Dolce agonia de Nancy Huston

Sur les conseils avisées de mon amie Jenny, je poursuis ma découverte de l’œuvre de Nancy Huston avec Dolce agonia, roman écrit en français par l’autrice canadienne malgré son cadre typiquement américain : en effet, le récit narre un dîner de Thanksgiving, moment traditionnel de la culture américaine, qui célèbre la famille et les souvenirs. Dans une construction toujours originale, Nancy Huston nous parle du temps et de la mémoire, mais aussi de la vie comme une succession d’événements et surtout, comme une succession de pensées, tout cela avec une ironie grinçante portée par la voix d’un dieu de fatalité, mettant en exergue la précarité de nos existences. Un roman dérangeant à bien des niveaux, révélateur de tensions au sein de nos individualités comme à une échelle plus vaste.

Dès le prologue « au ciel », porté par la voix d’un dieu omniscient, l’autrice affiche une volonté d’évoquer un rapport au monde au-delà des hiérarchies. Tout au long du texte, événements et non-événements entrent d’ailleurs en tension, une tension qui redéfinit ce qui se doit d’être mémorable et ce qui l’est véritablement. Ici, le mémorable l’est au sens historique « digne de mémoire », mais aussi au sens étymologique « dont on se souvient ». Et force est de reconnaître que, dans nos vies, nous ne nous souvenons pas uniquement de ce qui est digne de mémoire, comme les grands drames et les grandes joies, mais aussi des petits riens, des moments suspendus, quotidiens, qui sont dignes de mémoire non dans les faits mais dans les émotions. Dieu dit lui-même :

ce n’est pas parce que j’ai lu ma propre œuvre dans tous les sens que je n’ai pas mes événements de choix, mes épisodes préférés dans l’histoire des hommes sur la Terre. La guerre de Cent Ans, par exemple. La mort de Cléopâtre. Le repas de Thanksgiving chez Sean Farrell, circa 2000… Il ne faut pas en chercher la raison. Tout ce que je peux dire, c’est qu’une foule de menues coïncidences et de convergences inattendues ont fait de cette soirée un poème. Brusquement la beauté. Brusquement le drame. Des cœurs qui prennent feu, des rires qui fusent.

La messe est dite : il sera ici question de littérature. Une littérature faite de mythes, de questionnements, de réflexions sur le temps et la mémoire, sur la société, sur les liens qui unissent les hommes et les femmes, sur la vie, les faits et les pensées, sur les espoirs et les désillusions, les tragédies et les petites riens, la grandeur et la petitesse, la misère, la violence, la mélancolie, la destinée et la fatalité. Une littérature sur la douce agonie qu’est la vie.

Comme dans Lignes de faille, qui est composé dans une chronologie à rebours, Dolce agonia se démarque par une construction originale. Le squelette du texte, observable dans la table des matières, est parfaitement lisible : le récit principal, celui du repas de Thanksgiving chez Sean Farrell, est narré chronologiquement et découpé en chapitres selon les moments typiques d’une soirée mondaine, des préparatifs du repas au coucher enivré ; entre chaque chapitre racontant ce dîner, le dieu narrateur du roman prend la parole pour nous révéler comment chaque convive puis l’hôte vont mourir. De cette manière, l’autrice propose un éclairage singulier sur les 13 personnages qui s’agitent vainement sous nos yeux, mettant en reliefs la fragilité de leurs vicissitudes et l’inconsistance de leurs pensées. À ce squelette chronologique et répétitif, s’ajoute la chair du texte, une matière structurée de manière plus chaotique, aussi confuse et impulsive que nos pensées vagabondes : aux conversations mondaines et aux gestes quotidiens, s’ajoutent en parallèle — et entre parenthèses dans le corps du texte — les pensées des personnages qui se souviennent. Ainsi, l’autrice met en exergue la primauté de la vie intérieure où ce qui se joue est beaucoup plus signifiant et fort que les enjeux du repas de Thanksgiving. De cette manière, le texte saute d’une tête à l’autre, d’une intériorité à l’autre, faite de pensées et de souvenirs fugaces, à la manière de Virginia Woolf dans Vers le phare. Il en résulte une juxtaposition de 13 récits de vie décousus où chaque personnage se révèle par son passé, son présent — et son avenir que le lecteur et la lectrice connaissent grâce aux confidences du dieu narrateur — mais aussi ses pensées, ses émotions et sa mémoire, précisément, ce dont chacun et chacune se souvient des drames et des riens de leur vie.

Les personnages appartiennent tous à la classe sociale des bourgeois intellectuels, à l’exception de la nymphette nouvellement mariée à un romancier vieillissant : poètes et écrivains, médecienne et avocat, professeurs de philosophie, etc. Un seul enfant, un bébé de onze mois, campe le treizième à table bien qu’il soit précisément au sein et au lit. Tous se retrouvent chez le poète Sean Farrell, entre amis, sans famille, ni enfants ni parents. Une soirée de Thanksgiving où l’on se rassemble pour ne pas souffrir ce soir si spécial d’une solitude plus pesante. Ces personnages sont plutôt antipathiques : ils sont surfaits, hypocrites, orgueilleux et égocentriques. Comme nous tous. Ils parlent de la vie, de la mort, de l’amour, de leurs désillusions, de leur famille, du temps, du vieillissement. Et au-delà du cirque des mondanités, diverses tensions, aussi insidieuses qu’ordinaires, se filent pour former un malaise inexplicable, renforcé par les souvenirs des convives de plus en plus violents et indicibles.

Enfin, Dolce agonia est un roman évidemment méta-littéraire : il s’agit de parler de littérature et du statut de l’écrivain, ici de l’écrivaine, dans la fiction et dans la réalité. On trouve une mise en abyme de cette figure avec deux personnages de poètes et un personnage de romancier, tous unis par leur caractère aussi vaniteux que vain. Le personnage divin omniscient et omnipotent est également une métaphore de l’écrivain lui-même, qui se joue de ses personnages avec une forme de toute puissance ironique. Le ton du dieu narrateur est d’ailleurs cynique et cruel. Ce n’est pas un dieu d’amour ni de compassion, c’est un dieu moqueur dont l’ironie apporte avec elle les enjeux majeurs de ce roman complexe.

J’ai beaucoup aimé Dolce agonia qui, en dépit de sa construction a priori décousue, se dévore en quelques jours. J’ai particulièrement aimé comment Nancy Huston réinvestit cette forme woolfienne du stream of consciousness, levant le voile sur les personnages dans leur vérité la plus terrible au fur et à mesure du récit. Nancy Huston nous montre ainsi un échantillon d’humains représentatifs de ce que nos sociétés contemporaines engendrent, avec ses rapports de domination depuis l’échelle du foyer à celle des États. Derrière le masque de la respectabilité, se cache bien des horreurs, celles que l’on subit, mais aussi celles que l’on commet. En mettant en scène des bourgeois ordinaires, l’autrice fait l’inventaire des monstruosités de nos sociétés viciées qui n’épargnent même plus les classes dominantes, des ravages de la drogue à ceux de la guerre, en passant par ceux du viol et des violences ordinaires. Dolce agonia se révèle ainsi une plongée douce et cruelle dans des psychés abîmées, jusque dans leurs rêves, en fin de récit, rêves qui se font échos dans l’absurdité profonde du sommeil, rêves qui se font enfin le poème annoncé, dans un long, terrible et langoureux stream of unconsciousness.

Anne

Dolce agonia, Nancy Huston, Actes Sud, 21.50€

6 commentaires

  1. Je suis heureuse de lire cette chronique sur cette écrivaine canadienne. Je n’ai lu qu’un roman de cette dernière mais il me tarde de poursuivre ma découverte de ses autres univers. Une belle plume, une grande dame, un sens inné pour les constructions littéraires complexes afin de trouver une Vérité.

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    1. Je l’ai découverte il y a peu sur les conseils d’une amie aux goûts littéraires très affûtés et j’ai été tout de suite séduite par cette plume impressionnante de précision et de densité. Il y a un millier de choses à dire sur ce roman, c’est assez frustrant de ne se contenter que d’une chronique pour en parler. Je la relirai également avec intérêt.

      Aimé par 1 personne

      1. J’ai lu ta chronique avec un réel plaisir.
        Tu analyses et écris l’essentiel à mon sens. Bravo !
        ( et quel honneur d’être citée ! et de définir mes goûts littéraires comme très affûtés. Je te renvoie ce compliment ! 😉)

        Aimé par 1 personne

      2. Honneur partagé 😉 Merci beaucoup pour ton commentaire. Il y aurait encore beaucoup à dire et à analyser en profondeur sur ce roman, mais je suis contente si tu as trouvé dans ma chronique l’essentiel, bien que ce format d’écriture me paraisse un poil frustrant pour parler de textes aussi denses que ceux de Nancy Huston.

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