Les Montagnes hallucinées de Gou Tanabe d’après Howard Phillips Lovecraft (tomes 1 & 2)

Tous les ans, à l’approche du 31 octobre, nous vous concoctons pour notre plus grand plaisir une section d’ouvrages pour Halloween, en lien avec la littérature fantastique / d’épouvante, nos tops d’Halloween. Mais cette année, en plus de notre traditionnel top de l’horreur, nous avons eu envie de consacrer l’ensemble du mois d’octobre aux genres littéraires en lien avec cette fête, avec son lot de sorciers et de sorcières, de monstres et de démons, de revenants de tout poils, de brouillard, de clairs-obscurs et de nuits de pleine lune, de cauchemars et de terreur ! Nous continuons ce mois de l’étrange avec une adaptation en manga du roman de l’américain Lovecraft par le japonais Gou Tanabe…

Un récit au cœur d’un cycle

Les histoires de Lovecraft sont des récits indépendants, mais qui constituent des fragments d’une même toile de fond, une mythologie originale qui a façonné de manière spectaculaire un nombre incroyable de récits horrifiques du XXe et de ce début de XXIe siècle. Ainsi, on lira des histoires appartenant aux Histoires macabres, au Mythe de Cthulhu ou au Cycle du rêve, qui développent un panthéon, des personnages et des lieux constants, malgré la pluralité des fictions. Les récits courts dominent très majoritairement l’ensemble, mais l’écrivain de Providence a aussi des romans courts, comme c’est le cas avec Les Montagnes hallucinées

Les Montagnes hallucinées est sans doute l’un des récits lovecraftiens qui a le plus profondément marqué son influence sur la culture populaire, au point que toute tentative de recensement serait vouée à l’échec. Lire Lovecraft, c’est éprouver, à chaque instant, le frisson de la révélation ; c’est se dire, au plus profond de l’horreur de ses récits, que l’on se trouve à la source d’un pan entier de notre culture… Toutefois, Lovecraft n’a rien créé ex nihilo, et Les Montagnes hallucinées sont un hommage de tous les instants à celui qu’il considérait comme son maître, Edgar Allan Poe, puisqu’elles forment une suite au roman Les Aventures d’Arthur Gordon Pym, dont il reprend l’énigme finale que constituait la découverte du pôle sud, des étranges oiseaux qui poussaient d’étranges cris, et d’une mystérieuse silhouette blanche…

Lovecraft commence donc son récit là où celui de Poe s’arrête, avec une expédition de scientifiques, dotés d’un matériel du dernier cri pour l’époque : avions en kit chargés à bord de bateaux spécialement conçus pour la navigation près des pôles, radios portatives, appareils topographiques, foreuses… L’exploration de ce continent inconnu repose sur la confiance en une ère nouvelle, dans laquelle les progrès technologiques placent l’homme au centre de l’univers. Toutefois, les découvertes qu’ils vont faire sur place vont rapidement mettre à mal leurs prétentions, puisque l’endroit va très vite leur rappeler leur fragilité… À travers des tempêtes, bien sûr, mais surtout des mirages, causés par le climat désertique du pôle : si le premier va se faire se superposer deux chaînes de montagnes dans une symétrie inversée, le deuxième sera nettement plus problématique, puisqu’il révélera, non pas une chaîne de montagnes lointaines, mais… une mystérieuse cité dont on ne peut que deviner l’architecture étrange à travers le filtre du brouillard et de la neige. Les chercheurs vont donc s’aventurer de plus en plus loin vers le pôle, fascinés par les découvertes de fossiles de plus en plus déconcertants…

Car évidemment, la grande idée sous-jacente des récits de Lovecraft, c’est le refus de l’anthropocentrisme : l’homme a tort de se croire le maître sur cette planète, et dans des contrées reculées ou des souterrains oubliés, dans les abysses ou dans les pôles, se trouvent des êtres en sommeil qui surpassent en taille, en puissance, en intelligence et en raffinement les rêves les plus fous de l’humanité… Ces êtres, s’ils venaient à se réveiller, ne verraient en l’être humain que des animaux plus ou moins intéressants, et qu’ils n’auraient aucun mal à soumettre – ou à éradiquer.

Je pose donc la question à tous ceux qui sont convaincus de la prééminence de l’espèce humaine sur cette planète : qui peut vraiment savoir avec certitude si dans l’obscurité des eaux les plus profondes de la terre demeurent ou non des créatures venues des gouffres les plus lointains de l’espace cosmique ?

Les Montagnes hallucinées se construit donc sur une série de contrepoints : apogée de la technologie humaine, mais ridicule en comparaison avec les outils des Anciens ; la rigueur scientifique et l’hallucination ; le règne de la raison et l’avènement de la folie ; le plus haut degré de science et de civilisation, et les actes les plus atroces ; l’humain moderne et les Anciens… jusqu’au moment où les conquérants deviennent des proies, et où ce qui devait être une consécration devra être oublié, pour le salut de chacun… Le même contrepoint se retrouve dans les jeux de regards, et les nombreux plans où les personnages sont vus en gros plans, les yeux écarquillés, en train de regarder ce qu’ils n’auraient jamais dû voir trouvent un écho monstrueux dans les shoggoths, ces créatures informes qui ne sont que des masses gélatineuses remplies d’yeux sans paupières et qui regardent dans tous les sens…

L’adapation par le mangaka Gou Tanabe

Hommage d’un mangaka à un récit qui a nourrit l’imaginaire de toute une culture graphique, l’adaptation de Gou Tanabe réussit un pari audacieux : celui d’illustrer ce qui, chez Lovecraft, apparaît bien souvent d’autant plus terrifiant qu’il est indescriptible… Comment, en dessin, trouver l’équilibre entre ce qu’il faut montrer et ce qu’il faut cacher ? Autant les Anciens sont décrits avec la méticulosité propre aux scientifiques qui les autopsient, autant certaines descriptions sont parfois purement impressionnistes… Or, le dessin de Gou Tanabe rend parfaitement cela, il est respectueux du matériau original et certaines pages laissent percevoir les sensations vertigineuses ou horrifiées des personnages plus qu’elles ne cherchent à dévoiler ce qui les provoque… Ainsi, si certaines scènes sont décrites avec une grande précision, d’autres sont d’autant plus évocatrices qu’elles sont voilées de mystère. Mention spéciale à la dernière apparition du récit qui se fait… hors-champ.

Le dessin de Gou Tanabe est viscéral, organique, et, très rapidement, il semble annoncer les monstruosités à venir. Le lecteur, frappé par la violence du prologue, qui ajoute un effet dramatique au texte original en mentionnant d’emblée un événement qui se déroulera plus tard, trouvera ainsi dans le début du récit des indices de la tragédie à venir, indices qu’il trouvera dans un étal de poissons, dans un vol de mouettes, dans les cordages d’un bateau, dans les parois d’un iceberg ou d’une montagne, dans le regard du professeur Lake…

Je conseillerai donc cet ouvrage à toutes celles et ceux qui voudraient découvrir l’univers si particulier de Lovecraft… De plus, la reliure de ces deux tomes, dont la couverture en simili-cuir imite le format d’un carnet, donne l’impression de feuilleter les notes personnelles du professeur Dyer, ce qui contribue à notre immersion dans ce récit d’aventures…

Louis

Les Montagnes hallucinées d’Howard Phillips Lovecraft et Gou Tanabe, traduction de Sylvain Chollet, Ki-oon éditions, tomes 1 et 2, 15€ chacun.

2 commentaires

  1. Oui, il me semble que ce genre d’adaptations est idéal pour entrer dans l’œuvre de Lovecraft… Tu verras, le tome 2 donne beaucoup d’éléments précis sur l’histoire de ces Anciens. Si cet univers te plaît, je te conseille fortement le recueil « Fictions surnaturelles: 25 récits, romans & nouvelles » traduit et présenté par François Bon. C’est parfait pour approfondir l’exploration d’un univers si particulier !

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