Maudits de Joyce Carol Oates

Tous les ans, à l’approche du 31 octobre, nous vous concoctons pour notre plus grand plaisir une section d’ouvrages pour Halloween, en lien avec la littérature fantastique / d’épouvante, nos tops d’Halloween. Mais cette année, en plus de notre traditionnel top de l’horreur, nous avons eu envie de consacrer l’ensemble du mois d’octobre aux genres littéraires en lien avec cette fête, avec son lot de sorciers et de sorcières, de monstres et de démons, de revenants de tout poils, de brouillard, de clairs-obscurs et de nuits de pleine lune, de cauchemars et de terreur !

Nous continuons ce mois de l’étrange avec le chef-d’œuvre gothique de la grande Joyce Carol Oates, Maudits, qui nous plonge dans la chronique foisonnante d’une malédiction touchant la haute société du Princeton du début du XXe siècle.

Publié en 2013, Maudits s’avère être un travail de longue haleine : Joyce Carol Oates en a commencé l’écriture dans les années 1980, alors qu’elle découvrait l’Université de Princeton où elle enseignera pendant de nombreuses années. Fascinée par l’histoire de Princeton, elle va opérer un long travail de documentation afin de rendre à son texte une dimension historique assez troublante compte tenu de l’atmosphère gothique qui imprègne le récit. Le roman sera repris maintes et maintes fois pendant une trentaine d’années, mais il faudra attendre l’élection de Barack Obama, en 2008, pour que l’autrice trouve enfin la voix définitive de ce texte foisonnant où elle examine minutieusement l’échec des dirigeants blancs et chrétiens à protéger leurs concitoyens dès lors qu’ils ne sont pas l’élite des hommes blancs chrétiens. Il en résulte un texte imposant, plein, dense, abondant, où Joyce Carol Oates dresse avec la verve et l’ironie qu’on lui connaît le portrait vitriolé d’une Amérique raciste, antisémite, sexiste et oligarchique, vengeant avec jubilation tous les pauvres, tous les noirs, toutes les femmes, tous les non-chrétiens par un récit flamboyant !

Maudits se présente sous la forme d’une chronique, dans le sens premier du travail d’historien ou d’historienne qui compile des faits historiques par époques et les présente selon leur déroulement chronologique. Joyce Carol Oates met en scène ce travail d’historien en jouant avec un élément du paratexte pour donner à son récit une illusion ultra-réaliste. Le roman s’ouvre en effet sur une « note de l’auteur » où le narrateur, W. van Dyck II présente son travail d’historien et l’objet de sa chronique, intitulée Maudits, qui compose le reste du roman : il annonce revenir sur une célèbre malédiction qui aurait touché la haute société de Princeton, sur une période d’environ 14 mois entre 1905 et 1906. Cette malédiction se serait abattue sur différentes familles, des dynasties même, qui constituent la haute bourgeoisie princetonienne, notamment les Slade, les FitzRandolph, les Burr, mais aussi les van Dyck dont notre narrateur est le descendant. Ainsi, la chronique prétendument impartiale et scientifique est, de manière fictionnelle, rédigée par un des membres de cette élite locale, aussi, le propos sera-t-il en tension entre les faits et leur interprétation socialement biaisée par le chroniqueur. Ce parti pris narratif permet de soutenir subtilement le propos de l’autrice qui dénonce le système oligarchique sur lequel repose la société américaine, mais permet aussi de donner au texte un caractère historique, renforçant son réalisme et par la même l’horreur du surnaturel qui va venir transgresser les lois naturelles d’une diégèse qui est présentée comme la nôtre. De cette manière, Joyce Carol Oates s’inscrit dans la tradition du roman fantastique qu’elle met à l’honneur ici, de manière magistrale.

Difficile cependant d’enfermer ce récit dans le seul genre du fantastique, il s’agit davantage d’un roman hybride comme l’autrice américaine aime à en écrire : à la fois roman fantastique (incursion de créatures et d’événements surnaturels comme les démons, les fantômes, des vampires, la possession démoniaque, etc.), roman historique (mise en scène d’événements et de personnages historiques comme Woodrow Wilson, directeur de l’université de Princeton qui sera le vingt-huitième président des États-Unis ou encore les écrivains Jack London et Upton Sinclair), roman de mœurs (étude de différents milieux sociaux, notamment la haute bourgeoisie princetonienne), roman initiatique ou contre-initiatique (cheminement évolutif de différents personnages en quête d’accomplissement et d’idéal, comme le jeune Josiah Slade, l’écrivain socialiste Upton Sinclair ou encore la jeune Wilhelmina Burr qui représentent des petites forces positives qui tendent vers une forme nouvelle et progressiste d’indépendance). Mais surtout, Maudits est un roman gothique qui joue avec les codes de ce genre suranné et extrêmement stéréotypé : on y retrouve toutes les caractéristiques du genre, avec ses décors austères, les vieilles bâtisses de l’université, son cimetière, son église, ses vieilles familles et ses vieilles mœurs ; un royaume des Marécages, vision d’enfer, sera même décrit dans des récits hallucinés. Les personnages sont aussi traditionnellement gothiques : le Diable lui-même apparaît sous les traits d’un mystérieux comte ; sa sœur la comtesse, ersatz de la Carmilla de Le Fanu, est quant à elle l’archétype de la femme fatale vampirique ; de plus, Annabel Slade campe l’inévitable belle angélique qui finira en femme persécutée, de même qu’un grand nombre de femmes mariées ; Josiah Slade est notre beau ténébreux, insaisissable, etc. Enfin, les situations typiquement gothiques sont également déclinées dans le récit, avec, évidemment, la malédiction qui s’abat sur Princeton, les secrets de famille qui viennent hanter le présent, le pacte avec le Diable, la torture et l’incarcération, dans le royaume des Marécages, mais aussi dans le village de Princeton, etc.

Tous ces éléments typiquement gothiques sont traités ici de différentes manières : le chroniqueur met en tension les éléments surnaturels de cette malédiction avec de possibles démystifications : une explication rationnelle est toujours proposée aux événements d’apparence fantastique du récit. Mais au-delà de ces questionnements sur l’essence même de ces événements, qu’ils soient naturels ou surnaturels, la matière fantastique et gothique joue ici un rôle métaphorique : « Les vérités de la Fiction résident dans la métaphore, mais la métaphore naît ici de l’Histoire. » conclut Joyce Carol Oates dans ses « remerciements », en fin de livre. La malédiction fictionnelle porte ainsi en elle un sens symbolique autour de la culpabilité et du déni, mais le propos se veut ici universel : les maudits sont les dominants, d’un point de vue social, ce sont eux les vrais vampires dans la mesure où ils assoient leur domination sur les classes prétendues inférieures, tels des ersatz du Comte Dracula qui vampirise ses vassaux. Le récit en lui-même s’ouvre sur la découverte du lynchage d’un homme et d’une femme noirs par le Ku Klux Klan devant une foule haineuse, lynchage qui s’est déroulé peu de temps avant les premiers signes de la malédiction, à Camden, à quelques kilomètres de Princeton. Et ce lynchage sera rapidement refoulé par le texte comme il sera refoulé par la communauté bourgeoise de Princeton, donnant naissance à des monstres comme autant de dénis des injustices sociales dont cette haute société est la cause.

Maudits est finalement un texte sur les rapports de domination dans notre société. On retrouve d’ailleurs diverses analogies entre les monstres et les bourgeois : le royaume des Marécages est un monde inversé où les serviteurs sont devenus les maîtres et les maîtres, les serviteurs, mais ce monde n’en est pas moins vicié : tout rapport de domination est ignoble. Pour soutenir son propos, Joyce Carol Oates met en place tout un réseau thématique qui traverse le monde naturel et le monde surnaturel, sans distinction, comme si l’un n’était que le reflet de l’autre, comme si les monstres étaient aussi naturels que les injustices qu’ils infligent aux plus démunis. Le personnage d’ Upton Sinclair porte en lui un discours égalitaire, l’espoir socialiste qui tend à bouleverser l’ordre oligarchique mis en place. Mais au sein même cette idéologie, les rapports de domination sont également inéluctables : la scène avec Jack London en est un exemple aussi désespérant que désopilant ! Aussi, dans ce mélange des valeurs où les braves petits bourgeois seraient des monstres, la question de l’analogie entre le Dieu chrétien et le Diable se pose-t-elle. Car qui maudirait ainsi ses grandes familles chrétiennes ? Un démon moqueur ? Ou un dieu vengeur ?

L’intertexte de Maudits, nous l’avons déjà aperçu ensemble, est d’une grande richesse en terme de littérature gothique et fantastique, mais Joyce Carol Oates s’improvise aussi en critique flaubertienne de la société qu’elle dépeint de manière particulièrement jouissive ! Car en dépit d’un propos aussi foisonnant qu’engagé, le texte ne manque pas de piquant ni d’un humour absolument grinçant. Les portraits qu’elle dresse des personnages sont tous implacables. Elle s’amuse d’ailleurs de leur médiocrité, campant des personnages parfaitement flaubertiens qui rêvent de grandeur et dont la grandiloquence les rend encore plus médiocres. Elle expose d’ailleurs leur insignifiance et leur bassesse dans les moments les plus dramatiques, contrebalançant la tragédie par un humour d’une noirceur sans concession. Le personnage de Woodrow Wilson est particulièrement délectable : petit homme mesquin et souffreteux, lâche et influençable, hypocrite raciste et sexiste qui s’auto-proclame progressiste. Et des personnages de cet acabit hantent ce roman fascinant et terrifiant à la fois, amèrement drôle et d’une infinie intelligence. Du Joyce Carole Oates tout craché !

Ainsi, Maudits est l’occasion pour l’autrice de dresser un nouveau portrait au vitriol de l’Amérique avec une galerie de personnages tous aussi médiocres et détestables les uns que les autres. À un rythme toujours tachycardique, elle dénonce les rapports de domination dans la société, mais aussi les micro-sociétés que sont un campus, une famille ou encore le parti socialiste où Jack London s’érige en porte-parole, mégalomane et brutal. Elle narre de nombreux féminicides, des complots intestins au sein de l’université, des rapports de force et des jeux d’influence où seul le plus sournois et le plus malin saura triompher. Elle montre du doigt les failles et la faillite morale d’un système bâti sur les injustices et les inégalités, sur le mépris des autres et des différences, sur la force brute ou sournoise, où le pouvoir est aussi insidieux que les nuées de serpents noirs qui hantent les personnages, et où les dominants s’avèrent être la lie. Est-il vraiment besoin de l’intervention du Malin pour que les personnages errants dans un tel monde soient maudits ?

Anne

Maudits, Joyce Carol Oates, traduit par Claude Seban, Points, 9.50€

6 commentaires

    1. Merci à vous pour votre commentaire 🙂 J’aime aussi beaucoup Joyce Carol Oates que je n’ai découvert que l’an dernier, mais depuis, je dévore ses innombrables romans, ravie qu’elle soit si prolifique ! Je l’adore !

      J'aime

    1. J’avoue que plus je lis Joyce Carol Oates, plus je l’adore ! Elle a écrit tout une saga gothique, dont Maudits est le dernier opus, qu’il me tarde de découvrir ! Je n’ai lu qu’une dizaine de ces romans, mais, outre Maudits, j’ai particulièrement aimé Mudwoman et Les Chutes. Merci pour ton commentaire 🙂

      Aimé par 1 personne

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