Confinée en Terre du Milieu

Depuis le début du confinement, j’ai l’impression de passer par différents stades psychologiques, le premier étant une profonde sidération, une stupeur, puis un sentiment diffus de trouille et de mélancolie. Le monde autour de moi s’enflamme, des gens meurent par milliers, d’autres se tuent métaphoriquement au travail et moi, ben moi, j’attends, le cul sur le canapé, consciente de mon impuissance. J’attends. De ma fenêtre, le monde est en suspens. J’attends. Et mon quartier attend aussi. Alors quoi lire, en attendant ? Rapidement, je me suis confrontée à l’impossibilité de lire sur le monde, puisque le mien est sur pause. Pour un temps, j’ai mis de côté les Nancy Huston, les Joyce Carol Oates, les Annie Ernaux et autres romans que j’admire en temps normal — et cette expression n’a jamais eu pour moi autant de sens qu’aujourd’hui — pour leur justesse, leur lucidité et leur engagement. Besoin impérieux d’ailleurs. La fantasy m’apporte cet ailleurs, comme une réponse adaptée à la situation, parce que si elle parle de notre monde de manière détournée, elle possède une inspiration épique à 1000 lieues de mon quotidien incertain. Et comme la nouvelle traduction du Seigneur des Anneaux poirote depuis quelques années dans ma bibliothèque, j’ai débarqué en Terre du Milieu, laissant derrière moi mes craintes et ma consternation, pour découvrir la plume du québécois Daniel Lauzon.

Depuis un mois, je m’évade ainsi quotidiennement en Terre du Milieu, redécouvrant avec délectation l’univers foisonnant et passionnant mis en place par l’immense J.R.R. Tolkien. Bien que j’ai mis un temps non négligeable à m’y mettre, j’attendais avec beaucoup d’impatience et ce, depuis de nombreuses années, une nouvelle traduction du Seigneur des Anneaux. Je ne suis pas une grande fervente de la traduction de Francis Ledoux, le premier traducteur à avoir retranscrit le chef-d’œuvre de Tolkien en français : je trouve son style assez lourd et souvent désuet. J’ai vraiment eu du mal adhérer à son écriture, tant et si bien que je ne suis jamais parvenu à finir sa traduction. En dépit du travail admirable de Ledoux, on lui reproche souvent plusieurs contresens, l’utilisation d’expressions en inadéquation avec la diégèse du roman — comme la « file indienne » ou encore des référence chrétiennes —, un manque de nuance dans les niveaux de langue utilisés, notamment dans les dialogues, mais aussi une méconnaissance du background général de la Terre du Milieu. Francis Ledoux n’avait également pas connaissance de la fameuse Nomenclature Du Seigneur des Anneaux, guide que Tolkien a élaboré à l’attention des traducteurs de son œuvre, l’auteur étant au mieux précautionneux au pire méfiant envers ces traductions.

Contrairement à Francis Ledoux, Daniel Lauzon est un fan de Tolkien — sans doute grâce au remarquable travail de Ledoux — qui a une parfaite connaissance de son œuvre ainsi que de sa fameuse Nomenclature très directive notamment sur les noms propres de son œuvre. Ainsi, Frondon Sacquet devient par exemple Frodo Bessac, le vénérable Ent Sylvebarbe devient Barbebois — Treebeard dans la version originale — ou le majestueux cheval de Gandalf Gripoil devient Scadufax — Shadowfax en dans la version originale — comme Tolkien l’avait suggéré… Lauzon a également joué sur les niveaux de langue dans les dialogues, au final très dynamiques, mais aussi sur une grande variété de registres dans la narration, la rendant tour à tour follement épique ou dramatiquement tragique, avec de grands moments lyriques. Une belle relecture tout en nuances et en émotions. Lauzon a aussi purgé le texte de toutes références extradiégétiques et a travaillé les nombreuses chansons du roman en s’imposant des contraintes de versification et de prosodie, conscient que beaucoup de francophones ont l’habitude de sauter ces chants, au contraire des anglophones. Il en résulte un texte très nuancé, très fluide, et très touchant, jouant sur les ambiances multiples — des forêts, des plaines, des monts, des mines, des villes et des villages — et les émotions plurielles que procure le texte. J’ai particulièrement aimé les descriptions en Mordor et les lieux du mal : si le manichéisme est aujourd’hui décrié, j’aime beaucoup les univers où le bien et le mal s’affrontent, et ici, force est de reconnaître que tout ce qui a trait à l’Ennemi est dégoulinant de malveillance et de vilenie, c’est un vrai bonheur ! Par exemple, la description de Minas Morgul est très caractéristique de ce mal, lieu de désespoir et d’exécration dégageant une « lumière de cadavre », antithèse magnifique pour parler de la magnificence de la ville de jadis et de sa corruption par les forces du mal.

Une vallée longuement inclinée, un profond gouffre d’ombre, s’enfonçait loin dans les montagnes. Sur le versant opposé, à quelque distance entre les bras de la vallée, haut perchés sur les genoux noirs de l’Ephel Dúath, se dressaient les murs et la tour de Minas Morgul. Tout était sombre alentour, terre et ciel, mais elle était illuminée. Non pas du clair de lune captif qui filtrait à travers le marbre des murs de Minas Ithil au temps jadis – la Tour de la Lune, belle et radieuse au creux des collines. Plus pâle, en vérité, que la lune se mourant de quelque lente éclipse était désormais sa lumière : elle vacillait et flottait comme une sordide exhalaison de pourriture, une lumière de cadavre, une lumière qui n’éclairait rien. Les murs et la tour présentaient des fenêtres, comme d’innombrables trous noirs regardant sur un vide intérieur ; mais l’assise supérieure de la tour tournait lentement, d’abord d’un côté, puis de l’autre, telle une énorme tête fantomatique lorgnant dans la nuit.

Je me suis ruée dans ce texte comme Scadufax galope en terre du Rohan, animée par un souffle épique puissant, parfois mélancolique ou désespérée, souvent conquérante, bouleversée par la majesté des paysages traversés, amusée par le ton excédé de Gandalf devant la naïveté de Pipin ou la légèreté de Gimli, anéantie par la mort d’un roi tombé, indécise devant le tragique personnage de Gollum… Bref, j’ai pris mon pied !

Je ne vais évidemment pas me lancer dans une analyse du Seigneur des Anneaux, beaucoup de spécialistes ont déjà décortiqué cette œuvre magistrale qui traverse les ans. Je vais me contenter ici de vous parler de ce qui m’a le plus touchée dans cette trilogie culte. Outre le background dont on a de cesse de louer la densité, j’ai été très sensible à la question du langage et du traitement des langues de la Terre du Milieu. On sait que la dimension linguistique du Seigneur des Anneaux est admirable, Tolkien ayant d’une part joué avec de nombreux registres et niveaux de langues, mais ayant aussi inventé plusieurs langues, comme le quenya des Elfes, le Kkhuzdul des Nains ou encore le parler noir des Orques. J’ai été particulièrement sensible à la question du langage et du temps : le langage se doit d’être malléable et non immuable — comme beaucoup d’adorateurs de la langue de Molière, qu’ils ne parlent plus d’ailleurs bien qu’ils l’ignorent, aimerait qu’elle soit. En mettant en scène en Terre du Milieu des personnages ancestraux, sinon éternels, Tolkien nous parle du langage dans sa dimension temporelle, et c’est très pertinent. Prenons par exemple le vieil entique, une langue qui prend beaucoup, beaucoup de temps — parce que les Ents en disposent — mais qui, aussi, est mouvante. Barbebois n’est d’ailleurs pas son véritable nom :

« Hm, vous êtes vraiment des gens hâtifs, à ce que je vois, dit Barbebois. Votre confiance m’honore ; mais vous ne devriez pas être trop francs trop vite. Il y a Ents et Ents, voyez-vous ; ou du moins, il y a des Ents qui en sont et d’autres qui leur ressemblent mais qui n’en sont pas, si je puis dire. Je vais vous appeler Merry et Pippin, si ça ne vous dérange pas – de bien jolis noms. Car je ne vais pas vous donner le mien, pas tout de suite, en tout cas. » Une expression étrange, mi-entendue, mi-amusée, parut dans ses yeux avec une étincelle verte. « D’abord, cela prendrait du temps : mon nom ne cesse de grandir, et j’ai vécu très, très longtemps ; ainsi, mon nom à moi est comme une histoire. Les noms véritables vous racontent l’histoire des choses auxquelles ils appartiennent, dans ma langue : le vieil entique, diriez-vous. Un parler charmant ; seulement, il faut beaucoup, beaucoup de temps pour dire quoi que ce soit en cette langue, car nous ne disons rien en cette langue qui ne vaille la peine d’être longuement dit et écouté. »

J’aime beaucoup cette manière mouvante de changer les noms, que la langue soit à l’image du temps, qu’elle soit souple et flexible, afin de désigner ce qu’elle nomme avec le plus de justesse possible. La langue des Elfes, en raison de leur nature immortelle, change aussi avec le temps :

« N’allez pas vous empêtrer dans le bois de Laurelindórenan ! C’est ainsi que l’appelaient autrefois les Elfes, mais de nos jours ils en raccourcissent le nom : Lothlórien, disent-ils. Ils ont peut-être raison : peut-être est-il en train de se faner et non de croître. Pays de la Vallée de l’Or Chantant, voilà ce qu’on disait, il fut un temps. Maintenant, c’est la Fleur de Rêve. Eh oui ! Mais c’est un endroit étrange, et tout le monde ne doit pas s’y aventurer. »

Le bois en question a changé depuis qu’il était appelé par les Elfes Laurelindórenan, il décline, se fane, aussi, la manière de la désigner change, le nom est plus court, il perd de l’ampleur tout comme ce qu’il désigne. De la même manière, Barbebois vieillit, vit, expérimente, et son nom entique gagne en complexité. J’aimerais bien que nous autres Humains, en dépit de notre nature éphémère, puissions néanmoins changer de nom selon ce qui nous avons accomplit, vécu, vu, expérimenté… Ce serait une belle manière de nous redéfinir perpétuellement.

Le principe même de la nouvelle traduction du Seigneur des Anneaux va dans ce sens : il s’agit de changer un texte selon la perception nouvelle, plus pleine, que nous en avons aujourd’hui par rapport aux années 1960. C’est une manière de le dépoussiérer, mais surtout de l’inscrire dans la mouvance du temps. Notre langue, tel le vieil entique ou le quenya, change avec le temps, elle n’est pas figée dans ses traditions, elle est l’essence de l’époque dans lequel elle se déploie. Aussi, cette nouvelle traduction est une lecture contemporaine du Seigneur des Anneaux, comme il y en aura sans doute beaucoup d’autres, en d’autres temps, et chacune apportera avec elle un sens particulier, faisant du chef-d’œuvre de Tolkien une œuvre à son image, immortelle.

Anne

Le Seigneur des Anneaux, La Fraternité de l’Anneau, J.R.R. Tolkien, traduit par Daniel Lauzon, Christian Bourgeois, 20€
Le Seigneur des Anneaux, Les Deux Tours, J.R.R. Tolkien, traduit par Daniel Lauzon, Christian Bourgeois, 20€
Le Seigneur des Anneaux, Le Retour du roi, J.R.R. Tolkien, traduit par Daniel Lauzon, Christian Bourgeois, 20€

2 commentaires

  1. Je me suis tant ennuyée à essayer de lire ce livre que même une nouvelle traduction ne m’attire pas… Il y a des auteurs qui proposent des histoires plus prenantes ! Je sais que je vais faire hurler les puristes, tant pis…

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    1. Vous avez parfaitement le droit de ne pas aimer une œuvre : les goûts et les couleurs, tout ça… Mais la décrier sans autres arguments que « j’aime pas » ou « j’ai lu des livres mieux » est un peu vain, non ?

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