Sur les ossements des morts d’Olga Tokarczuk

Je commence l’année 2020 avec un coup de cœur, ce qui augure, je l’espère, d’excellentes lectures pour l’année et, pourquoi pas, la décennie à venir. Je crois ne pas prendre trop de risques en m’attaquant à l’intimidante œuvre d’Olga Tokarczuk, Prix Nobel 2018 de littérature : je l’ai découverte à cette occasion, en m’essayant à son univers littéraire avec sa nouvelle Les Enfants verts qui m’a particulièrement touchée par une forme de fantastique poétique au plus proche de la nature. J’ai retrouvé cet occultisme troublant et touchant dans le récit de Janina Doucheyko, extravagante narratrice du roman Sur les ossements des morts mettant en scène une sorcière moderne dans un petit hameau dans la région des Sudètes qui, en dépit de son isolement, est entachée de corruption…

Pour évoquer nos sociétés occidentales, Olga Tokarczuk place la trame de son roman dans un microsome évocateur en utilisant des images et des représentations avec une grande force évocatrice. Sur les ossements des morts est ainsi une sorte de polar végan se déroulant dans un village de chasseurs. Le récit nous est conté par la voix de Janina Doucheyko, une retraitée qui vit seule dans sa maison, en marge du monde. Elle vit donc non pas dans le village, mais dans un petit hameau à la frontière de la Tchéquie isolé et désertifié pendant l’hiver, avec pour seuls voisins Matoga et Grand Pied. Car notre narratrice, qui déteste son prénom — on a pas idée de s’appeler Janina — trouve des surnoms à tout le monde, de la vendeuse de vêtements Bonne Nouvelle, en passant par le procureur Manteau Noir, le garde forestier Œil de Loup ou encore le curé Père Froufrou. Par cette voix extravagante, le récit d’une série de morts étranges va nous être contée, morts impliquant des chasseurs. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur la première mort celui du voisin de Janina, Grand Pied, braconnier notoire qui, semble-t-il, se serait étranglé en mangeant la biche qu’il venait de tuer. En remarquant des biches errer aux alentours du hameau, notre narratrice émet l’hypothèse que les animaux se vengent des humains, hypothèse qu’elle va défendre bec et ongles. Elle va alors tenter de mettre en garde les forces de l’ordre et se mettre à dos tous les chasseurs du coin.

On pourrait lire dans ce roman un pamphlet anti-chasse et un éloge végan et antispéciste, tant les chasseurs sont peints comme d’abominables salopards alors qu’au contraire, Janina est un personnage des plus attachants. Et effectivement, c’est un sujet polémique particulièrement efficace qui place d’un côté des bouseux qui s’amusent à tuer et de l’autre, une femme indépendante qui vit en harmonie avec la nature dans le respect de son équilibre. Surtout, le roman met en scène une femme seule contre tous, en tout cas, seule contre un système corrompu. Car au-delà de la simple figure du chasseur, Olga Tokarczuk nous parle de l’impunité des puissants, ici incarnés par tous les notables du village qui appartiennent à la même association de chasseurs, du chef de la police au riche propriétaire, en passant par le prêtre. Et cette impunité des puissants est un réel problème sociétal, qu’on peut décliner à tous les niveaux de l’échelle du pouvoir, symptôme effrayant d’une société de plus en plus corrompue, d’une démocratie de plus en plus viciée. Olga Tokarczuk montre ici une citoyenne bafouée, qui n’est pas sur le même pied d’égalité que son voisin homme ou riche ou chasseur. L’injustice est ici un moteur narratif très efficace et maintient un forme de tension dans la narration et la quotidien du notre héroïne.

Néanmoins, le propos est beaucoup plus complexe qu’un simple antagonisme entre les mauvais chasseurs et la gentille vieillarde, il ne s’agit pas d’une parabole du combat entre le bien et le mal. Olga Tokarczuk va au-delà des simples questionnements sur la justice et la vengeance, ou sur la loi et l’éthique. Elle dépeint une société où la justice est fatalement biaisée car elle appartient au système qui privilégie les dominants, un système qui accouche tout aussi fatalement d’inégalités et donc d’injustices. D’ailleurs, toutes les figures d’autorité, qu’elles incarnent la loi (l’État) ou la morale (l’Église), sont corrompues car elles appartiennent au même système. Finalement, Sur les ossements des morts met en scène un individu indigné face à l’absurdité de la machine politique et institutionnelle : c’est une sorte de roman kafkaïen naturaliste !

Mais si Sur les ossement des morts met sainement en colère, c’est avant tout un texte très tendre. Son point fort est indéniablement sa narratrice et personnage principal, une sorte de sorcière d’aujourd’hui, parée de tous ses attributs traditionnels et modernes. C’est « la vieille folle », la marginale qui vit en marge de tout — des lieux mais aussi des conventions —, seule dans sa maison dans la forêt. Elle est vieille, mal apprêtée, célibataire et sans enfants, touché par une maladie étrange. Elle est débrouillarde, vagabonde dans les bois en dépit d’une santé déclinante, entretient un cimetière d’animaux où elle enterre les corps qu’elle trouve, et invente des poix de senteur. Elle établit des horoscopes et tient des éphémérides, elle parle aux étoiles et appelle ses chiennes ses Petites Filles. Et tous les vendredi soir, elle traduit avec Dyzio, son ami policier, des poèmes de William Blake, l’auteur de l’occulte par excellence. Elle a été ingénieure des ponts et chaussées et a conçu des ponts dans de nombreux pays, elle est assurément une médium, faisant le lien entre deux mondes. C’est une chouette sorcière, passionnée par l’ésotérisme, sensible à la nature, respectueuse des animaux.

Ce portrait de Janina est dressé tout au long du texte à travers sa propre voix. Son ton indignée et extravagant. Ses lubies et ses obsessions. Son corps abîmé. Cette figure de la sorcière, appuyé par de nombreuses références aux contes de Grimm — j’y pense, on pourrait presque voir dans le roman une relecture moderne du Petit Chaperon rouge, explicitement cité dans le texte… —, apporte également avec elle des éléments fantastiques, avec d’une part la mise en scène de ses activités ésotériques, d’autre part la vengeance des animaux sur les humains. Or, le récit s’inscrit dans un cadre réaliste, avec un parti pris narratif — narration à la première en focalisation interne d’une seule narratrice — qui permet de mettre en avant la psychologie du personnage. Ainsi, le lecteur et la lectrice découvrent les affres de la vieillesse, du corps vieillissant, mais aussi d’une tête extravagante — trop lucide ou trop saugrenue ? De plus, le fait de choisir l’astrologie comme élément occulte met le récit en tension entre fantastique et ultra-réalisme pour ce qui est du cadre, entre magie et folie pour ce qui est du personnage principal. Car l’astrologie — discipline ésotérique particulièrement décriée — décrédibilise la voix de la narration, ou du moins l’interroge. Tant et si bien que le lecteur ou la lectrice sombre avec Janina, dans sa colère ou sa folie ou son extra-lucidité.

Au final, Olga Tokarczuk nous séduit, nous malmène, nous embarque dans une psyché singulière, pleine de tendresse et de troubles, lumineuse et lunaire, incarnée par une vieille folle, personnage ô combien fascinant et touchant. J’ai adoré Sur les ossements des morts, j’ai adoré Janina Doucheyko et je crois bien que je suis en train de tomber amoureuse de la plume d’Olga Tokarczuk ! Je trouve ce texte d’une grande finesse, d’une grande complexité, extrêmement précis, nuancé et maîtrisé. J’ai été particulièrement sensible à ce portrait moderne de la sorcière, figure contemporaine du féministe, de l’émancipation et de la liberté. Et qui dit liberté, dit aussi amoralité, car la morale n’est jamais faite pour les femmes. Un beau roman qui interroge en profondeur le concept de justice, si mis à mal dans nos sociétés contemporaines, mais qui parle aussi de résistance et d’espoir. Et ça fait du bien !

Anne

Sur les ossements des morts, Olga Tokarczuk, traduit par Margot Carlier, Éditions Libretto, 9.70€

3 commentaires

    1. Merci beaucoup 🙂 Apparemment, Les Pérégrins et Les Livres de Jakob seraient ses grands chefs-d’œuvre — je les lirai prochainement — mais j’ai déjà beaucoup apprécié ce roman. Encore une magnifique autrice à découvrir !

      Aimé par 1 personne

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