La Foire des ténèbres de Ray Bradbury

Tous les ans, à l’approche du 31 octobre, nous vous concoctons pour notre plus grand plaisir une section d’ouvrages pour Halloween, en lien avec la littérature fantastique / d’épouvante, nos tops d’Halloween. Mais cette année, en plus de notre traditionnel top de l’horreur, nous avons eu envie de consacrer l’ensemble du mois d’octobre aux genres littéraires en lien avec cette fête, avec son lot de sorciers et de sorcières, de monstres et de démons, de revenants de tout poils, de brouillard, de clairs-obscurs et de nuits de pleine lune, de cauchemars et de terreur !

Nous continuons ce mois de l’étrange avec un roman fantastique qui nous mène dans les entrailles d’un monstre forain, la foire de M. Dark et ses freaks dignes du chef-d’œuvre de Tod Browning !

Deux jeunes garçons voient leur vie basculer dans l’horreur quand une mystérieuse foire s’installe dans leur petite ville de l’Illinois, quelques jours avant la nuit d’Halloween. Will Halloway et Jim Nightshade, respectivement nés une minute avant minuit un 30 octobre et une minute après minuit le 31 octobre suivant, voisins-jumeaux inséparables, s’aventurent le soir, à l’abri des regards de leurs parents, dans la nature environnante. Mais le soir du 24 octobre, alors que nos deux garçons auront bientôt quatorze ans, un train pénètre dans la nuit, poussant son sifflet plaintif dans la ville endormie. Nos deux aventuriers se rendent secrètement sur les lieux de la foire en plein montage, foire décrite comme un monstre fantomatique monté par des ombres errantes et funèbres. Les jours suivants, ils se rendront à cette fête foraine pleine d’attractions inquiétantes et de freaks tels que l’homme-squelette, l’homme-mongolfière, la sorcière diseuse de bonne aventure, le nain rabougri ou encore l’homme illustré, le cruel M. Dark. Nos deux fouineurs perceront le secret de cet homme couvert de tatouages comme autant d’âmes damnées à son diabolique service…

Le roman de Ray Bradbury est un petit chef-d’œuvre de maîtrise, tant dans une narration tout en suspense que par un propos d’une grande profondeur sur le temps et la littérature, précisément sur le genre même du fantastique et le pouvoir des métaphores. Le personnage du père de Will, Charles Halloway, porte en lui une symbolique forte, en lien également avec le temps et la littérature : il est le double inversé parfait de M. Dark, riche également d’une symbolique forte, chacun représentant le camp du Bien et le camp du Mal, celui de la lumière et celui des ténèbres, celui des lois naturelles et celui de la transgression. Ces deux personnages vont s’affronter à armes inégales, au nom de l’ordre et du chaos, dans une lutte manichéenne tout en symboles, mais aussi en actions, pour un récit aussi pertinent que palpitant !

Charles Halloway est un vieil homme, quinquagénaire, père tardif d’un garçon qui aurait aimé être un père plus jeune. C’est aussi le bibliothécaire, un solitaire d’une grande sensibilité, empathique, un homme qui aime à errer seul, la nuit, entre les étagères chargées de livres du labyrinthe de la bibliothèque, amoureux de la littérature, philosophant à voix haute, narrant aux hauts murs des romans jamais écrits, à jamais lecteur. Un homme de mots. À ce personnage, s’oppose M. Dark, homme éternel qui joue avec le temps, se singeant en enfant vieux de mille ans, propriétaire d’une foire aux attractions sinistres, comme le labyrinthe des glaces où se reflètent nos pires cauchemars, notre jeunesse perdue et notre vieillissement précoce. C’est aussi l’homme illustré, tatoué des âmes de ses monstres, un homme d’images. Mais aussi un homme-livre, sa peau étant telle le cuir des couvertures des livres, sa volonté étant aussi impérieuse que celle d’un écrivain qui joue avec ses personnages et les plie à sa volonté. Ray Bradbury filera d’ailleurs cette métaphore de l’homme-livre dans son recueil de nouvelles L’Homme illustré, reprenant cette image d’un homme dont chaque tatouage est l’occasion d’un récit, mais aussi dans son chef-d’œuvre Fahrenheit 451.

Dans La Foire des ténèbres, Ray Bradbury met en abyme le genre même du fantastique, l’homme illustré y incarnant manifestement la fiction, c’est à dire la transgression d’une diégèse par une autre. Le fantastique se définit comme l’irruption dans un monde réaliste du surnaturel. Ici, le surnaturel est la foire, surnaturel accentué par l’écriture en elle-même qui multiplie les images et les métaphores, décrivant cette foire en la personnalisant en un monstre gigantesque qui engendre d’autres monstres, tous issus de l’imagerie traditionnelle de la littérature fantastique. M. Dark en est le maître, celui qui maîtrise comme l’auteur lui-même le pouvoir impérieux, magique même, des images, et devient celui par lequel la transgression s’opère : il cherche à s’approprier les deux garçons, récemment tatoués au creux de chacune de ses mains, pour les introduire dans son monde de fiction, les faisant passer du monde naturel au monde surnaturel de manière métaleptique. Par ce symbole fort — et génial ! — Ray Bradbury nous parle de littérature et du pouvoir des mots, mais aussi des métaphores, l’essence même de la poésie.

Le motif du labyrinthe traverse le roman, avec d’une part le labyrinthe des glaces où l’on se perd dans les dédales du Temps, mais aussi le labyrinthe de la bibliothèque, ici babélique, symbole du savoir infini qu’elle recèle, symbole lumineux qui vient s’opposer aux ténèbres. Mais un autre motif géométrique est présenté dans le roman, celui du cercle qui symbolise évidemment le Temps, sa roue et ses cycles, cercle qui prend ici la forme d’un carrousel maléfique qui a le pouvoir de rajeunir ou vieillir ses passagers selon qu’il tourne à l’endroit ou à l’envers — dans le sens des aiguilles d’une montre ou dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Le surnaturel est ici aussi un prétexte à une réflexion plus profonde que la simple narration : Ray Bradbury questionne notre rapport au temps, au vieillissement, à la mort, mais aussi à la sagesse, à sa transmission par le biais de la filiation. Le roman recèle d’ailleurs des beaux moments de bravoure, les magnifiques monologues du sage du roman, Charles Halloway, qui apparaît souvent sous la périphrase du vieil homme.

En dépit de sa noirceur, La Foire des ténèbres est un texte optimiste ! Ray Bradbury nous y parle d’espoirs et du pouvoir impérieux du rire. Le propos est évidemment manichéen, mais, si on aime aujourd’hui à dénigrer les œuvres manichéennes en raison de leur prétendu manque de nuances, force est de reconnaître que le propos et ses moyens sont ici traités avec une grande subtilité, une puissante sensibilité et une profonde intelligence. Je m’attendais à lire un roman beaucoup plus anecdotique en entamant La Foire des ténèbres, j’ai à la place pris une belle leçon de vie et de littérature !

Anne

La Foire des ténèbres, ray Bradbury, traduit par Richard Walters et Brigitte Mariot, Folio SF, 9.50€

6 commentaires

    1. J’avoue avoir été surprise par le propos du texte et la sensibilité de l’écriture. J’espère que le roman te plaira ! Et merci de présenter ma chronique dans ton bilan du mois sous le signe du fantastique 🙂

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