Kuessipan de Naomi Fontaine

Depuis l’Europe et avec mes préjugés, j’associe depuis toujours la culture amérindienne aux États-Unis, culture véhiculée par tout un pan cinématographique très caractéristique et très stéréotypé. Je n’ai également croisé de personnages amérindiens que dans des romans états-uniens, comme ceux de Jim Harrison, Ken Kesey, Jim Dodge ou encore Mark Twain… Cependant, car il n’est jamais trop tard pour apprendre et dépasser ses idées reçues, j’ai appris récemment qu’il existait diverses communautés amérindiennes au Québec et, par la même, une littérature amérindienne francophone. Ce qui m’a immédiatement intriguée ! Sur les conseils de la blogueuse québécoise Madame lit, j’ai décidé de découvrir cette littérature par le biais d’une plume prometteuse, celle de Naomi Fontaine, romancière innue.

Afin de contextualiser Kuessipan, le premier roman de Naomi Fontaine, je me suis documentée sur le peuple amérindien du Québec et sur la réserve amérindienne de Uashat dans laquelle le récit se déroule. Les Innus sont un peuple autochtone originaire de la péninsule du Québec-Labrador, à l’est du Canada. Appelés les Montagnais par les premiers colons français, les Innus parlent l’innu-aimun. Depuis 1990, le terme innu, qui signifie « être humain » en innu-aimun remplace officiellement celui de montagnais. La communauté amérindienne du Québec est répartie dans plusieurs bandes. Si je ne me trompe pas, Naomi Fontaine est membre de la nation innue du Québec appelée Innu Takuaikan Uashat Mak Mani-Utenam et vit dans la réserve Uashat, qui offre un cadre à son premier roman, Kuessipan, écrit en langue française et en innu-aimun.

Cette question de la langue est d’ailleurs fondamentale dans le texte, écrit en français, mais ponctué de différents mots en innu-aimun, et pas des moindres, comme le titre du roman qui signifie « à toi » ou « à ton tour », mais aussi les titres des chapitres, à l’exception du premier. La langue française relève de la culture écrite, l’innu-aimun de la culture orale, mais ici, les langues se mélangent dans une oscillation entre la fiction et le réel. Cette tension est le cœur même du roman qui décrit le quotidien d’une réserve amérindienne de nos jours, entre nos fantasmes qui idéalisent cette culture en quête d’harmonie avec la nature et une réalité beaucoup moins pittoresque. Il s’agit pour l’autrice de décrire la vie dans cette réserve innue en bousculant les idées reçues afin de transmettre sa culture et ses traditions, de la rendre visible et juste, tout en dénonçant les conditions d’une telle existence. Ainsi, le bilinguisme du roman, s’il rend sa lecture ardue pour les non-bilingues, devient politique : il s’agit de penser la langue dans le contexte colonialiste, mais aussi dans sa capacité à inclure et à exclure de la société.

Le texte est assez déroutant : il prend la forme d’une succession d’observations brutes, des instantanés existentiels qui conduisent à des souvenirs, des réflexions, des sensations. On déambule dans cette réserve de Uashat, au milieu des gens, des visages burinés et des enfants qui jouent, avec la mer en fond sonore. Le tout est porté par une écriture épurée, parfois à l’extrême, mais pourtant subjective, nourrie d’impressions et de sensations. De saine colère aussi. Implicite. Car de cette succession d’images, un propos se tisse doucement, avec la nature, les us et coutumes, mais aussi la misère, le désespoir, les frontières entre les amérindiens et les blancs, l’exclusion…

Dans ce roman, l’autrice met en scène une réserve peuplée d’individus qu’elle ne nomme pas. Les personnages se suivent, comme des ombres, des silhouettes aux contours flous, masqués par une volonté d’universalité, mais aussi un refus pour l’autrice de hiérarchiser ses combats. La propos de Naomi Fontaine est militant à bien des niveaux : il s’agit de transmettre la mémoire du peuple amérindien, la richesse et la diversité de ses traditions, mais aussi de dénoncer certains pans de cette culture, elle aussi empreinte de sexisme, ainsi que les conditions de vie dans les réserves. On trouve dans son roman beaucoup de personnages féminins qui mènent une existence souvent difficile, les femmes innues étant souvent mères à l’adolescence et veuves très jeunes. Les hommes, nomades, sont souvent partis, aussi, les femmes doivent-elles tout gérer. Si Naomi Fontaine parle des traditions innues, avec les chasseurs nomades, les pêcheurs, les rituels et les danses au son des tambours, le cimeterre, mémoire disparate de la communauté, et l’ancien qui conte des histoires traditionnelles aux plus jeunes, elle parle aussi de l’alcoolisme, de la dépendance aux drogues, de la violence ordinaire qui, elle, paraît sans frontières.

L’incipit, lumineux, porte en lui l’essence de ce roman singulier :

J’ai inventé des vies. L’homme au tambour ne m’a jamais parlé de lui. J’ai tissé d’après ses mains usées, d’après son dos courbé. Il marmonnait une langue vieille, éloignée. J’ai prétendu tout connaître de lui. L’homme que j’ai inventé, je l’aimais. Et ces autres vies, je les ai embellies. Je voulais voir la beauté, je voulais la faire. Dénaturer les choses — je ne veux pas nommer ces choses — pour n’en voir que le tison qui brûle encore dans le cœur des premiers habitants. La fierté est un symbole, la douleur est le prix que je ne veux pas payer. Et pourtant, j’ai inventé. J’ai créé un monde faux. Une réserve reconstruite où les enfants jouent dehors, où les mères font des enfants pour les aimer, où on fait survivre la langue. J’aurais aimé que les choses soient plus faciles à dire, à conter, à mettre en page, sans rien espérer, juste être comprise. Mais qui veut lire des mots comme drogue, inceste, alcool, solitude, suicide, chèque en bois, viol ? J’ai mal et je n’ai encore rien dit. Je n’ai parlé de personne. Je n’ose pas.

L’écriture est le point fort du roman, car elle est morcelée d’impressions, construite d’observations sans concession, de joie et de cruauté, d’empathie sans pathos, de tragédies et de dignité. Kuessipan est un roman fondamentalement impressionniste, qui tisse de différents brins un texte multiple, sans hiérarchie ni dans la trame narrative ni dans le propos. Le texte est tour à tour obscur et lumineux, entre des morceaux de poésie pure et de simples énumérations, épurées à l’extrême. Cette abondance et cet impressionnisme sont les plus grandes qualités de ce roman hybride qui ne ressemble à aucun autre, mais aussi ses défauts les plus évidents, ceux de ces premiers romans qui tombent souvent des les écueils classiques, ceux qui consistent à vouloir tout dire, dans un foisonnement chaotique. Je lirai sans doute d’autres romans de Naomi Fontaine car ses combats sont importants, son propos pertinent, sa plume atypique. Une nouvelle autrice à suivre…

Anne

Kuessipan, Naomi Fontaine, Mémoire d’encrier, 9€ — 6.99€ pour la version numérique

5 commentaires

  1. Quel bel article Anne… Il met en lumière un peuple souvent oublié, voire effacé du Québec pour le faire découvrir en France. Merci d’avoir lu cette autrice avec son premier roman. L’incipit est effectivement sublime. Je vais publier dans les prochaines semaines un billet sur un autre roman de cette autrice.

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    1. Merci à toi pour tes conseils qui m’ont permis de découvrir cette autrice, mais aussi cette littérature amérindienne francophone malheureusement invisibilisée. j’ai hâte de lire ta chronique sur Naomi Fontaine, je pense que je lirai à nouveau cette autrice avec beaucoup de plaisir.

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      1. J’ai encore tout à découvrir, c’est un pan de la culture que j’ignore complètement. Ce que j’ai aimé dans Kuessipan, c’est cette représentation d’un peuple faite sans concession, les traditions, la culture, mais aussi la violence de l’exclusion, la misère, le désespoir. J’aimerais aussi entendre davantage parler de ces peuples autochtones et découvrir d’autres voix amérindiennes. Merci encore de m’avoir orientée dans cette voie.

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