Beauté fatale de Mona Chollet

Avec Beauté fatale, sous-titré Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, la journaliste Mona Chollet décortique avec un soin méticuleux et une véhémence ironique le monde de la mode et le culte de la beauté qui entretiennent une haine du corps chez les femmes — mais aussi les jeunes et les très jeunes filles — et par la même, une haine de soi. Fustigeant une représentation de plus en plus normée de la beauté féminine — grande, mince, jeune, blanche et blonde — l’autrice de cet essai virulent — et essentiel — épluche la presse féminine, les blogs beauté, les publicités, les séries télévisées ou encore les productions hollywoodiennes, mais aussi des ouvrages littéraires, des essais féministes, des enquêtes sociologiques ou encore des mémoires d’actrices ou de mannequins. Elle révèle ainsi les conditions des femmes dans notre société, conditions aliénées par des modèles de beautés inatteignables et la nécessité pour les femmes de rester à leur place, idéalement celle de la potiche inexpressive, muette, figée, passive, aussi bien physiquement qu’intellectuellement. Celle de la femme-objet et non de la femme-sujet. Un essai qui nous montre la violence et l’hypocrisie du monde de la mode qui conditionne l’obsession du paraître dans l’ensemble de notre société.

Je connais mal le monde de la mode, je ne lis pas de presse féminine — à part quelques Causette de temps en temps — ni ne consulte de blogs beauté, je ne me maquille pas ni ne me coiffe ni ne me parfume, je ne porte pas de talons hauts ni de lingerie inconfortable et dois probablement enchaîner fautes de goût vestimentaires sur fautes de goût vestimentaires depuis bien des années. Je connais, certes, le nom de quelques ex-mannequins aujourd’hui quinquagénaires, ainsi que quelques grandes marques de luxe. Je n’ai jamais vu de défilé ni un seul épisode de Gossip Girl et pourtant, le modèle de beauté qu’on nous assène depuis des décennies ne m’a pas échappé : la blonde vaporeuse au teint d’ivoire, jeune sinon juvénile, longiligne, à la minceur extrême et à la peau aussi lisse que du plastique. Ce modèle ne m’a pas échappé car, s’il trouve son origine dans le monde de la mode, il se voit réinvestit partout, tout le temps, conditionnant une société entière sur ce que doit être une femme, c’est à dire belle. Les femmes se doivent — ou plutôt doivent à la société — d’être belles, soignées, agréables à l’œil de ces messieurs et donc séduisantes. Aucune injonction, par contre, à être originale, intelligente, vive, libre, combative, ou encore ambitieuse. Au contraire ! Les femmes doivent rester à leur place — et par la même, ne pas trop en prendre —, prisonnières du carcan symbolique de leur petite jupe taille 34 dernier cri.

Tel est le constat que développe Mona Chollet dans cet essai particulièrement éprouvant à lire : éprouvant en raison du tableau violent et destructeur qu’elle fait du monde de la mode et de la toute-puissante des requins qui mènent le jeu, mais aussi éprouvante en raison de ce que l’autrice dit de notre société et de la construction de nos propres repères culturels qui participent à une dévalorisation constante des femmes, condamnées à ne pouvoir exister que par le biais de la séduction. Ce que Mona Chollet dit du corps, en particulier du corps féminin, est particulièrement éloquent : l’essayiste nous rappelle que le corps est indissociable de notre esprit, c’est d’ailleurs par lui que nous pensons, sentons, ressentons, nous souvenons, etc. Elle met en lumière les processus par lesquels nous sommes amenées à porter sur nos corps un regard distancié, le distinguant de notre propre identité, d’un point de vue uniquement esthétique. Mona Chollet nous rappelle que notre corps, c’est nous, c’est à dire un sujet, et non pas un objet inesthétique. Inesthétique car le corps naturel des femmes, celluliteux, vieillissant, asymétrique, etc., ne correspond pas aux stéréotypes de beauté — ce qui est aussi absurde qu’aberrant — d’où l’inquiétant essor de la chirurgie esthétique.

Mona Chollet cite, entre autres, Virginia Woolf qui écrit ceci dans L’Art du roman (traduit par Rose Celli) :

Quand la femme se met à écrire… elle constate sans cesse qu’elle a envie de changer les valeurs établies : rendre sérieux ce qui est insignifiant à un homme, rendre quelconque ce qui lui semble important. Et naturellement, la critique l’en blâmera.

C’est l’occasion pour Mona Chollet de rappeler différentes postures féministes, entre le rejet ou au contraire, la revendication de centres d’intérêts dits féminins, et donc méprisés par la culture. L’autrice constate également que tout ce qui relève du féminin, même la tragédie, est méprisé par la culture officielle : c’est pourquoi une femme morte à cause de son anorexie ou une vague de suicides chez de jeunes mannequins ne font jamais la une des journaux et sont systématiquement relayés, quand ces drames le sont, dans les pages mode. L’autrice démontre et dénonce cette hiérarchisation sexiste du traitement médiatique des informations jugées sérieuses ou féminines.

Mona Chollet fait ici un travail d’investigation remarquable, extrêmement documenté et sourcé. Son essai donne d’ailleurs très envie de lire Naomi Wolf ou encore — et surtout en ce qui me concerne — Nancy Huston. Elle cite aussi de nombreuses études, journaux, documentaires comme notamment Picture Me de Sara Ziff, ou encore des autobiographies comme celle, très révélatrice, de l’actrice Portia de Rossi qui revient sur son anorexie mentale, etc. Cet essai est très foisonnant en termes de sources et de références. Le propos militant dénonce, souvent non sans une ironie mordante, la dangerosité d’une représentation objectivée des femmes dans la société. Elle montre aussi du doigt tout un système consumériste qui trouble — et souvent renverse — nos valeurs culturelles, une actrice étant aujourd’hui sous le feu des projecteurs non pour son talent mais pour son rôle d’égérie d’une grande marque. Mona Chollet s’attaque aussi aux dangers sous-jacents à l’obsession de la minceur, mais aussi de la blancheur, pointant du doigt le caractère raciste des modèles de beauté actuels. Elle rappelle aussi, et ça fait du bien, l’absurdité de la quête d’une jeunesse éternelle et du ridicule des produits anti-âge, filtre magique qui aurait le pouvoir — fort ennuyeux — d’arrêter, voire même de remonter le temps.

Difficile de résumer cet essai, parce qu’il porte en lui son propre discours évidemment, mais aussi parce ce discours est extrêmement précis et dense. Je suis contente de l’avoir lu, mais cette lecture est assez douloureuse. J’y ai découvert un monde dont je m’étais abritée, avec plus ou moins de succès, un univers d’une violence atterrante avec les femmes qui, sous couvert de produire du rêve, n’accouche que de désespoir et de mépris, véhiculant des messages promouvant la haine de soi. Bien qu’il s’agisse d’un essai traitant d’un fait social et systémique, je ne peux m’empêcher de m’interroger, à la lumière de ce qu’en dit Mona Chollet, sur mon propre rapport à la beauté, à ces représentations stéréotypées des femmes, mais aussi au corps. Et c’est salvateur. Je ne saurais ainsi trop vous le conseiller, à toutes mais aussi à tous.

Concluons sur les mots de la journaliste :

Non, décidément, « il n’y a pas de mal à vouloir être belle ». Mais il serait peut-être temps de reconnaître qu’il n’y a aucun mal non plus à vouloir être.

Anne

Beauté fatale, Les nouveaux visages d’une aliénations féminines, Mona Chollet, La découverte / Poche, 10€

9 commentaires

  1. Il y a sûrement un idéal des magazines. Je corrige : il y a un idéal des magazines, véhiculé par les medias et plein de choses. Mais il n’aliène véritablement que celles et ceux qui veulent bien se laisser aliéner. Votre propre exemple et – Dieu merci ! – celui de milliards d’hommes et de femmes a travers le monde dit bien quon n’est pas forcément malheureux ou malheureuse quand on ne relève pas de ce modèle.

    J'aime

    1. Je crains que cette problématique soit un peu plus complexe : ce que Mona Chollet dénonce sont les rapports de dominations engendrés par les constructions sociales genrées : la société attend d’une femme qu’elle soit jolie ou qu’elle fasse au moins l’effort de l’être : combien de fois celles qui comme moi refusent de se plier aux dictats de l’hyperféminité se sont entendues dire qu’elles devraient renouer avec leur féminité ? Combien de malaises ont-elles laissés dans leur sillage pour ne pas se conformer à ce qu’on attend d’elles ? La mode, c’est le point de départ qui infuse des valeurs aliénantes dans l’ensemble de la société, jusque dans nos intimités. Toutes les femmes occidentales sont ou ont été complexées dans leur vie. Nulle besoin de lire la presse féminine pour être blessées par ces injonctions. Je vous conseille vivement de lire l’essai de Mona Collet, il est très éclairant sur ce propos et déconstruit notamment ces idées reçues un peu naïves selon lesquelles il suffirait de les refuser pour échapper à ces standards.

      J'aime

      1. Je ne doute pas qu’il y a un modèle qui pèse. Comme il y a un modèle de la réussite sociale ou de la vie des saints. Mais pourquoi vaudrait-on forcément s’identifier aux modèles ?

        Je m’exprime mal mais je crois qu’il y a plusieurs choses distinctes : il y a le modèle social, dont je crois qu’avec un peu de personnalité on s’en fiche. Et puis il y a nos propres complexes, nos propres peurs, qui n’ont pas attendu la publicité pour exister, qui sont au fondement des contes de fées, et peut-être que grandir, c’est apprendre à les affronter et a s’en affranchir : accepter qu’on ne soit pas ce qu’on aurait voulu être et faire avec.

        J'aime

      2. C’est tout le problème des injonctions implicites et permanentes… On peut faire semblant des les ignorer mais on est tous et toutes concernés. Lisez le livre, sérieusement, Mona Chollet est une journaliste sérieuse et consciencieuse, elle a fait un remarquable travail d’investigation et elle est très convaincante 🙂

        J'aime

    1. Je te mets de côté cet essai et Sorcières, la puissance invaincue des femmes. Je vais immédiatement les ranger avec tes Annie Ernaux qu’on te rendra un jour, promis 😉

      J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s