Dans la forêt de Jean Hegland

Qui pourrait croire qu’un roman faisant le récit de deux sœurs s’affairant autour d’un poêle pour nourrir un feu et préparer des bocaux de tomates serait passionnant ? Et bien, plusieurs centaines de milliers de lecteurs et de lectrices, à vrai dire ! Véritable best-seller, traduit dans une bonne dizaine de langues, Dans la forêt est une robinsonnade, mettant en scène deux personnages isolés, assistant de loin à la chute de notre civilisation. Sans électricité ni essence ni eau courante, ils vont apprendre doucement à survivre, puis, pourquoi pas, à vivre de nouveau, dans cette nouvelle ère de l’histoire de l’humanité, au plus près de la nature. Magnifique roman, riche par le regard percutant que son autrice porte sur la société contemporaine, fort de la confiance qu’elle témoigne envers l’espèce humaine et la vie en général, tour à tour précaire et solide. Un récit éprouvant sur la fin d’une civilisation et la résilience humaine.

Il aura fallu une bonne vingtaine d’années pour que ce superbe texte soit traduit en langue française par Josette Chicheportiche, et publié aux éditions Gaillmeister, spécialisées dans la littérature américaine et particulièrement le nature writing qui véhicule des valeurs environnementalistes. Avec Dans la forêt, Jean Hegland écrit un texte engagé, où elle questionne la société de consommation — et de gaspillage — dans laquelle nous vivons encore, 23 ans après la parution du roman aux États-Unis. C’est aussi un magnifique roman d’apprentissage, dystopique, écologique, féministe aussi. Une robinsonnade qui a pour décor une forêt qui va devenir peu à peu nourricière, sinon matricielle. Ici, la nature sera déclinée selon ses différentes facettes, dangereuse, sauvage, indomptable, généreuse, vivante, jusqu’à ce qu’elle redevienne le havre qu’elle a toujours été.

Le récit prend la forme d’un journal intime, celui de Nell, offert par sa sœur Eva le soir de leur premier Noël sans électricité. Dans ce cahier vierge, la narratrice raconte comment et pourquoi elle et et sa sœur, deux adolescentes de 17 et 18 ans, se retrouvent seules le soir de Noël, dans une maison isolée dans la forêt, à plusieurs kilomètres des premières maisonnées voisines et de la première ville, Redwood, en Californie, avec pour seuls cadeaux à s’offrir de vieux objets, trésors dénichés derrière un meuble ou rafistolés tant bien que mal. Nell raconte jour après jour comment elle et sa sœur ont vécu la chute de leur civilisation alors qu’elles vivaient déjà isolées avec leur père et leur mère, scolarisées dans une maison en retrait : Eva se consacrait alors à la danse classique, Nell préparait son entrée à Harvard. Leurs vies étaient tracées, jusqu’aux premières coupures d’électricités, au début rares ; puis, leur intensification leur a appris à s’en accommoder progressivement. Et un jour, il n’y a plus eu d’électricité. Et un autre jour, leur père leur a annoncé qu’il n’irait plus travailler en ville jusqu’à ce que les stations soient réapprovisionnées en essence. Et puis, ils découvrent lors d’une ultime escapade en ville, que les écoles, les hôpitaux, les pharmacies, les bars et les magasins alimentaires ont fermé, que les gens se sont enfermés chez eux ou sont partis ou sont morts d’une épidémie quelconque. Les parents des deux sœurs sont eux aussi morts, en ce jour de Noël. Et il faut apprendre à survivre, seules.

Dans la forêt est le récit de cette chute progressive de la civilisation appréhendée du point de vue de la narratrice Nell, de la mort des espoirs que la vie reprendrait son court comme avant, du deuil des projets, de la nécessité de survivre. Survivre, c’est assouvir ses besoins fondamentaux : manger, boire, dormir, se laver, etc. Le roman raconte comment Nell et Eva vont s’organiser pour subvenir à ces besoins fondamentaux, une grande part étant consacrée au garde-manger, au feu à nourrir pour se réchauffer et cuire la nourriture, à l’eau du ruisseau. Et c’est absolument passionnant ! Peu à peu, les jeunes femmes s’organisent tant bien que mal, à l’aide d’une encyclopédie qui répertorie tous les savoirs humains du monde. Elles apprennent peu à peu à apprivoiser la forêt qui les entoure, l’acceptant non comme un lieu de tous les dangers — les baies empoisonnées, les animaux sauvages, les humains, prédateurs eux aussi, qui y rôdent — mais comme celui de tous les espoirs.

Le récit est construit selon une structure binaire, la mort d’une civilisation et la renaissance d’une ère nouvelle, narrant cette étape charnière où les personnages renoncent à l’ancienne civilisation et acceptent ce qu’a à leur offrir cette nouvelle ère où les êtres humains et la nature vivent de nouveau de concert, où les êtres humains reprennent une place naturelle dans le monde, acceptent la forêt comme refuge. Ce processus de deuil du monde tel qu’on l’a toujours connu est ici traité de manière très subtile, d’un point de vue matériel, avec l’épuisement des dernières ressources de l’ancien monde, puis la culture et la découverte de nouvelles ressources, abondantes, mais aussi éthique, notamment à travers du tabou de l’inceste propre à notre société. Il s’agit de repenser entièrement l’existence et ses enjeux, à travers l’acceptation des besoins prioritaires au détriment des futilités et des ambitions, et un retour vers un état naturel, animal. L’univers des jeunes filles se « désaseptise », d’une certaine manière, notamment à travers l’image des asticots qui, s’ils ont pu être répugnants la première fois qu’ils sont apparus dans l’assiette des protagonistes, deviennent familiers. Il s’agit de se repenser non plus comme un citoyen, vu que la civilisation est morte, mais comme un membre de l’espèce humaine qui doit prendre une place dans la nature et cohabiter avec les autres animaux, au rythme des saisons.

J’ai adoré lire ce roman fascinant qui, au-delà du discours écologiste, est parfaitement maîtrisé en termes de narration. Jean Hegland joue avec les tensions que subissent les personnages, aussi bien les tensions en lien avec la survie que celles induites par les relations interpersonnelles : les deux sœurs deviennent l’une pour l’autre le seul autre individu sur lequel s’appuyer. L’autrice nous parle de ces relations essentielles à la vie, aussi fondamentales que le besoin de se nourrir, de ce sentiment d’appartenir à une tribu, de ce besoin d’être une famille, d’être aimé, d’être liées et solidaires. Le genre du journal intime permet aussi de montrer les tensions psychologiques issues de l’isolement absolu et des enjeux de survie. La peur est omniprésente — peur de se blesser, de tomber malade, de se faire agresser, de manger ou boire du poison, des animaux sauvages, peur de manquer de nourriture, d’allumettes, peur que le ruisseau se tarisse, que le toit de la maison s’écroule, etc. —  et ce huis clos intimiste permet de la faire subtilement gonfler, jusqu’à ce qu’elle devienne asphyxiante, de faire pénétrer les ténèbres dans le monde de Nell, ténèbres qui se dissiperont peu à peu, au profit des grands espaces, aérés, libérateurs, de la forêt. Peu à peu, le lecteur et la lectrice découvrent en Nell une jeune femme tiraillée entre la culture et la nature, entre le passé éteint et l’avenir incertain, entre conscient et inconscient, en quête de sa nature profonde et de la nécessité de bâtir de nouveaux espoirs. L’écriture elle-même subit cette tension, entre sophistication et trivialité, entre style et pragmatisme, entre noirceur et lumière. Jean Hegland met en place tout un réseau d’images plurielles, aux symbolismes également en tension, comme par exemple l’image de la souche, à la fois vestige d’un passé abattu et enracinement familial.

Dans la forêt est un roman qui parle de la fin de notre monde avec une simplicité déconcertante. Un jour, ce qu’on avait à disposition n’est plus disponible. Un jour, le monde ne produit plus rien pour nous nourrir, nous réchauffer, nous tenir informer. J’ai beaucoup aimé le flou sur les raisons politiques qui ont conduit à cette chute de la civilisation. L’essentiel n’est pas ses causes, mais les questionnements existentiels qui en découlent : Jean Hegland interroge ici, avec simplicité et honnêteté, notre rapport désastreux à la nature, sans être pour autant moralisatrice : le récit montre plus qu’il ne démontre. Il oscille entre abattements et courage, et narre la résilience de l’humanité. C’est un texte magnifique, où le jardinage, la confection de bocaux, les séances de cueillettes et de chasse deviennent passionnantes et chargées de suspens. La narration est maîtrisée, l’écriture est sensible et lyrique, le propos est riche et lucide sur notre société qui se meurt, sur les violences sociales, la toxicité des inégalités, et les ravages provoqués par l’absence de fraternité et de sororité. C’est aussi le récit de la survie qui se mue, peu à peu, en renaissance, en vie, tout simplement. Le récit d’une braise, minuscule lueur rougeoyante qui luit faiblement dans les cendres, et qui s’appelle l’espoir.

Anne

Dans la forêt, Jean Hegland, traduit par Josette Chicheportiche, Éditions Gaillmeister, 9.90€

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