Playing in the dark de Toni Morrison

Playing in the dark regroupe une série de conférences données par Toni Morrison à l’Université de Harvard, en 1990, sur le thème du roman américain et, plus précisément, le rôle devenu stéréotypé du personnage du Noir dans cette littérature. Pour cela, elle développe son propos en revenant sur des œuvres littéraires fondatrices du mythe américain mais aussi sur la critique littéraire et l’histoire qui ont participé à façonner ce stéréotype et par là même, permis une représentation persistante du monde biaisée par le racisme et une identité américaine tout aussi problématique.

Playing in the dark regroupe ses différentes conférences sur le roman américain en trois chapitres : Matières noires, Romantiser l’ombre, Troublantes infirmières et la bonté des requins. Le propos est ici clairement universitaire, il relève de la recherche littéraire, avec problématique thèses arguments exemples. Toni Morrison part d’une observation récurrente qu’elle a remarqué longtemps avant ces conférences sur la manière dont des personnages noirs déclenchent souvent des moments cruciaux et intenses dans la littérature écrite par des auteurs blancs ou des autrices blanches, tant et si bien qu’elle a commencé à recenser toutes ces occurrences et en a tiré de nombreux questionnements. Dans Playing in the dark, Toni Morrison s’emploie ainsi a réfléchir aux questions de la blancheur et de la noirceur dans le roman américain en tant que chercheuse mais aussi et surtout en tant qu’écrivaine et lectrice. Elle propose ainsi un regard original et surtout éclairant sur les mythes américains, contrée d’une liberté  factice bâtie sur les fondations de l’esclavagisme, mettant en exergue les paradoxes et contradictions de ce rêve idéalisé aux valeurs plus que discutables.

Pour des raisons qui n’auraient pas eu à être expliqués ici, jusqu’à une date très récente, et sans tenir compte de la race de l’auteur, les lecteurs de quasiment toutes les œuvres de fiction américaines ont été identifiés à des Blancs. Je m’intéresse à savoir ce que ce présupposé a signifié pour l’imagination littéraire. Quand l’inconscient racial ou la conscience de l’identité raciale enrichissent-ils le langage interprétatif, et quand l’appauvrissent-ils ? Qu’est-ce que cela entraîne, de positionner son être d’écrivain comme non racial et tous les autres comme pourvus de race, dans la société entièrement racialisée des États-Unis ? Qu’arrive-t-il à l’imagination textuelle d’un auteur noir, qui reste à un certain niveau toujours conscient de représenter sa propre race devant, ou malgré, une race de lecteur qui se pense comme « universelle » ou sans race ? En d’autres termes, comment se constituent la « blancheur littéraire » et la « noirceur littéraire » et quelle est la conséquence de cette construction ? Comment les présupposés enracinés du langage racial (non raciste) fonctionnent-ils dans le projet littéraire qui s’espère et parfois se prétend « humaniste » ? Quand, dans une culture préoccupée par la race, approche-t-on réellement de ce noble but ? Quand échoue-t-on et pourquoi ?

Dans Playing in the dark, Toni Morrison ne répond pas en profondeur à toutes ces interrogations énoncées en préface — elle le fera dans d’autres essais, articles ou conférences —, mais elle prouve, dans une démonstration implacable et nuancée, que ces questionnements sont parfaitement légitimes, que le traitement de la bancheur et de la noirceur dans la littérature américaine est lourd de sens. Pour cela, elle revient sur divers romans cultes de la littérature américains, et pas des moindres, comme Les Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe ou En avoir ou pas de Ernest Hemingway, en passant par Moby Dick de Herman Melville, Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain, Sapphira and the Slave Girl de Willa Cather et bien d’autres. Elle y examine le traitement du personnage du Noir, de la Noire et de l’esclave, mais aussi l’approche métaphorique, symbolique et antinomique de la noirceur et de la blancheur, et démontre à travers cette analyse que l’identité même de l’Amérique s’est construite à partir de cette ombre noire. Cette approche apporte un éclairage à la fois salvateur et terrible sur la littérature américaine, mais aussi, plus largement sur son imaginaire collectif, remettant en cause les fondements d’une culture hypocrite et abjecte à bien des niveaux.

La lecture de cet essai est assez ardue, d’une part parce que le propos s’avère aussi lucide qu’impitoyable, d’autre part parce qu’il s’agit d’un essai de recherche littéraire très spécialisé et technique, destiné aux étudiants et étudiantes de lettres. Le vocabulaire est technique mais très spécifique à cet essai : je pense notamment au terme africanisme scandé tout au long de l’essai et utilisé par Toni Morrison pour désigner précisément « la noirceur dénotative et connotative qu’en sont venus à signifier les Africains, ainsi que tout le champ des points de vue, présupposés, lectures et lectures erronées qui accompagnent le savoir eurocentrique à propos de ces gens ». Le propos s’en voit enrichi et le texte n’en est que plus économique, mais les notions manipulées par l’autrice sont souvent complexes et nécessitent une grande concentration et un sens précis de la nuance au moment de la lecture. Cependant, je pense que cet essai est indispensable à quiconque s’intéresse à l’œuvre de Toni Morrison qui s’est employée à lutter contre ces représentations stéréotypées de la blancheur et la noirceur littéraires avec génie et lucidité. C’est aussi un essai important pour mieux cerner les enjeux de toute la littérature américaine mais aussi occidentale. Il ne s’agit pas de pointer du doigt le racisme d’auteurs ou d’autrices qui ont contribué à cet imaginaire, mais d’en comprendre les mécanismes pour mieux les saisir et les déconstruire. Car finalement, Toni Morrison nous parle à travers la littérature de mécanismes de pensées sociales qu’il faut parvenir à identifier mais dont il serait judicieux de se défaire pour tendre vers un monde plus juste, plus harmonieux, plus égalitaire et plus humain, tout simplement. Qu’elle va nous manquer, Toni Morrison !

Anne

Playing in the dark, Toni Morrison, traduit par Pierre Alien, Christian Bourgois, 5€

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