Les Pérégrins d’Olga Tokarczuk

En cette période inédite de confinement, rien de tel que de comprendre que la sédentarité n’est pas que géographique et, par la même, le nomadisme non plus. Ainsi, rester chez soi n’est pas forcément lié à une sédentarité de l’esprit qui, lui, est libre d’aller où bon lui semble ! Et pourquoi pas dans un livre ? Ou dans une pérégrination spirituelle ? Dans Les Pérégrins, livre du mouvement par excellence, roman aussi singulier dans la forme que dans le fond, Olga Tokarczuk nous embarque dans des pérégrinations modernes, cheminement inlassable, de par les océans et les continents, un voyage dans l’espace mais aussi dans le temps, en quête d’autres pérégrins, mais aussi et surtout de la connaissance. Car voir, c’est savoir. Et encore plein d’autres choses…

Le roman Les Pérégrins apparaît comme la juxtaposition d’une centaine de vignettes, textes plus ou moins courts, tableaux philosophiques, scientifiques, narratifs, entre poésie et document, comme autant de brins tissant un texte, au sens étymologique de « tissu », de « tissage ». Et de ce tissage textuel, naît une œuvre déroutante, décousu et rafistolé, patchwork d’images qui se répondent et dont les échos glissent le long des murs invisibles de cet étrange dédale. Les Pérégrins, c’est cela, un sorte de labyrinthe infini où déambule la narratrice, une pérégrine, qui nous narre le cheminement initiatique qu’elle emprunte, cheminement qui se déroule dans l’exploration de l’espace et du temps, mais aussi du savoir, dans sa dimension humaniste.

Le roman s’ouvre sur une prise de conscience fondamentale, celle de la narratrice qui, âgée de 5 ou 6 ans, découvre l’existence du monde, et par là même, sa présence inéluctable dans ce monde. Je suis. Ainsi commencera son initiation, ses pérégrinations. En quelques vignettes, la narratrice trace le parcours de son enfance à l’âge adulte : un voyage à travers champ, un fleuve, le mouvement, des études de psychologie. Et puis, le syndrome de détoxication, marquant sa quête obstinée des mêmes représentations mentales, et l’obsession pour les cabinets de curiosités. Une sensibilité « monstrophile ». Points de départs singuliers — du roman et des pérégrinations — que ces obsessions morbides pour les pièces d’anatomie flottant dans le formol ou les fœtus mis en scène en bocal ! Et pourtant, ces images dérangeantes parsèment le texte, entre dégoût et fascination, entre indignation et magnificence, entre grotesque et sublime. Quant à la motivation profonde de tout ceci, le but des pérégrinations est d’aller à la rencontre d’un autre pérégrin. Galerie de portraits de voyageurs et de voyageuses, nomades modernes ou figures historiques, rencontres en chair et en os animés ou dans le formol, par l’anecdote ou le conte, souvent paraboliques. Dernier principe de ces pérégrinations, la narratrice — qui a tous les traits de l’autrice — a pour guide de voyage La Nouvelle Athènes écrite au XVIIIe siècle par Benedykt Chmielowski, livre considéré comme la première encyclopédie polonaise, et Moby Dick de Hermann Melville qui, tous deux, trouveront de nombreux échos dans l’ensemble du roman, tant par la nature encyclopédique du premier que par des références au Grand Nord, à la pêche, à la navigation et à l’image métaphorique de la baleine blanche contenus dans le second.

Un réseau de thèmes et d’images tisse le texte, entrelacs de brins métaphoriques pour parler d’une expérience existentielle aussi étrange qu’ordinaire, car des pérégrins, le lecteur et la lectrice en rencontrent à foison dans ce roman d’abondance. Il y a la psychologie du voyage — qui esquinte au passage et pour mon plus grand ravissement la psychanalyse — qui théorise un propos mis en scène dans la fable, car le roman recèle d’histoires passionnantes, d’anecdotes étonnantes, d’images extraordinaires. Si Les Pérégrins nous apparaît comme un recueil d’histoires et de pensées, comme un journal de bord sacrément bien rédigé, il porte en lui l’essence romanesque de l’unité et de l’harmonie. Une grande part du texte est consacrée aux lieux — les pays et les villes, les endroits visités comme les musées et cabinets de curiosités, mais aussi les lieux du voyage, les ports, les gares et les aéroports — et aux non-lieux — comme les avions, les trains, les bateaux, qu’on ne peut cartographier — mais aussi au temps, mis en question par le nomadisme moderne : décoller en avion à une heure précise et atterrir ailleurs le même jour et à la même heure qu’au départ, par la magie des fuseaux horaires. Le temps aussi se fait cabinet de curiosités, de même que le langage, qu’on emporte dans nos valises, un bout de là d’où l’on vient. Car aller à la rencontre d’autres pérégrins, c’est aussi leur parler. Le propos très érudit du texte s’articule autour des deux piliers de la connaissance que sont la physiologie et la théologie, avec de nombreuses références au corps, à l’anatomie, à la chirurgie et aux sciences en général, mais aussi à l’esprit, à la spiritualité, à la religion. Le propos est d’ailleurs en tension entre le corps et l’esprit, le profane et le sacré, le grotesque et le sublime. Olga Tokarczuk questionne par exemple les limites de l’art en s’interrogeant sur la nature esthétique des fœtus décoratifs dans le formol où sur l’ignominie de la naturalisation — dans le sens taxidermique — d’Angelo Soliman, un homme noir, qui a été exposé selon la volonté de l’empereur autrichien François Ier au Musée d’histoire naturelle de Vienne — cette horreur est une histoire vraie.

Les Pérégrins n’est pas le texte le plus simple que j’ai lu, selon moi parce qu’il est habité par le mouvement, celui du voyage, symbole même de la mobilité, celui de la connaissance et de la science, sans cesse innovantes et changeantes, de même que la morale ou les considérations esthétiques, faussement subjectives, qui se muent au gré du temps. Ce roman, c’est une pérégrination, qui a pour but d’aller à la rencontre d’une pérégrine, la narratrice du roman qui nous livre un esprit fait d’embranchements divers, d’obsessions troubles, inventoriant de manière perecquienne, ce qui fait l’essence d’une pérégrination et d’un pérégrin. Le texte en lui-même est mouvant, malléable, souple. Il est même construit de manière cyclique, sans fin sinon celle du recommencement. Un texte comme un voyage et comme une rencontre, un cabinet de curiosités textuel, fait d’un bric-à-brac de contes et d’histoires, de doutes et de grâce, d’épiphanies et d’anecdotes, pour éclairer le monde depuis un esprit aussi brillant qu’atypique. Et comme voir, c’est savoir, autant regarder à travers les yeux d’un génie…

Anne

Les Pérégrins, Olga Tokarczuk, traduit par Grazyna Erhard, Les Éditions Noir sur Blanc, 24€

4 commentaires

    1. Merci beaucoup. Mois aussi, j’ai trouvé ce roman dur à lire, c’est surtout son harmonie que j’ai eu du mal à saisir, mais au fil du texte, une cohérence m’est apparue, facilitant la lecture. Je vais de ce pas lire ta chronique 🙂

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