La Passe-Miroir de Christelle Dabos

© Chloé Vollmer-Lo / Gallimard

En décembre dernier, j’ai relu tous les Harry Potter pour mon plus grand plaisir, ce qui m’a redonné le goût de la littérature jeunesse telle que je ne l’ai pas connue durant mon enfance : ni enfant ni adolescente, je n’ai lu de grandes sagas comme on en trouve aujourd’hui à foison, mais force est de reconnaître que j’aurais adoré m’immerger dans des mondes merveilleux pendant des tomes et des tomes. Et comme regretter n’est jamais inéluctable, c’est avec beaucoup de curiosité que je me suis tournée vers la tétralogie La Passe-Miroir, le best-seller de Christelle Dabos, dont je n’ai eu que des flous échos d’éloges. Un monde tout neuf à découvrir, accompagné par la certitude d’y trouver un récit haletant et par la promesse d’une lecture addictive. Tout ce qu’il me faut en ces temps troublés de pandémie. Au final, j’y ai trouvé ce que j’y cherchais, et plus encore…

L’univers merveilleux dépeint dans la tétralogie de La Passe-Miroir est particulièrement original. Le monde y est suspendu en plusieurs arches comme autant des morceaux d’une terre éclatée, flottant dans les nuages — et comme on peut le voir sur les magnifiques couvertures dessinées par Laurent Gapaillard. Chaque arche a à sa tête un esprit de famille, une sorte de divinité immortelle qui est le premier parent de tous les habitants de l’arche. Et chaque arche possède une culture qui lui est propre, associée à des pouvoirs magiques particuliers. L’univers entier reprend une esthétique steampunk, avec ses dirigeables, ses machineries cuivrées, ses redingotes et ses hauts-de-forme, ses montres-goussets ou encore ses automates… Nous découvrons ce monde par le biais son personnage principal, Ophélie, une jeune femme animiste, native de l’arche d’Anima dont les habitants développent des pouvoirs permettant d’animer les objets. Notre héroïne, affublée d’une écharpe tricolore serpentine et de lunettes qui changent de couleurs en fonction de ses émotions, est une liseuse, c’est à dire qu’elle a la capacité de lire les objets en remontant le fil de leur histoire à travers les sentiments et les émotions de celles et ceux qui les ont touchés. Comme elle excelle dans son domaine, elle a aussi le pouvoir de traverser les miroirs qui sont, dès lors où elle s’y est déjà reflétée, autant de portes où se téléporter. Cette jeune femme, au sortir de l’adolescence, vit — trop — paisiblement chez ses parents avec ses frères et sœurs jusqu’au jour où elle apprend qu’elle doit se marier pour des raisons diplomatiques avec un homme issu de l’arche du Pôle, celle des illusionnistes. Ophélie va ainsi se rendre sur cette arche dont elle ne sait pas grand chose auprès de son fiancé, Thorn, un espèce de grand escogriffe au visage d’oiseau de proie et au regard aussi glacial que ses manières…

La tétralogie fonctionne davantage en duos, notamment en raison du cadre dans lequel se déroule l’histoire. Dans les tomes 1 et 2, le récit se déroule principalement sur l’arche du Pôle qui mélange la culture scandinave à celle de la cour du Versailles du XVIIe siècle, avec ses jeux de masques, ses intrigues de cour qui se révèlent aussi violentes que dangereuses, et ses personnages secondaires équivoques. Si les intrigues principales de ces tomes sont intrinsèquement liées à cette vie de cour, avec une enquête à mener sur des morts ou des disparitions suspectes, l’enjeu du récit prend un tour beaucoup plus ample, sinon cosmique, à la fin du tome 2, en posant de nombreuses questions sur le monde tel qu’il existe dans la diégèse et l’origine des arches. Ces questions seront développées et trouveront leur dénouement dans les deux tomes suivants. Dans ces derniers, nous découvrons l’arche de Babel, plus cosmopolite, qui emprunte des éléments de culture indienne et anglaise. Les points forts de cette saga réside dans l’originalité et la pluralité de ce monde divisé en arches suspendues, mais aussi et surtout la belle maîtrise narrative dont Christelle Dabos a fait preuve. Outre les nombreux climax et coups de théâtre qui parsèment le texte, jouant avec le suspens et les nerfs des lecteurs et des lectrices, l’écriture de Christelle Dabos est avant tout terriblement empathique : la lecture est infiniment riche en émotions, aussi variées qu’intenses. J’ai littéralement fini le récit essoufflée, comme si j’avais moi-même ressenti toute la détresse et l’urgence des personnages !

Il s’agit d’une saga à destination des ados et des jeunes adultes, mais je me suis laissée prendre au piège de l’intrigue, des enquêtes multiples, des jeux de masques et des trahisons, de la love story, tout mignonne d’ailleurs, de jeux de dupes et de la vertigineuse complexité du monde dépeint. L’intertexte est très riche, avec de nombreuses références à des mythologies diverses. J’ai été particulièrement sensible aux références à l’Alice de Lewis Carroll, avec le thème du miroir comme une porte sur un autre monde, évidemment, mais aussi sur la dimension onirique d’un univers qui a perdu son équilibre et qui sombre dans l’absurde. Certains épisodes sont d’ailleurs hallucinés à la manière carrollienne, placé sous le joug d’une logique grotesque.

La question de la mémoire, individuelle et collective est ici primordiale, dans la quête de soi, mais aussi à des fins philanthropes. Si Ophélie se cherche, le monde aussi est en quête d’un modèle de justice sociale ; c’est à monde divisé, déchiré, qui a besoin d’être ressoudé, au sens propre comme au sens figuré. Aussi, les thèmes de la guerre et de la paix y sont-ils abordés en questionnant l’idéal de société. J’ai été particulièrement sensible aux nombreuses références à l’allégorie de la caverne de Platon, avec cette mise en scène renouvelée d’un monde scindé en deux, fait d’ombres et de lumières, qui permet un cheminement vers la connaissance. On retrouve dans l’ensemble de la tétralogie de nombreuses références à cette allégorie qui reprennent l’idéal philosophique et sociétal platonicien, avec par exemple une dénonciation du monde des illusions, de la rumeur et des préjugés — la doxa —, et, au contraire, une mise en valeur des idées, des sciences et de la vérité — l’épistémè —, valeurs incarnées par le personnage de Thorn, si mal-à-l’aise dans la cour des faux-semblants du Pôle. Le thème de la justice est également central ici, avec notamment une représentation verticale de la société (la tour très hiérarchisée de la Citacielle en est un symbole parfait) ; la justice et l’injustice sont aussi un ressort narratif que l’autrice a pleinement exploité, de manière très efficace, ce qui contribue aussi à rendre le récit si addictif. Le parcours même du personnage principal est une accession, aussi laborieuse que douloureuse, au savoir et à la vérité, mais cette accession à la connaissance est aussi extradiégétique car, en parallèle à Ophélie, le lecteur et la lectrice cherchent aussi à comprendre cet univers si atypique. On retrouve d’ailleurs cette mise en abyme avec  l’analogie création / créateur entre une œuvre littéraire et son auteur, et le monde et son dieu.

J’ai également beaucoup aimé le traitement des lieux dans le texte, thème fondamental du récit qui est abordé de manière une fois encore très originale. Dans La Passe-Miroir, les lieux ne répondent pas à la même logique que la nôtre, ils subissent les nombreux pouvoirs des protagonistes : ils sont ainsi suspendus comme les arches, ils sont malléables, interchangeables par le pouvoir des illusions, ils questionnent le réel, le trompent souvent, ils n’obéissent pas aux lois de la gravité, ils permettent la téléportation, ils sont inversés, il existe même des non-lieux, sans porte ni fenêtre. Mais en dépit de cette flexibilité spatiale, la géographie du monde est très lisible. Par contre, dans le dernier tome, les lieux sont beaucoup plus confus, j’ai eu beaucoup plus de mal à m’y repérer, mais cette confusion est toute légitime dans la mesure où l’équilibre du monde y est rompu, ainsi que ses lois naturelles qui deviennent absurdes.

J’ai dévoré cette saga qui m’a transporté dans un univers vraiment insolite. Le monde qui y est dépeint est complexe et exigeant, l’écriture est au service de l’histoire, mais n’en demeure pas moins profondément proche de ses personnages, Ophélie et Thorn sont des personnages très touchants et la lecture de leurs péripéties aussi palpitante que riche en émotions. L’écriture Christelle Dabos offre une lecture habitée et très empathique, avec un sens du rythme tachycardique. J’ai particulièrement aimé les deux premiers tomes sur l’arche du Pôle car le traitement des illusions m’a paru pleinement exploité, rendant les personnages très charismatiques en raison de leur caractère ambigu. Sur Babel, les personnages secondaires m’ont paru un peu plus fades, au contraire de l’intrigue qui a gagné en ampleur. C’est enfin un beau texte sur la question de l’identité et sa quête, sujet si essentiel aux ados lecteurs et lectrices. L’autrice joue beaucoup sur la nature symbolique des images qu’elle utilise, notamment tout le réseau de reflets, d’ombres, d’échos, de doubles, évoquant la duplicité des individus et tout le travail nécessaire à l’émergence d’une identité individuelle aussi pleine que vraie, de corps et d’esprit. Car cette quête d’identité passe par l’acceptation de son individualité tant spirituelle que physique, par des qualités morales, éthiques, intellectuelles mais aussi par le corps. Car le corps est ici un sujet important et abordé avec subtilité, avec une représentation de corps imparfaits, abimés. Ophélie est une toute petite femme maladroite qui va subir de nombreux traumatismes, Thorn est un grand maigre estropié et couvert de cicatrices. Et néanmoins, ils sont magnifiques, ce qui fait du bien à lire, surtout quand on a 15 ans, et que ce qui se reflète tous les jours dans le miroir change et insatisfait perpétuellement !

Anne

La Passe-Miroir, Les fiancés de l’hiver, Christelle Dabos, Gallimard Jeunesse, 18€
La Passe-Miroir, Les disparus du Clairdelune, Christelle Dabos, Gallimard Jeunesse, 19€
La Passe-Miroir, La mémoire de Babel, Christelle Dabos, Gallimard Jeunesse, 19€
La Passe-Miroir, La tempête des échos, Christelle Dabos, Gallimard Jeunesse, 19€

Mention légale de la photo en bannière : © Chloé Vollmer-Lo / Gallimard

2 commentaires

    1. Ce n’est pas non plus mon genre littéraire de prédilection, mais je me tourne de plus en plus vers la fantasy, à l’origine pour souffler entre des textes plus éprouvants, de plus en plus parce que j’y prends vraiment du plaisir. Et cette saga est vraiment une chouette histoire qui se déploie dans un monde foisonnant et très cohérent. Peut-être un jour te laisseras-tu tenter de poursuivre cette saga… 🙂

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