Les Cités des Anciens de Robin Hobb

Avec cette tétralogie, Robin Hobb poursuit sa grande saga dépeignant le Royaume des Anciens, après les deux premier cycle de L’Assassin royal et Les Aventuriers de la mer. Cette nouvelle aventure épique s’inscrit chronologiquement après le deuxième cycle de L’Assassin royal, mais fait suite aux Aventuriers de la mer, avec des personnages récurrents, notamment les terribles serpents de mer qui, épuisés, remontaient le fleuve du Désert des Pluies pour entamer leur métamorphose en dragons. Les Cités des Anciens raconte le devenir de ces créatures fabuleuses en quête d’un eldorado draconique, la majestueuse cité de Kelsingra. Une grande épopée fantasy, pleine de merveilles et de magie mais aussi d’inventivité, qui vient apporter de nombreux éclaircissements diégétiques sur la cohérence du monde que Robin Hobb construit depuis des années. Une lecture comme toujours palpitante, avec une foule de personnages attachants, des vrais méchants pervers comme on aime les détester, des enjeux politiques et d’autres plus personnels, et des dragons qui repeuplent le ciel, enfin !

Les Cités des Anciens, parus originellement en 4 volumes sous le nom de The Rain Wild Chronicles, Les Chroniques du Désert des Pluies, raconte le destin des dragons, dans le sens de leur espèce, dans le Royaume des Anciens, dragons alors disparus depuis des millénaires. Le retour des dragons était le thème principal de la saga des Aventurier de la mer, saga qui trouve sa suite dans Les Cités des Anciens, reprenant divers personnages et en intégrant de nouveaux. Si le cœur de l’action se déroule sur le fleuve du Désert des Pluies, fleuve aux propriétés étranges dues à son eau anormalement acide, le récit recouvre l’ensemble des Rivages Maudits décrits dans Les Aventuriers de la mer, avec la ville marchande et luxueuse de Terrilville, les îles Pirates et les villes suspendues dans les arbres dans la région du Désert des Pluie, Trehaug et Cassaric. Il est aussi question de la région de Chalcède, plus au nord, région tyrannique et esclavagiste avec qui les Marchands des cités sus-mentionnées étaient entrés en guerre. On retrouve dans cette nouvelle saga des personnages issus des ces trois régions, chaque région ayant une culture très forte qui va souvent rentrer en conflit avec les autres.

Au commencement de la tétralogie, les guildes marchandes de Terrilville et du Déserts des Pluies ont conclu un marché avec Tintaglia, dragonne miraculeusement et nouvellement née au cours des trépignantes aventures de nos héros humains : elle s’est engagée à protéger les cités des attaques chalcédiennes à condition que les Marchands aident les serpents à regagner les berges du fleuve acide pour s’y fabriquer des gangues dans lesquels ils entameront leur métamorphose en dragons. Or, les serpents sont trop vieux et trop fatigués et, à leur éclosion, les dragonneaux sont chétifs et malformés. La dragonne s’en désintéresse ainsi que les humains qui subissent l’agressivité des dragonneaux aigris à proximité de la cité. Seule Alise, une jeune terrilvillienne érudite, mal mariée à Hest, un marchand cruel et narcissique qui la violente et l’humilie constamment, s’intéresse de près aux dragons et à la culture ancestrale et disparue des Anciens. Elle partira, accompagnée du secrétaire de son époux Sédric, à la rencontre des dragonneaux au Désert des pluies afin de les étudier et, par un concours de circonstances, embarquera dans une folle aventure à bord d’une vivenef, une gabare douée de conscience, consistant officiellement à trouver un refuge aux dragons, officieusement à les exiler, eux et leurs gardiens, des abominations très marquées par le fleuve.

Les Cités des Anciens narre le périple dans lequel les dragons et leurs gardien·ne·s, des adolescent·e·s portant depuis la naissance les stigmates de la région, s’embarquent, avec à leur côté l’experte en dragons Alise et son secrétaire Sedric, un mondain qui joue un double jeu, l’équipage du Mataf, la vivenef, avec à leur tête le capitaine Leftrin, un homme robuste au grand cœur, et des chasseurs qui doivent subvenir aux féroces appétits des dragons. Toute cette équipée part ainsi en quête d’une cité mythique, Kelsingra, chacun et chacune animés par des rêves et des ambitions diverses et souvent incompatibles. Car une ombre plane sur nos aventuriers et nos aventurières, une ombre venue de Chalcède : le duc, tyran notoire et cruel se meurt et paie très cher tout morceau de dragons — sang, écailles, œil, foie, cœur, etc. — connus pour leurs propriétés médicinales. Ainsi, le fil de la narration se verra malmené par la rudesse de la tâche qui incombe aux gardiens et aux gardiennes de dragons, mais aussi une flopée de trahisons et de complots, de coups de théâtre et de rebondissements, de longs moments d’attente et de grands épisodes épiques où les enjeux politiques se mêlent aux histoires d’amour et d’amitié, de vengeance et d’amertume qui se tissent le long du grand fleuve mystérieux.

Le récit est, comme toujours avec Robin Hobb, palpitant et terriblement addictif, les quelques 2000 pages et des poussières se dévorent à la vitesse qu’un dragon gobe un élan, tant les aventures narrées sont captivantes et les personnages, même secondaires, attachants. Les personnages féminins sont une fois encore très réussies : Robin Hobb dresse le portrait d’héroïnes courageuses et fortes, ambitieuses et indépendantes, qui se construisent en marge des carcans de la séduction. Et c’est assez rare pour être loué ! C’est aussi l’occasion d’en apprendre davantage sur la diégèse en elle-même, et de découvrir la cohérence du monde dans lequel évolue les personnages de L’Assassin royal et des Aventuriers de la mer : dans les opus précédant, différents éléments demeuraient encore nébuleux, ici, Robin Hobb lève le voile sur plusieurs mystères en développant différents aspects culturels du Désert des Pluies, de Chalcède ou encore des Anciens. On apprend ainsi quelle était cette vision de Fitz, le héros de L’Assassin royal, déambulant dans une cité à la mesure des dragons, invités de marque qui se gorgeaient d’un liquide argenté, on découvre ce que deviennent les enfants monstrueux de Terrilville arrachés à leur mère dès leur naissance, on déambule de branche en branche, de pond en pond dans les magnifiques cités suspendues du Désert des pluies, on assiste à la naissance des nouveaux vrais Anciens, de même, on arpente le palais terrifiant du duc de Chalcède, tyran abominable, et puis, on vole à dos de dragon, créature fières et sages en quête de leur renouveau et de tout le savoir du monde.

Outre les aventures des personnages et le développement du l’univers qu’elle compose, Robin Hobb aborde dans cette tétralogie de nombreux thèmes, comme celui de la survie, toujours très présent dans sa littérature, avec une grande importance donnée aux corps : des corps en métamorphoses, des corps qui grandissent, des corps malades aussi, et des corps meurtris, affamés et émaciés. Le propos est ici très trivial : le corps dans sa dimension organique est très présent : ça pue, ça coule, ça suinte, ça purule ! Le thème de l’adolescence est aussi dominant, avec les personnages des gardiens et des gardiennes, jeunes rebus au début de l’aventure qui vont fortement évoluer, grandir et murir, à l’image des dragonneaux qui deviennent eux-mêmes adultes et gagnent en sagesse. La découverte de la sexualité est aussi bien amenée, de même que le thème trop rare de l’homosexualité. D’un point de vue plus social, Robin Hobb parle beaucoup ici de différences, et par conséquent, d’ostracisme. Les Rivages Maudits sont très riches culturellement et accueillent des populations variées et communautaires. Mais vivre ensemble demeurent compliqué et la hiérarchisation social est un véritable poison, au sein même des communautés entre hommes et femmes. Aussi, si la diversité est un richesse, la différence met souvent au ban, ce que dénonce évidemment l’autrice en témoignant de l’absurdité de l’ostracisme et du sexisme à de nombreuses reprises. De plus, l’avènement des dragons vient mettre à mal la hiérarchisation non plus sociale mais naturelle, entre les espèces, les dragons dominant les êtres humains. Robin Hobb met bien en valeur ce renversement de l’anthropocentrisme, avec des trouvailles assez savoureuses qui mettent en question notre propre rapport aux autres espèces animales et la manière spéciste de concevoir le monde. Enfin, le thème de la mémoire est ici aussi, comme dans les opus précédant, primordial et se manifeste notamment à travers le travail de recherches de la savante Alise, la mémoire atavique des dragons, mais aussi des pierres de mémoires, symbole d’un patrimoine qui renferme des savoirs oubliés mais encore nécessaires.

À cette grande histoire, s’ajoute la petite histoire, narrée de manière épistolaire à la fin de chaque chapitre, une correspondance entre les gardiens et les gardiennes des oiseaux messagers des différentes villes qui, de pigeon en pigeon, en marge du récit principal, apporte des éléments culturels au monde dépeint et des éléments narratifs importants pour la quête principal, mais aussi une romance toute mignonne. La littérature de Robin Hobb regorge de belles trouvailles de ce style et d’inventivité. Les Cités des Anciens est peut-être la série issue du Royaume des Anciens que j’ai préférée, sans doute parce que beaucoup d’éléments y trouvent — enfin ! — un éclaircissement, mais aussi parce que les temps morts, fortement descriptifs, m’ont parus moins rébarbatifs. Au fur et à mesure que je lis Robin Hobb, son univers, extrêmement dense, m’en devenu évidemment familier et ses bouquins sont synonymes pour moi de lecture-pantoufle, pas par paresse intellectuelle, mais par familiarité. Je suis bien dans son monde, comme à la maison, et c’est un vrai petit bonheur d’y retourner. Je sais que les moments que je passe au Royaume des Anciens seront riches en émotions, entre les innombrables injustices que subissent les personnages, mais aussi leur infinis satisfactions. De véritables livres-bonbons !

Anne

Les superbes illustrations de dragons et de serpents sont de celles que Jackie Morris a réalisées pour l’édition américaine des Rain Wild Chronicles.

Les Cités des Anciens, intégral 1, Robin Hobb, traduit par Arnaud Mousnier-Lompré, J’ai lu, 18.90€
Les Cités des Anciens, intégral 2, Robin Hobb, traduit par Arnaud Mousnier-Lompré, J’ai lu, 18.90€

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