Les Enfants du sabbat d’Anne Hébert

Tous les ans, à l’approche du 31 octobre, nous vous concoctons pour notre plus grand plaisir une section d’ouvrages pour Halloween, en lien avec la littérature fantastique / d’épouvante, nos tops d’Halloween. Mais cette année, en plus de notre traditionnel top de l’horreur, nous avons eu envie de consacrer l’ensemble du mois d’octobre aux genres littéraires en lien avec cette fête, avec son lot de sorciers et de sorcières, de monstres et de démons, de revenants de tout poils, de brouillard, de clairs-obscurs et de nuits de pleine lune, de cauchemars et de terreur ! Nous continuons ce mois de l’étrange avec un roman à contre-courant du genre fantastique qui en réinvestit néanmoins toute l’imagerie traditionnelle…

Roman des conflits et des dualités, Les Enfants du sabbat nous plonge dans le fantastique folklorique de la sorcellerie et du satanisme, sans préambule ni tiédeur. Dès les premières pages, nous assistons à un sabbat violent, narré en parallèle à une messe catholique, plaçant ainsi le récit sous l’égide des rivalités, des tensions et du renversement des valeurs. Le propos même sera en tension avec la forme du texte, l’un relevant d’un imaginaire surnaturel moyenâgeux — le Diable et ses suppôts — l’autre d’une écriture infiniment moderne. Un roman perturbant qui joue habillement et non sans ironie avec les codes du genre fantastique.

Le récit se déroule au Québec, en 1944, mais il s’ouvre sur une vision qui semble hors du temps et de l’espace : une cabane dans la forêt, dans le montagne de B…, décor traditionnel qui voit s’épanouir le surnaturel, en marge de la civilisation, attisé par la sauvagerie et l’irrationnel qu’il symbolise. Dans cette cabane, vit une famille, un père, une mère, et leurs enfants, un fils et une fille, eux-même sauvages, malicieux, maléfiques même. Une famille de sorciers. Depuis le couvent des Dames du Précieux-Sang, sœur Julie de la Trinité, qui s’inquiète pour son frère Joseph parti à la guerre, est prise de visions, entre rêve et cauchemar, où, sous les traits de la fillette de la cabane, elle assiste aux rites sataniques de ses deux parents, de leurs ébats amoureux aux sabbats qu’ils organisent dans la forêt. Peu à peu, sœur Julie, qui se prétend amnésique auprès des autres sœurs, va s’évader par l’esprit à sa guise de ce couvent, revenant sur ce qui a tout l’air d’être sa propre enfance et son initiation à la sorcellerie, pour le grand malheur du couvent catholique qui va devenir le théâtre mortifère d’événements maléfiques.

Avec Les Enfants du sabbat, Anne Hébert réinvestit l’imaginaire fantastique du satanisme, avec son folklore traditionnel, ses sorciers et ses sorcières, ses adeptes libidineux, ses rituels sanglants, ses onguents et potions magiques — bien que la potion s’avère ici n’être qu’un tord-boyaux artisanal que nos ami·e·s Québécois·ses connaissent bien sous le terme de « bagosse ». Le ton est vite donné : il sera violent, ironique, blasphématoire — outrageant et Dieu et le Diable ! L’autrice se réapproprie ainsi toute une imagerie clairement moyenâgeuse, dans le sens péjoratif de terme, aussi bien catholique que satanique, montrant tout ce qui oppose ces deux doctrines, mais aussi et surtout ce qui les allie. En effet, le récit est entièrement animé par les tensions conflictuelles qui opposent le Bien et le Mal, traditionnellement Dieu et le Diable. La scène du sabbat, magistrale de violence et de médiocrité, avec le sacrifice sanglant du cochon de lait égorgé sur l’autel par un faux diable attifé grossièrement est narrée en parallèle avec une scène de messe, quant à elle infiniment austère.

Cette esthétique de l’antithèse traverse le roman, avec l’alternance des deux foyers de Julie, le couvent dans la ville et la cabane dans la forêt, entre la civilisation et la sauvagerie, entre le jour et la nuit, entre les sœurs et les sorcières, entre les aumôniers et les démons, entre les figures christiques et antéchristiques, entre celle du frère et celle de la sœur, etc. Ainsi, Anne Hébert évoque deux univers, dont l’un devient le double inversé de l’autre, dans un jeu de miroirs en clair-obscur. Mais cette dualité relève aussi de la complicité, dans la mesure où les deux sont surnaturelles : la magie catholique, qu’on appelle « miracle », est la rivale de la magie satanique, qu’on appelle « malédiction ». D’ailleurs, les protagonistes vont opposer aux envoûtements de la sorcière un rituel d’exorcisme pour la libérer du démon qui l’habiterait.

Cependant, Anne Hébert transpose tout ce folklore traditionnel de la sorcellerie dans un contexte moderne, avec une ironie assez mordante. Aussi, la sorcière de conte de fées, dans sa cabane au fond des bois devient-elle une prostituée et son diable de mari, un fabriquant d’alcool clandestin ; leurs adeptes sont des chômeurs désespérés, victimes du krach boursier de 1929, leurs enfants sont des gosses maltraités, violés et affamés. Quant aux Dames du Précieux-Sang, elles peinent aussi à s’inscrire en dehors du temps et de leur époque, et subissent la peur de la guerre, voyant en Hitler une nouvelle figure de l’antéchrist. Aussi, satanisme et catholicisme sont tous deux faussement atemporels et multiplient les points communs, notamment tout ce qui relève de la superstition et de l’assujettissement, souvent abêtissant, aux figures d’autorité, ici des femmes : la Mère supérieure et la sorcière « la Goldue ».

Avec un propos faussement archaïque, Anne Hébert nous parle de modernité, et elle nous en parle avec une écriture empreinte de cette modernité, ce qui rend son roman si déstabilisant. Car si l’opposition entre l’Église et les sorcières est un sujet rebattu, l’autrice québécoise contextualise cette dualité pour d’une part, mieux la dénigrer, d’autre part, proposer une approche littéraire novatrice. Jamais Anne Hébert ne tombe dans les facilités narratives — et pourtant si efficaces ! — du genre fantastique, aussi, son récit est-il assez perturbant. Les allers-retours entre le couvent et la forêt donnent une impression vaporeuse de flottement, entre souvenir et hallucination, entre cauchemar et fantasme. Anne Hébert nous perd dans une écriture envoûtante, d’une poésie elle aussi magique. La réception d’un tel texte s’inscrit en dehors des carcans émotionnels du genre qu’elle contourne : le lecteur et la lectrice ne ressentiront à sa lecture ni peur ni dégoût. La réception m’a paru de prime abord purement esthétique, puis, il m’a semblé qu’elle se laissait contaminer par la superstition ou les croyances, comme vous voudrez, des personnages, s’échappant du réel. Ainsi, une impression générale de flottement règne sur le texte, sans parti pris pour le réel ou le surréel. Tous les éléments propres au genre fantastique, comme les rituels et les cérémonies, les sacrifices, les liturgies et les incantations, etc., sont traditionnellement contestés par le rationnel, mais ici ces éléments s’inscrivent dans les croyances des personnages eux-même, qu’ils soient catholiques ou sataniques. Jamais ils ne remettront en question les éléments surnaturels auxquels ils assisteront et sombreront d’ailleurs dans une forme d’hystérie collective.

Les Enfants de sabbat est un texte très ambitieux qui détourne complètement le genre même du roman fantastique tout en reprenant son imagerie traditionnelle. Il met en tension perpétuelle deux mondes qui se rejettent / s’attirent, se distinguent / se mêlent, et par la même, l’écriture s’inscrit en tension, entre les éléments fantastiques et leur démystification, dissimulé dans des détails, tout au long du récit. Anne Hébert propose ici un joli jeu d’équilibriste, équilibre qui devient la clé de ce roman dans un tout dernier rebondissement, aux toutes dernières lignes du roman. J’ai beaucoup aimé, finalement, ce roman, même et surtout s’il n’a pas répondu à mes attentes de roman de genre, car il s’agit d’un roman pleinement à contre-courant du fantastique. Toujours un plaisir d’être malmenée par des écrivains et des écrivaines !

J’ai lu ce roman sur les conseils de Madame lit, un blog qui est pour moi LA référence en termes de littérature québécoise. Ce mois-ci, comme nous, cette blogueuse met en avant la littérature de l’étrange à travers un défi de lecture consistant à lire un roman fantastique, défi auquel nous participons donc, par un heureux concours de circonstance.

Anne

Les Enfants du sabbat, Anne Hébert, Boréal, 9€ / Seuil, 7,49€ pour la version numérique

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12 commentaires

  1. Excellente analyse de ce roman. J’ai envie de le relire! Anne Hébert a toujours mentionné qu’elle trouvait que La Bible était un livre exceptionnel qui a fortement marqué son imaginaire. Au Québec, beaucoup plus qu’en France à cette époque, les gens cherchaient à rompre avec le domination du clergé et leur éducation empreinte du catholicisme. Je suis heureuse de lire cette chronique ici… Merci et je note votre participation à ce mois!

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    1. Merci pour ces informations qui contextualisent mieux le roman et ses enjeux. Et merci encore pour la découverte d’Anne Hébert qui est décidément une autrice formidable : le prochain livre que je lirai d’elle sera sans doute Kamouraska, sur tes conseils 🙂

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      1. 😀
        Et bien figure-toi que je suis rentrée de mon dernier passage en librairie avec du Nelly Arcan : je vais essayer de la lire et de la chroniquer en novembre pour participer à nouveau à ton défi !

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    1. Je comprends que le côté violent puisse être rebutant, d’autant qu’Anne Hébert n’est pas vraiment timide en la matière ; néanmoins, cette violence m’a paru non pas contrebalancée, mais plutôt légitimée par l’ironie du propos. Mais c’est un roman violent, indéniablement.

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    1. L’écriture dans Les Fous de Bassan est absolument sublime ! J’avais adoré ce roman, mais je me souviens que je l’avais aussi trouvé violent, mais surtout d’une noirceur accablante.

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