Récits ultimes de Olga Tokarczuk

Avec ce roman composé de trois récits, celui de la mère, de la grand-mère et de la fille, Olga Tokarczuk réécrit un mythe moderne des trois Parques où trois femmes font l’expérience de la solitude et de la mort. Un texte à part, comme toute l’œuvre si singulière de cette plume d’une grande originalité et d’une grande érudition. Roman symbolique où se succèdent tableaux et images prégnants, Récits ultimes développe un propos existentiel sur le temps et la mémoire, métaphorisés par ce fil de la vie que l’on remonte ou que l’on déroule, à travers trois portraits de femmes évoluant dans trois âges, à des moments déterminants de leur vie. Une lecture fascinante et éclairante.

Ida, Parka et Maya, respectivement la mère, la grand-mère et la fille, sont les trois héroïnes des récits ultimes composant un roman empreint d’une inquiétante étrangeté, une « forêt de symboles » dans laquelle le lecteur et la lectrice déambulent et les personnages s’égarent. Chaque récit est ultime dans le sens temporel, dans la mesure où il narre une mort, la fin d’une vie, mais aussi spatial car chaque histoire se déroule dans un lieu extrême et solitaire. Olga Tokarczuk explore dans son œuvre cette confusion, sinon cette fusion spatio-temporelle pour finalement nous mener hors du temps et hors de l’espace. Les lieux et les temps choisis dans le récit sont d’ailleurs très évocateurs et font référence à divers mythes fondateurs.

En effet, ce roman propice à l’exégèse reprend l’image traditionnelle et spirituelle du triplet, de la triplette ici, faite de trois femmes. L’autrice polonaise décline ainsi cette symbolique du triplet autour de considérations spatio-temporelles : le passé, le présent et l’avenir y sont développés à travers l’image du fil — qui peut se parer de divers déguisements modernes, comme par exemple l’image de la bande magnétique qui enregistre la vie et devient la mémoire — mais aussi la naissance — la maternité et la filiation sont ici des thèmes clés —, la vie et la mort ; de même, la géographie du roman s’inscrit dans cette symbolique de triplet — dans une représentation verticale — avec la mer, la campagne, la montagne, mais aussi et surtout, les trois règnes supraterrestres dépeints dans La Divine Comédie de Dante, l’enfer, le purgatoire, le paradis.

Le récit d’Ida, Blanche Contrée, raconte comment cette dernière, la mère, se retrouve figée dans une forme de sidération, un temps et un lieu suspendus, après un accident de voiture en pleine campagne, alors qu’elle se rendait dans la maison de son enfance. Elle sera accueillie par un vieux couple dans une maison isolée et y demeurera quelques jours, incapable de se ressaisir, plongeant avec nostalgie dans le cours de ses souvenirs, remontant le fil de sa vie avec chaos, sans chronologie, saisissant des lambeaux d’existence avec une terrible lucidité. S’ensuit le récit de Parka, Paraskewia, la parque, dans lequel la figure de la grand-mère et de la fileuse fait face à la mort de son époux, décédé dans son lit, dans leur maison de montagne coupée du monde par des nuages de neige. Cette Ukrainienne exilée en Pologne remonte elle aussi le fil de sa vie, revivant les événements forts de son existence marquée par le drame de la guerre, de la mort de son enfant, de l’amour qu’elle n’a cessé de chercher. Enfin, le récit de Maya, L’Illusionniste, narre un voyage que cette dernière, la fille de cette étonnante Trinité, fait avec son fils sur une île isolée au large de Singapour. La narration est ici chronologique, sans analepses, un fil qui se déroule nonchalamment vers l’avenir, dans une touffeur éreintante. Maya et son fils rencontreront sur l’île plusieurs touristes, figures de pécheurs et pécheresses, mais aussi un prestidigitateur, figure quant à elle démoniaque qui lui fera vivre l’expérience de la mort.

La lecture de ce roman m’a pris beaucoup de temps, non parce que le texte est ennuyeux — au contraire, il est passionnant, érudit, et spirituel — mais parce qu’il fourmille de références et nécessite une analyse profonde, une exégèse attentive. La narration est lourde de sens — et légère de plume —, le propos est puissant, l’écriture est un pur régal. Olga Tokarczuk a une plume d’une grande intelligence et manie la métaphore avec génie. Découvrir et explorer son œuvre est d’une part terriblement gratifiant car son propos est d’une finesse remarquable et d’une grande érudition, d’autre part particulièrement éclairant car elle parle avec une profonde intelligence de notre rapport au temps, à l’espace, à l’autre et à nous-mêmes, mais aussi de la vie et sa pluralité, ou plus précisément de la pluralité des moyens qu’elle possède pour nous permettre de vivre le monde, avec notre corps, nos émotions, mais aussi notre esprit et notre imagination. Les symboles qu’elle multiplie sont autant de clés pertinentes pour saisir le monde, les étudier est très enthousiasmant ! De plus, son univers est un magnifique assemblage hétéroclite d’images que j’adore, faites d’Histoire, de littérature, de mythes, d’occulte, de magie, de sorcellerie, porté par des personnages féminins aussi justes que fantasques. Il émane néanmoins de ces textes une forme de mélancolie nécessaire, car la vie se déroule avec pour toile de fond un brouillard de tristesse et de désespoir, mais l’espoir y perdure, résistant et résilient, et la vie y est possible.

Anne

Récits ultimes, Olga Tokarczuk, traduit par Grazyna Erhard, les Éditions Noir sur Blanc, 18€

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s