements historiques (esclavagisme et abolition de l’esclavage, Guerre de Sécession, mouvements pour les droits sociaux et civiques, etc.) abordés en toile de fond. Mais dans la demeure Bellefleur, le temps semble figé, les personnages qui n’ont pas vécu à la même période se côtoient dans un même chapitre, rendant la lecture assez ardue et brouillant les pistes temporelles. Le parti pris narratif de l’autrice n’est pas ici de raconter l’évolution de cette famille mais au contraire d’insister sur son immobilisme tant géographique qu’éthique. Les Bellefleur sont des conservateurs. Ils sont ce que l’Amérique a engendré de pire. Et Joyce Carol Oates en fait la démonstration redoutable !

En insérant dans son récit des éléments historiques, l’autrice nous parle de l’implication de familles comme les Bellefleur dans l’institutionnalisation des injustices de la société américaine, fondée sur l’esclavagisme des Noirs mais aussi des Amérindiens qui sont récurrents dans le roman. En toile de fond donc, des allusions aux lynchages, aux meurtres, aux incendies, etc. Plus tard, pendant les grèves des ouvriers, les Bellefleur répondront comme leurs ancêtres à la justice par la violence : « les ouvriers étaient le mal… ils ne se repentaient pas… ils fallait s’occuper d’eux immédiatement… ils fallait les empêcher d’insulter plus avant des êtres meilleurs qu’eux. »Les Bellefleur incarnent ce sentiment d’impunité, de supériorité des puissants. En terme de valeur, ils méprisent même ceux d’entre eux qui véhiculent autre chose que l’oligarchie et le masculinisme : ils rejettent d’une seule voix le poète, l’astrophysicien, le croyant. Autrement dit, il rejettent les sciences, l’art, la foi, la pensée, le savoir. Leurs valeurs relèvent du bien matériel, de la terre, de l’argent, du pouvoir. Les personnages loués sont par exemple Gideon et son frère Ewan devenu shérif, avec leurs gros flingues, leurs grosses voitures et leurs innombrables maîtresses. Quant aux femmes, elles occupent toutes un rôle conventionnel effacé, bien qu’elles aient toutes un secret en lien avec leur désir d’ailleurs. Toutes. L’esthétique gotique sert ici le propos de Joyce Carol Oates car le fantastique masque ici le réel — d’ailleurs, Joyce Carol Oates ne prend pas parti sur la nature prétendue surnaturelle des événements, laissant planer le doute sur leur véracité —, le fantastique permet, au moyen d’une histoire tellement extraordinaire que son caractère sensationnel ne laisse plus de place à la raison, de se dédouaner d’actes ignobles. L’histoire gothique que les Bellefleur se racontent, dans leur château hanté, avec leur nébuleuse malédiction, c’est une légende familiale qui leur permet de ne pas affronter la vérité en face, de se déculpabiliser tout en acquérant une aura dynastique. C’est le rêve américain, le sujet de tous les soap opera dont se délectent les classes populaires. Mais sous le vernis gothique, l’histoire familiale est cruelle, violente, triviale, injuste.

J’ai beaucoup aimé ce roman bien que sa lecture ait été plutôt laborieuse en raison de l’opulence du récit et d’une écriture au rythme saccadé. J’ai néanmoins pris beaucoup de plaisir à découvrir comment Joyce Carol Oates joue avec les codes d’un genre décrié toute en soulignant un propos amené de manière subtile et maligne. C’est une belle manière d’appréhender la littérature, au-delà des préjugés académiques. J’ai également été impressionnée par la plume que l’autrice a ici déployée, avec des ornementations stylistiques, une imagerie flamboyante, des tournures alambiquées, un sens de la digression malicieux. J’ai évidemment détesté tous ces Bellefleur, leur hypocrisie, leur conservatisme, la violence de leur vie, la médiocrité dans laquelle ils se complaisent, leur abjecte fierté, leurs valeurs matérialistes, leur rejet des sciences, des arts, du beau, leur morale étriquée, leur mauvais goût, leur petitesse et leur grande baraque tapageuse. J’ai par contre adoré la manière dont Joyce Carol Oates s’est amusé à les malmener, sous une plume délicieusement ironique et profondément engagée. Une grand roman, assurément, drôle, sauvage, intelligent, dérangeant — la scène de l’accouchement est particulièrement éprouvante. Joyce Carol Oates y déploie tout son talent de conteuse pour raconter une famille, pour raconter l’Amérique corrompue, fausse, marécageuse, à travers mille histoires comme un tableau impressionniste dont il faut trouver la logique, terrible, terrifiante, horrifique : celle du mensonge.

Anne

Bellefleur, Joyce Carol Oates, traduit par Anne Rabinovitch, Le Livre de poche, 10.90€

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