Le Motif dans le tapis de Henry James

Chèr·e·s ami·e·s blogueuses et blogueurs littéraires, il est temps pour vous de lire un livre. Oui bon, je sais ce que vous allez me dire, si vous n’en lisiez pas, vous ne seriez justement pas blogueurs et blogueuses littéraires, mais là, il s’agit d’un livre en particulier. Une nouvelle, précisément. De Henry James. Et qui s’… oui, d’accord, vous savez lire le titre d’un article. Mais il se trouve que cette nouvelle parle justement des critiques littéraires en des termes tout à fait… réjouissants, à condition d’avoir un tant soit peu d’humour. Chèr·e·s critiques, voici donc une critique peu critique de cette critique de la critique.

Le Motif dans le tapis nous raconte l’histoire du narrateur, critique littéraire pour le journal le Middle, publication anglaise à petit tirage mais qui va être le point de départ de la recherche d’un secret bouleversant… Un jour, ce critique reçoit de son ami Georges Corvick un exemplaire du dernier livre de leur écrivain favori, Hugh Vereker. Les deux amis ont tout lu de lui, et chacun de leurs compte-rendus est dithyrambique, mais George le prévient : lui-même manque de temps pour chroniquer le livre, et il faut que son ami parvienne à exprimer « un certain quelque chose »… Le narrateur est évidemment perplexe et demande des précisions à George, qui lui répond : « Mon cher, c’est précisément ce que je veux que toi, tu exprimes ! ». Le narrateur passe sur cette excentricité et fait, comme d’habitude, une bien belle chronique du « petit dernier » de son auteur fétiche, qu’il rencontrera d’ailleurs bientôt lors d’une réception ! Autant y aller franchement et faire tout son possible pour obtenir la reconnaissance de cet auteur… C’est l’occasion de briller en société !

Rapidement, la critique est publiée, l’auteur est rencontré, des stratagèmes plus ou moins subtils sont mis en place pour que : 1 – Vereker lise l’article ; 2 – qu’il reconnaisse à quel point celui-ci rend hommage à son talent ; 3 – que la gloire retombe enfin sur le critique. Mais attention ! Il faut également : 1 – éviter de se montrer trop pressant ; 2 – de faire en sorte que Vereker tombe par hasard sur l’article ; 3 – si possible sans que Lady Jane intervienne avec sa subtilité de bulldozer…

Or donc, à force de manœuvres plus ou moins subtiles, Vereker est enfin amené à donner son avis sur l’article en question… Le narrateur donne l’impression de jouer toute sa vie à cet instant : rendez-vous compte ? La reconnaissance du Maître ! Alors ? Alors ? Vereker dévoile le fond de sa pensée, la bouche pleine de pain : « Oh, rien d’extraordinaire, c’est le boniment habituel ! » Pardon ? Mais enfin… Vereker précise : « Il ne voit rien. (…) Personne ne voit jamais rien. » Coup de tonnerre.

Le narrateur est dépité, et Vereker, qui a compris un peu tard qu’il était l’auteur de l’article en question, se rend compte de son impolitesse et le prend à part pour lui dévoiler ce qu’il n’avait jamais dit à quiconque : tous ses commentateurs passent à côté de l’essentiel, car il y a un « quelque chose », « un truc », un « tuyau » à découvrir dans ses romans, à côté duquel tout le monde passe ! Mais alors, qu’est-ce que c’est ? « Une chose singulière », « qui commande chaque ligne », qui « choisit chaque mot », qui « met le point sur chaque i« , qui « place chaque virgule », c’est, en somme « la chose la plus adorable qu’il y ait au monde », le « motif dans le tapis » à découvrir…

Par ma petite idée, j’entends… comment vous dire ? la chose particulière en vue de laquelle j’ai principalement écrit mes livres. N’y a-t-il pas pour chaque l’écrivain une chose particulière de cette sorte, la chose qui l’incite à la plus grande concentration, la chose sans laquelle, s’il ne faisait effort pour l’atteindre, il n’écrirait pas du tout, la passion même au cœur de sa passion, la part de son métier dans laquelle, pour lui, brûle le plus intensément le feu de l’art ? Eh bien, c’est de cela qu’il s’agit !

Mais pourquoi diable Vereker ne lui révèle-t-il pas ce que c’est ? L’écrivain rétorque alors : « Ne l’ai-je pas fait dans vingt volumes ? » L’écrivain l’a développé dans chacun de ses livres, c’est au tour du critique de faire son travail sérieusement, et de trouver ce « motif dans le tapis »… Le narrateur et ses amis sont échauffés par cette révélation stupéfiante, et partent à la recherche de cette vérité qui leur consacrerait les lauriers de la critique, et qui devient très vite une obsession monomaniaque…

La suite de cette nouvelle tout à fait réjouissante se déroule sur le même rythme effréné, et emprunte autant au récit psychologique qu’au récit d’aventure ou au récit policier, le tout avec une ironie grinçante : pas un personnage qui n’échappe à la médiocrité, à la mesquinerie, à la bassesse dans cette quête du sublime ! Le tour de force d’Henry James étant de faire deviner des points de vue multiples en utilisant le point de vue unique du narrateur-personnage… Lequel, d’ailleurs, se trompe parfois, ce qui incite le lecteur à douter de lui, et à relire encore et encore la nouvelle pour vérifier certaines des théories qu’il pourra développer pour trouver « le motif dans le tapis » dans Le Motif dans le tapis

Vous l’avez compris, Le Motif dans le tapis est une mise en abyme du travail du critique littéraire, et la nouvelle incite tout autant à l’exégèse (dont vous savez que nous sommes friands) qu’à l’analyse psychologique d’une frange plutôt étrange de la population. Je ne peux malheureusement pas en dire plus sans dévoiler la suite du récit – on ne divulgâche pas sur Internet sans en subir les conséquences – mais, si le récit se lit dans l’attente de la (ou des ?) révélation(s) finale(s), il est clair que son intérêt réel se trouve dans ses multiples relectures.

J’ai d’ailleurs ma petite théorie sur ce livre d’Henry James, mais vous comprenez bien que je ne puis la révéler à n’importe qui… Un jour, peut-être, j’écrirai un article qui me consacrera comme la référence* de cet écrivain, et qui me permettra – enfin ! – d’obtenir la gloire tant méritée. En attendant, chèr·e·s ami·e·s blogueuses et blogueurs littéraires, vous pouvez toujours vous y essayer, vous aussi… On ne sait jamais…

Louis.

Henry James, Le Motif dans le tapis, traduit par Pierre Fontaney, édition Folio Gallimard, 2€

* en français dans le texte

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