5 ans !

Aujourd’hui, notre blog fête ses cinq ans, l’occasion pour nous de revenir sur nos moments préférés de ces années littéraires. Cinq ans, ça paraît peu et beaucoup à la fois, tant et si bien que plusieurs articles nous sont sortis de la tête : je pense notamment à cette anecdote singulière, où surfant sur le net à la recherche de comment-elle-s’appelle-cette-figure-qui-décrit-une-œuvre-dans-une-autre-œuvre je suis tombeée sur cet article écrit par… moi-même — c’est ekphrasis la bonne réponse ! Mais de nombreuses lectures restent, évidemment, alors que d’autres, qui nous paraissaient si précieuses au moment d’écrire à leur propos, ont sombré dans un oubli relativisé par le blog et le principe de publication. Et puis, il reste aussi de ces cinq années nos articles-chouchous — pas les vôtres, les articles les plus lus et les plus commentés sont loin d’être ceux qui nous tenaient ou nous tiennent encore à cœur. Alors pour célébrer cet anniversaire de blog — outre le coup que Louis et moi avons bu sans vous et les livres que nous nous sommes offerts pour l’occasion — nous avons souhaité vous parler de quelques articles qui nous sont chers, parce qu’on est fiers de les avoir écrits, tout simplement.

Bilan d’Anne

En ce qui concerne les chroniques, il y en a précisément trois dont je suis particulièrement fière, parce que je les ai écrites dans un grand élan d’enthousiasme, en apnée sans doute, archi-concentrée comme ça m’arrive rarement — mes pensées voyagent, ou plutôt vagabondent beaucoup trop —, toute aux œuvres dont je parlais. Et pour cause ! Dans les trois cas, ça a été pour vous parler de chocs littéraires.

Ma première chronique est celle de mon premier Toni Morrison — et pas des moindres, si tant est que Toni Morrison ait écrit quelque chose de comparativement moindre aux productions littéraires de ce dernier demi-siècle — : Beloved, le coup de point dans le ventre et dans la tronche ! Une lecture aussi viscérale que savante, aussi émotionnelle qu’intellectuelle. Un roman en lambeaux et dans le chaos d’une chronologie en miettes, la lumière d’une écriture, violente, déchirée, magnifique : c’est le roman coup de foudre pour cette autrice que je n’aurais sans doute pas lue sans le blog. Et quelle lacune ç’aurait été pour moi ! Quel manque ! Lire Toni Morrison, ses romans comme ses essais, m’a énormément appris, sur l’histoire, sur l’esclavagisme, sur le racisme, les constructions sociales, le féminisme, et sur moi-même. Rien que pour cette découverte, ce blog aura valu la peine.

La deuxième chronique qui m’a donné autant de plaisir que de fil à retordre est celle du grand classique américain Et quelque fois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey, roman pioché sur un autre blog, une chronique lue frénétiquement, en diagonale, avec des mots-clés comme des douceurs sur l’étal d’une pâtisserie : la boue, la fraternité, la honte, la vengeance, l’acharnement, la nature, luxuriante et capricieuse, et puis les tronches, une galerie de portraits cassés. Je me plonge dans ce roman halluciné comme on prend un shoot, exaltée, avide, déjà accro. Et quelle claque ! Là aussi, l’écriture m’étourdit, me grise, m’enivre jusqu’à cet état de lucidité et de foi : la certitude de lire un texte essentiel, pour les autres sans doute, pour moi assurément. Encore une expérience de lecture et de littérature irremplaçable !

Ma dernière chronique dont je souhaite parler ici est également un texte qui parle d’un coup de foudre pour une plume, ma découverte de Joyce Carol Oates — avec Les Chutes. Pour cette chronique, j’avais voulu me renouveler en terme d’écriture. Ben oui, parce qu’après plus de 250 articles publiés sur le blog, la forme de mes billets est devenue un poil redondante — même si Louis et moi essayions de renouveler la forme de nos articles, avec différentes rubriques, mais force est de constater que nous écrivons surtout des chroniques — et je ne cache pas que j’ai mes formules toutes faites que j’ai tendance à caser un peu partout, non pas tant par manque d’inspiration que par paresse, je le confesse. D’ailleurs, j’ai depuis deux/trois ans le sentiment d’être poussée à écrire sur les livres que j’ai aimés non par envie, ni même par plaisir, mais par devoir. Un devoir envers moi-même surtout. Ne pas écrire c’est un peu oublier. Même si écrire, c’est un peu détruite l’indicible magie des mots des autres. Analyser brise le charme. Mais ça éclaire aussi le monde. Alors pour cette chronique des Chutes, j’avais voulu écrire de manière plus personnelle, davantage pour moi que pour vous. Pour me souvenir du moment, de la rencontre avec une plume, de ma rencontre avec cette plume, de ce moment rien qu’à moi, et le partage en arrière-plan.

Et j’avoue que depuis, notre blog m’apparaît davantage comme un journal de lecture. J’y écris surtout pour moi, mais c’est ce qui me permet d’y écrire encore. J’ai été tentée d’arrêter à maintes reprises, parce qu’écrire ici demande autant de temps — qui manque mais qu’on trouve toujours, quitte à en emprunter au sommeil —  que d’espace mental, qu’une masse assez spectaculaire de pensées et de ruminations — j’ai un fonctionnement cognitif un peu casse-pied. Au moment où j’écris, j’ai souvent composé mon article en pensées des dizaines de fois, c’est un moyen pour moi de me libérer d’une œuvre. J’ai essayé, mais je lis mal quand je n’ai pas été libérée d’une œuvre, par l’écriture. Si la littérature est ma passion, elle ne doit pas m’être agréable ni douce ni conciliante, et force est de constater qu’elle me malmène, me culpabilise, m’obsède, me tiraille, me bouleverse. Et c’est encore ici que j’en parle le mieux.

Bilan de Louis

De mon côté, il n’y a que peu de chroniques dont je sois réellement fier. L’une d’entre elles est sans doute la plus simple, c’est celle qui a répondu à la question « Qui fut le premier écrivain au monde ? » C’est l’un des principaux intérêts de ce blog, que d’être amenés à se poser des questions — simples mais pas forcément évidentes — sur la littérature, à faire des (courtes) recherches, et à prendre du plaisir à partager ces réponses. De plus, la consultation des termes de recherche utilisés par les lectrices et lecteurs qui arrivent sur notre blog montrent que nous ne sommes pas les seuls à nous poser des questions que l’on ne soulève jamais dans les études de littérature, quel que soit le public concerné. Après tout, dès qu’on étudie une technique – ou même un autre art – tout le monde commence par son invention, les conditions qui ont permis l’émergence de la nouveauté, puis la postérité ou les évolutions subies. Ainsi, tout le monde connaît, ou aura entendu parler d’Albert Einstein ou de Marie Curie, de la concurrence entre Thomas Edison et les frères Lumière concernant la paternité du cinéma, des frères Montgolfier ou du préfet Poubelle, ou encore des premières œuvres picturales anonymes sur les parois des grottes, mais… pas de Jean-Kévin Poésie ou de Marie-Cunégonde Romanesque pour les littéraires. Et pourtant, le fait que la littérature n’ait pas de paternité, mais une maternité trouve un écho dans les engagements actuels sur la place des femmes dans le monde intellectuel comme dans tout le reste de la société ! Tout comme Enheduanna célébrait la déesse Innana et la priait de terrasser ses ennemis, invoquons son nom pour terrasser les insignifiants qui voudraient faire de l’écriture une Histoire exclusivement masculine, et renvoyons-les à leur ignorance ! Tiens, justement, pour continuer sur les combats symboliques liés aux émancipations, le livre de Laélia Véron et Maria Candea m’a beaucoup marqué, et j’ai adoré rédiger la chronique du bouquin de manière… un peu spéciale.

Depuis un moment déjà, l’importance concrète des symboles dans notre vie quotidienne, et donc le caractère quasi magique de la littérature, de tous les arts, voire de toute prise de parole personnelle ou publique m’apparaît, moi qui suis pourtant un indéniable cartésien, dans toute la force de son évidence. Que ce soit l’influence aussi détestable que prodigieusement féconde de Lovecraft, la re-création réaliste et magique de Tituba par Maryse Condé, qui fait d’une esclave un esprit protecteur et un symbole de l’afro féminisme, des délires enfumés mais ô combien troublants d’Alan Moore ou de Pacôme Thiellement (à propos, ça fait un bon mois que je viens de terminer son dernier livre, il va falloir que je trouve le temps — et la manière ! — d’en parler), je suis de plus en plus troublé par la littérature occultiste, dans ce qu’elle a de plus transgressif et de plus étrangement concret.

En ce moment, je manque de temps pour écrire dans le blog — ce n’est pas nouveau, mais mes disponibilités, contraintes ou choisies, s’amenuisent. Cependant, la question essentielle demeure : que faire de tous les livres que l’on lit ? Que retenir d’eux ? Que transmettre ? Qu’est-ce qu’une chronique, quelle que soit la forme qu’elle peut revêtir, peut fixer de ce qui a été l’expérience de lecture d’un livre en particulier, sur une personne en particulier, à un moment particulier, considérant les livres que cette personne a lus avant celui-ci et qui lui auront en quelque sorte préparé l’esprit pour le moment de cette lecture, et ceux qu’elle lira après, et qui pourront être autant d’échos, de rappels, de contradictions, de fausses pistes ou d’éclairages inattendus ?

Bref, depuis le début de Textualités il y a cinq ans, la question essentielle du lecteur que je suis est restée la même : comment parler des livres ? A quelles expériences particulières permettent-ils d’accéder ? Comment transmettre ces expériences, si cela est possible ? Comment refermer un livre en évitant qu’il ne soit qu’un parallélépipède de plus sur une étagère, un titre de plus, d’un auteur ou d’une autrice de plus ?

Finalement… ça veut dire quoi, pour vous, « lire un livre » ? Je serais très intéressé par vos réponses, alors n’hésitez pas à commenter cet article pour proposer votre vision de la lecture ! Ce sont parfois les questions les plus simples qui continuent à me laisser perplexe, et je suis vraiment curieux de découvrir ce que vous en pensez.

Quant à moi, je vais continuer à chercher des réponses dans les livres et ailleurs, en continuant à transmettre ce que j’ai lu sur Textualités ou ailleurs, et, puisque mon bilan des cinq ans part dans tous les sens, il y a de grandes chances pour que cela continue ainsi pendant un bon moment…

Comme toujours, nous concluons ce bilan d’anniversaire par de sincères remerciements : nous remercions tous nos lecteurs et toutes nos lectrices, avec une pensée particulière pour celles et ceux qui nous suivent depuis longtemps, avec qui nous avons des échanges enthousiastes et qui nous donnent envie de pousser nos découvertes d’univers littéraires toujours plus loin.

Anne et Louis

11 commentaires

  1. Bon et bel anniversaire ! Merci pour ce témoignage et je dois avouer que je me suis retrouvée dans les mots d’Anne….. Le blog est également pour moi un journal de mes lectures, une sorte de point final à la lecture même si je garde souvent des traces de celle-ci en moi après. Il y a désormais une sorte de nécessité à coucher sur le papier mon ressenti, mes émotions…… A bientôt 🙂

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    1. Merci beaucoup, pour ton commentaire et ton témoignage ! Il y a un paradoxe entre le fait de tenir un journal de lecture — par définition personnel — et l’acte même de publier nos billets sur un blog, publication qui opère un glissement de l’intime vers le public. Mais sans cette publication,je ne pense pas que je prendrai autant de temps et d’énergie à écrire ce journal. Je suis contente de constater que je ne suis pas seule face à ce paradoxe 🙂

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  2. Lire, c’est rêver, c’est se vider la tête, c’est exulter, c’est réfléchir et apprendre, c’est être bousculé, c’est être mis face à ce que l’on ne connaît pas, c’est-à-dire aux autres, c’est vivre plein d’émotions, c’est se confronter, c’est méditer, c’est finir par être dégoûté de ne pas savoir écrire aussi bien…

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    1. Merci pour ces pensées et ce témoignage de lecteur passionné ! C’est vrai que ça donne des complexes de se confronter à d’éminentes plumes, mais c’est encore le meilleur moyen de se nourrir de leur talent 🙂

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  3. Alors, LIRE, c’est…s’évader, imaginer, découvrir et aussi se questionner, comprendre mieux ou pas, trouver des réponses ou en susciter de nouvelles…
    C’est surtout vibrer, à la fois dans son âme, son cœur et son corps; c’est se sentir vivant(e) et moins seul(e), semblable à nos congénères, lecteurs, lectrices et auteurs, autrices confondu(e)s.
    Depuis toujours, LIRE c’est suspendre le temps, invariablement et enfin c’est un besoin quotidien, intellectuel et viscéral, un acte vital pareil à une addiction.
    Légèrement flippant décrit ainsi mais si vrai en ce qui me concerne…
    Je souhaite un très bel anniversaire à Textualités, dont je suis fidèle, et en profite pour vous signifier combien je suis fière de votre travail.

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  4. Merci beaucoup pour ton commentaire. Nous nous retrouvons beaucoup dans ce que tu dis de l’acte de lecture. Nous sommes fier et fière de partager ces moments essentiels à nos vie ici et avec toi. À bientôt en vrai (jamais les « à bientôt » qu’on dit et écrit n’ont été si chargés de sens qu’aujourd’hui) !!!

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  5. Quel plaisir que nous partagieons des sensations similaires dans l’acte de lecture ! À dire vrai, j’en avais l’impression… Et je suis ravie que votre blog soit un lien supplémentaire qui nous unit au sein de notre passion commune et surtout au sein de notre amitié immuable.

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    1. On en parle souvent avec Louis, mais si un jour, il te prend l’envie de partager ce que tu écris sur la littérature de manière privée — et tu écris super bien, nous le savons tous les deux… tous les quatre même 😉 —, ce serait pour nous un grand plaisir, et surtout une immense honneur, de t’offrir une tribune ici. Penses-y. Ces moments de confinement sont plus que jamais propices au partage et tu as de belles choses à dire 🙂

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      1. Oh la la !!! C’est moi qui suis très honorée de votre proposition !
        Je crains que vous présumiez de mes compétences… Je ne me sens pas à la hauteur de l’exercice… J’ai peut-être des choses à dire mais la manière de les structurer me fait défaut… Souvenez-vous de nos études de Lettres, la méthodologie est ma bête noire ! Et cet éternel manque de confiance en moi, même si j’y travaille au quotidien et depuis des années, me freine à oser davantage…
        Je suis très touchée de vos compliments et les entends comme une assurance et une valorisation de ma fibre littéraire…
        Je reste ouverte à votre invitation et vous promets d’y réfléchir…
        Un très grand merci 🤗 💕

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      2. Le truc, c’est de vraiment se libérer de toutes les méthodos qu’on a apprises et d’écrire comme on veut. De plus en plus, nos chroniques sont de moins en moins structurées pour rester un souvenir vaporeux de lecture. Et c’est plus agréable d’écrire au gré de nos pensées, souvent bordéliques d’ailleurs. Quant à la confiance en soi, ben, tu trouves sincèrement que Louis et moi on transpire l’assurance 😀 ??? Ici, c’est un endroit un peu paradoxal, un lieu public qui est comme à la maison, on y parle librement, et tant pis si on dit des bêtises, on parle de la manière subjective dont on a perçu les œuvres qu’on a lues. On ne peut pas se tromper… Quant à mettre en doute la structuration de ta pensée, je t’invite à relire les derniers commentaires que tu as écris ici et peut-être te rendras-tu compte à quel point ils sont bien écris, dans le fond et la forme. Mais voilà, tu sais que si tu veux publier un truc, tu peux le faire ici, ça ne doit être ni stressant ni destructeur. Juste du plaisir.
        Des bises ma copine ❤

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      3. Tes arguments sont éloquents et rassurants. Aucun complexe et stress à avoir. Juste du plaisir, comme tu le soulignes… Et sauter le pas…!
        Merci merci…
        Et des bisous ma copine 💕

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