Fun Home de Alison Bechdel

Rapidement nimbé d’une auréole de chef-d’œuvre, Fun Home est un roman graphique paru en 2006. Sous-titrée « une tragicomédie familiale », l’œuvre se distingue par son caractère autobiographique, la bédéiste revenant sur son enfance au sein d’une famille « différente » en dépit de l’énergie qu’elle a mis à ne pas l’être. Récit de la mémoire dans son traitement obsessionnel du ressassement, récit d’identité dans sa quête de soi, et enfin récit de filiation dans son approche de la figure paternelle, Fun Home retrace le cheminement labyrinthique et littéraire qui a conduit Alison Bechdel à la découverte de son identité sexuelle. Magistral !

Fun Home est à la fois un roman graphique et une autobiographie. Une autobiographie graphique, en somme. Mais c’est avant tout un récit de filiation, tendance moderne de l’autobiographie contemporaine : à la fois récit familial et récit des origines, Fun Home relate les rapports que son autrice, Alison Bechdel, entretient avec sa famille, et particulièrement son père, dans une narration de la mémoire appuyée sur un intertexte extrêmement riche. C’est ce qui m’a le plus marquée, mais aussi le plus plu dans ce livre, son caractère profondément littéraire. C’est d’ailleurs la caractéristique fondamentale du récit de filiation, dont Fun Home est un éminent exemple : le propos s’articule autour deux deux héritages, le passé familial et l’histoire de la littérature. Le roman graphique s’ouvre d’ailleurs sur l’analogie entre Alison et son père Bruce, et Icare et Dédale, figures filiale et paternelle de la mythologie grecque, et s’achève sur cette même analogie de la filiation avec les figures ultra-modernes de Stephen Dedalus et Leopold Bloom, personnages du gros morceau de modernisme qu’est Ulysse de James Joyce. En retraçant le parcours sinueux de son enfance à l’âge adulte, Alison Bechdel balaie également l’histoire de la littérature, de l’Antiquité à aujourd’hui, en passant par des piliers de la littérature — surtout américaine et française — comme Camus, Proust, Fitzgerald, Henry James, Oscar Wilde, Colette ou encore la féministe Kate Millett. Cet intertexte foisonnant et érudit vient éclairer à la fois le propos de son autrice, mais aussi expliquer son cheminement a posteriori, Alison Bechdel ayant exploré et compris le monde aussi par le biais des livres. Ici, les œuvres mentionnées apparaissent à la fois comme des œuvres fondatrices de la littérature, mais aussi de l’homosexualité qui se vit aussi d’un point de vue cérébral.

Le fait que le récit s’ouvre sur une référence à Dédale et s’achève sur Ulysse n’est pas non plus anodin : il s’agit d’un phare qui va éclairer tout au long de la lecture le récit d’Alison Bechdel qui apparaît comme un grand labyrinthe, fait d’impasses et de détours. Le labyrinthe est ici une métaphore de la mémoire qui structure l’ensemble du récit dans un traitement aussi original que brillant : Alison Bechdel joue ici sur la notion de ressassement en revenant sur différents moments fondamentaux de son parcours par des chemins divers, comme si l’on repassait dans un même couloir du labyrinthe par des chemins détournés, apportant ainsi un éclairage nouveau, mûri, sur ces événements. Il en découle une narration non-linéaire et récursive, avec de nombreux allers-retours dans le temps, une chronologie décousue qu’il faut rassembler. Néanmoins, la lecture de Fun Home n’en demeure pas moins très fluide et aisée. Les souvenirs que la bédéiste ressassent permettent d’aborder de nombreux thèmes, comme l’orientation sexuelle, la question du genre, la famille et les conflits familiaux, les troubles anxieux, la mort et le suicide, et de créer différentes tensions, différents non-dits, sur lesquelles elle lèvera le voile au fil de la narration.

Fun Home se déroule dans une petite ville de Pennsylvanie, aux États-Unis, où Alison Bechdel a grandi avec ses parents et ses deux frères. Son enfance s’est déroulée dans un environnement rural, avec nombre de tantes, oncles, cousins, cousines dans le voisinage. Ses parents sont tous deux professeurs d’anglais, mais Bruce travaille aussi au salon funéraire de la famille, le Fun Home comme ils l’appellent. Alison raconte son enfance sous l’emprise de son père, personnage équivoque décrit par son caractère psycho-rigide et monomaniaque, ainsi que ses obsessions, parmi lesquelles celle de vouloir vivre dans un manoir victorien.

Sous des airs de simplicité, les dessins au trait sont très denses et très signifiants. Les personnages sont nets et paraissent simples — le père paraît même figé, ce qui témoigne de son obsession des apparences —, alors que les décors permettent de contextualiser l’époque dans laquelle le récit se déroule, mais aussi de rendre compte des obsessions de son père, avec un remarquable souci du détail. Les dessins sont en noir et blanc, avec des nuances de gris — dans mon édition, les graphismes sont gris, mais ils sont en réalité gris-vert — ce qui marque ici la morosité ambiante de cette enfance sous tension.

La bédéiste raconte le cheminement dédaléen qu’elle a emprunté pour parvenir à sa prise de conscience de son homosexualité et de son genre. L’homosexualité de son propre père va également lui permettre de s’identifier à ce dernier qui, jusqu’alors, n’était qu’un « tyran charmant » et secret. Fun Home est d’ailleurs, d’une certaine manière, l’histoire de Bruce d’où découle celle d’Alison : cette dernière est souvent peinte en retrait, dans l’inaction, observant ce qui se trame sous ses yeux, sans en percevoir sur le vif les enjeux sous-jacents. C’est par le récit de l’autre, celui du père, que l’autrice parvient à son propre récit : Alison devient d’ailleurs de plus en plus active à la fin du livre, s’émancipant de l’histoire de son père pour se raconter elle-même.

Fun Home est rapidement devenu une œuvre culte et pour cause ! C’est un récit brillant à bien des égards, fourmillant de détails et construit avec virtuosité. C’est un texte éminemment littéraire qui s’épanouit de manière singulière dans une forme narrative graphique. J’ai été particulièrement sensible à l’intertexte littéraire très dense du récit, mais aussi à cette construction par ressassement, ce qui permet à l’autrice de mettre rapidement en place les enjeux principaux du texte pour ensuite aborder quantité de détails annexes, mais tout aussi essentiels, rendant ainsi compte de leur complexité. Cette complexité procède de la mise en forme d’une écriture du doute, tangible par le ressassement des souvenirs marquants de l’enfance : l’autrice questionne les raisons de leur caractère fondamental et en sort émancipée. C’est un roman graphique admirable et élaboré, une autobiographie infiniment dense qui parle d’un père et de sa fille dans un jeu de correspondances subtil, explorant avec finesse un récit de filiation identitaire et intellectuel. À lire absolument !

Anne

Fun Home, Alison Bechdel, traduit par Lili Sztajn et Corinne Julve, Points, 9.90€

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