Jazz de Toni Morrison

Avec Jazz, Toni Morrison poursuit son travail de transmission de la mémoire des Afro-américains en situant son récit dans un contexte historique particulier, cette période qui succède à l’abolition de l’esclavage aux États-Unis et voit l’émergence d’une musique nouvelle inspirée de la musique classique européenne, de la pop américaine et de la musique traditionnelle d’Afrique de l’Ouest et des Caraïbes, le jazz. Cette musique, l’un des premiers fondements de la culture afro-américaine, symbole de fête et de danse, devient l’expression collective d’un espoir naissant, celui de voir le peuple noir d’Amérique vivre librement dans le pays qui l’a asservi. Dans ce roman paru en 1992, Toni Morrison nous parle de cette époque particulière appelée l’Ère du jazz dans une composition textuelle rythmique où le thème principal est repris, modulé, réarrangé dans un éclatement narratif où les voix se multiplient et se répondent. Un tour de force stylistique au service du récit troublant d’un trio amoureux.

Pour bien comprendre un roman de Toni Morrison, j’ai appris à contextualiser sa trame narrative d’un point de vue historique, mes connaissances en matière d’Histoire des États-Unis étant assez limitées… Or, il est essentiel de bien contextualiser la période dans laquelle les personnages évoluent pour saisir les enjeux du texte. Jazz se déroule dans les années 1920, en pleine Ère du jazz — ou Jazz Age — période historique où la musique jazz est particulièrement influente. Dans l’histoire afro-américaine, cette période succède à celle de l’abolition de l’esclavage, en 1865, qui a été suivie de celle de la Reconstruction, période durant laquelle les esclaves affranchis ont connu maintes difficultés à s’intégrer dans la société tout en subissant le racisme persistant des anciens maîtres qui ont progressivement mis en place la ségrégation raciale. Durant cette période, plusieurs mouvements, comme le parti Readjusters mentionné dans le roman, tentent de briser les privilèges établis et de faire valoir les droits civiques des anciens esclaves. Cette époque a connu un phénomène de migration de masse des afro-américains du Sud au Nord. En effet, face à l’intensification des discriminations raciales et des lynchages dans le Sud, perpétrés entre autres par les suprémacistes blancs du Ku Klux Klan, de nombreux afro-américains migrent vers les villes industrielles du Nord-Est, comme New-York. Le quartier de Harlem devient alors le principal berceau de la culture afro-américaine, notamment après la Première Guerre mondiale. C’est dans ce contexte historique que se déploie le récit de Toni Morrison, dans le Harlem de 1926, où la folie s’emparent de Joe et Violette Trace, au dépens de la jeune Dorcas.

Le texte s’ouvre sur le thème principal du roman, comme une composition jazz s’ouvre sur un thème musical, une harmonie qui deviendra le matériel de départ d’une grande improvisation bâtie sur une structure en plusieurs temps où chaque voix apportera un regard nouveau, un éclairage singulier, une modulation particulière autour de ce thème. Voici ce thème, qui s’ouvre par une onomatopée, un tintement de cymbale plaçant irrévocablement le roman sous le signe de la musique :

Tst, je connais cette femme. Elle vivait avec une troupe d’oiseaux sur l’Avenue Lenox. Connais son mari, en plus. Il est tombé pour une fille de dix-huit ans avec un de ces amours tordus, profonds, qui le rendait si triste et si heureux qu’il l’a tuée juste pour garder cette sensation. Quand la femme, elle s’appelle Violette, est allée à l’enterrement pour voir la fille et lui taillader son visage mort, on l’a jetée par terre et hors de l’église. Alors elle a couru, dans toute cette neige, et quand elle est rentrée à la maison elle a sorti les oiseaux de leurs cages et les a posés derrière la fenêtre pour qu’ils gèlent ou qu’ils volent, y compris le perroquet qui disait : « Je t’aime. »

En un paragraphe, Toni Morrison donne le ton, au sens propre comme figuré : ce roman sera une partition musicale ! Un air de jazz. Un chant secret, balancé. Du swing. Une histoire d’amour. Une tragédie. Une mort. Une renaissance. Une libération. Une quête pour la vie et la liberté. Un avenir incertain. Des doutes. Le roman raconte cette histoire de Joe qui aime Dorcas et qui la tue, et de la femme trompée qui re-tue l’amante de son mari. Rien de bien nouveau ici : l’histoire d’un homme marié qui en aime une autre, plus jeune. L’originalité — et le génie, n’ayons pas peur de le dire — procède ici non de l’histoire racontée mais de la manière dont Toni Morrison la raconte, à la manière d’une composition jazz. L’autrice reprend en effet des structures jazz en partant d’un thème narratif qui sera repris par différents narrateurs et différentes narratrices, comme autant d’instruments de musique, Ces reprises du thème principal permettent à l’autrice de le développer, de le réarranger, de le moduler de manière sophistiquée. L’événement principal est en effet narré dans une successions de temps et selon une multiplication de points de vue et de voix, celles des personnages du trio fondateur, mais aussi d’autres témoins, de parents, d’habitants du quartier, etc. Le roman fait aussi un retour en arrière dans le temps, à la manière d’un pont qui marque une rupture avec le thème principal, mais y apporte un éclairage particulier : ce pont narratif prend ici la forme d’analepses qui reviennent sur les origines de Joe, Violette et Dorcas, leurs parents et grands-parents qui ont connu l’esclavage et l’affranchissement.

La multiplication des voix narratifs permet un éclatement de la narration où les événements du passé et du présent diégétiques se mêlent, où les souvenirs du Sud ressurgissent dans Harlem, où des récits s’enchâssent les uns dans les autres, inextricables. Jazz est un roman infiniment dense qui décortique cette période de l’histoire afro-américaine à travers des personnages qui portent en eux, en dépit de leur caractère lambda, les espoirs et les désespoirs de leur temps. La pluralité des voix va de pair avec celle des discours qui, bien qu’ils s’articulent également autour du premier motif du roman, se multiplient sans soucis de hiérarchisation. Ainsi, l’autrice nous parle de l’histoire des États-Unis à travers les voix de celles et ceux qui ont été oubliés par la grande Histoire, elle parle de l’esclavage et de sa subite abolition, des espoirs et des rapides désillusions qu’elle a engendrés dans le peuple afro-américain. Elle parle aussi des femmes, de la maternité, de la difficulté de vivre sa condition de mère dans ces circonstances historiques, mais aussi des regrets de celles qui n’ont pas enfanté, elle parle de la liberté et de son prix, elle parle de sauvagerie et de civilisation, elle parle des émeutes raciales, de la violence de la ségrégation et du racisme. Elle parle de la douloureuse quête d’identité et de l’affirmation de soi. Elle parle des origines collectives et individuelles. Et elle parle d’amour, évidemment ! Et de haine, donc. Parmi ce foisonnement, j’ai été particulièrement sensible au motif de l’arbre, assez récurrent dans l’œuvre de Toni Morrison, qui subit un traitement symbolique très intéressant dans le roman : ici, on tombe — amoureux — d’un arbre et on s’y adosse, avec en dessous, dans la terre, les racines qui nous tiennent et au dessus, vers le ciel, les branchages incertains de l’arbre généalogique. Dans le roman, la quête de soi passe par la quête de ces branches, qu’elles soient solides, sombres, secrètes ou même brisées.

Ce refus de hiérarchisation dans le propos et les voix narratives permet au texte de s’absoudre de toute forme de domination. L’écriture elle-même porte en elle une forme de liberté, ou du moins une tentative d’émancipation de codes narratifs d’usage. La structure de Jazz est très complexe et très déstabilisante. J’ai été très embarrassée à l’idée de chroniquer ce roman remarquable : comment le résumer alors que son intérêt réside dans ses variations et la variété de ses modulations ? Comment en extraire l’essentiel alors qu’aucun discours dominant n’en émane ? Jazz est un roman court — environ 250 pages — mais chaque mot est une note essentielle à l’harmonie d’ensemble. C’est un roman très dense, très fouillé, très riche et très sophistiqué. Il porte en lui ce que symbolise la musique jazz, la pluralité de ses influences, sa vitalité, sa cadence, sa liberté, sa polyphonie, sa mémoire.

L’influence jazz du roman transparaît évidemment dans l’écriture elle-même, elle saute littéralement aux yeux à travers le travail stylistique de l’autrice — et du traducteur Pierre Alien — sur le rythme, le swing des phrases, l’oralité de voix, etc. De plus, la musique est partout dans Harlem, depuis le train — et sa cadence dansante — qui a conduit Joe et Violette du Sud au Nord jusqu’aux musiciens de rue, en passant par les disques des voisins qu’on entend, les fenêtres ouvertes. Harlem est une toile de fond magnifique à l’histoire narrée, moderne et vibrante, en rupture totale avec le Sud, plus sauvage, plus désert. Harlem grouille, trépide, vibre et vit !

Je suis folle de cette ville.
Le soleil de biais coupe les immeubles en deux comme un rasoir. Dans la moitié du haut je vois des visages qui regardent, difficile de dire qui sont les gens, qui l’œuvre des maçons. En bas, c’est l’ombre où a lieu n’importe quel truc blasé : clarinette ou baise, des poings ou des voix tristes de femmes. Une ville comme celle-là me fait rêver grand et sentir les choses. Au secours. C’est l’acier brillant qui se balance au dessus de l’ombre qui fait ça. Quand je regarde les rubans d’herbe verte le long du fleuve, les clochers des églises et les entrées cuivre et crème des immeubles résidentiels, je suis forte. Seule, oui, mais première classe et indestructible — comme la Ville en 1926 quand toutes les guerres étaient finies et qu’il n’y en aura jamais plus une seule. Les gens d’en bas, dans l’ombre, sont contents de ça. Au moins, au moins, tout est devant eux. Les malins disent ça et les gens qui les écoutent et lisent ce qu’ils écrivent sont d’accord : Voici le nouveau. Regardez. Le triste s’en va. Les mauvais trucs. Les trucs à quoi personne-peut-rien. Comme tout le monde il était avant. Oubliez ça. L’histoire est finie, vous tous, et tout est enfin devant nous.

Magnifique chant d’espoir et de désespoir ! Lisez Toni Morrison ! Et écoutez du jazz 😉

Anne

Jazz, Toni Morrison, traduit par Pierre Alien, Éditions 10/18, 7.10€

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s