Nous étions les Mulvaney de Joyce Carol Oates

Avec Nous étions les Mulvaney, roman paru en 1996, Joyce Carol Oates dresse le portrait sans concession de la famille Mulvaney dans l’Amérique des années 1970, une famille ordinaire, typiquement américaine, un peu extravagante vue de l’extérieur, petite famille lisse de notables dans une petite ville de l’État de New-York… une famille assez dégueulasse. J’adore Joyce Carol Oates, l’acuité de son regard affûté, la vivacité de sa plume intransigeante, la manière profondément évocatrice qu’elle a de donner à voir au-delà des apparences ce qui est trop moche pour être montré. Avec Nous étions les Mulvaney, l’autrice américaine s’attaque à ce monde du paraître où la vérité est lâchement écartée d’un revers de la main au profit de la rumeur qui élève celles et ceux qui la propagent. Un roman ambigu, perturbant, où les personnages principaux, traités avec la finesse psychologique à laquelle l’autrice nous a habitués, sont présentés comme des êtres humains ambivalents, à la fois formidables et monstrueux. Mais surtout monstrueux.

Les Mulvaney, c’est une chouette petite famille, bien connue de tout le monde. Ils vivent à proximité de Mont-Ephraim, une petite ville dans l’État de New-York, sur une vaste et illustre propriété — qui deviendra un Monument Historique — Hight Point Farm. Dans cette grande demeure balayée par les vents, entourée d’arbres ancestraux, Corinne et Michael élèvent leur quatre enfants, Mike Jr., Patrick, Marianne et le petite Judd, entouré de toute une ménagerie — chats, chiens, canaris, chevaux, moutons, etc. Chacun joue son rôle dans cette petite tribu, les enfants, en rentrant de l’école, ont des corvées domestiques, faites dans la joie et la bonne humeur. La mère, Corinne, est une bonne chrétienne, un peu extravagante, une femme de la campagne, les deux pieds dans le terroir. Son mari Michael est entrepreneur, un notable de la région dont le plus beau jour de la vie est celui où, enfin, il est devenu membre du Country Club ; depuis il peut parader, le menton haut, le sourire aux lèvres, et serrer des mains avec ferveur à ses acolytes prestigieux. Leurs enfants sont également des membres importants de la communauté lycéenne, Mike est un sportif talentueux, Marianne une cheerleader populaire, Patrick un élève brillant — le surdoué de la famille — et le petit Judd, et bien, c’est le petit dernier ! Cette gentille petite famille parfaite jette aux yeux de tous et de toutes son gentille petit bonheur parfait. Les Mulvaney, quelle famille formidable !

Jusqu’au jour de la Saint Valentin 1976, lors du bal du lycée, allègrement arrosé, Marianne Mulvaney se fait violer par un lycéen. Des souvenirs flous et un sentiment de culpabilité mettront un terme à l’incident. Ne pas faire de vagues. Mais la rumeur va grossir sournoisement, insidieusement, les coups de fils vont se raréfier, la joyeuse demeure va sombrer dans le silence et dans la honte. Marianne n’aura pour unique soutien que la lâcheté de ses parents et de ses frères, et sera exilée de la famille, effacée comme pour gommer ce viol qu’il ne faudra jamais nommer. Alors, le téléphone peut de nouveau retentir entre les murs de la maison familiale souillée par l’opprobre, abîmée par la culpabilité. Mais c’est trop tard, l’image des Mulvaney a perdu de son éclat et la famille va peu à peu se désagréger et tomber en déchéance, dans un malheur insondable.

Avec ce roman particulièrement dérangeant, Joyce Carol Oates s’attaque au monde du paraître qui règne en maître en Amérique, Amérique qui s’accroche éperdument à ce mythe du rêve américain, comme les Mulvaney s’accrocheront à leurs rêves de gloire et de reconnaissance publique. Car leur gentil bonheur bordélique ne tenait qu’à ça, à ce que l’on en dit. Qu’ils ont l’air heureux, ces Mulvaney ! Quelle belle famille ! La honte opérera comme un cancer métastasant chaque membre, tour à tour rongé par la honte, celle de n’avoir rien fait, celle d’avoir laissé faire. Dans ce long récit s’étendant sur plusieurs d’années, nous suivons chaque membre de la famille selon son intériorité, mais aussi selon la rumeur. L’autrice excelle dans les représentations psychologiques, nous laissant à voir des personnages profondément humains, hantés par le spectre non plus du viol de Marianne mais de l’absence de solidarité des Mulvaney, qui semblaient pourtant si unis, si loyaux les uns envers les autres. Elle dénonce ainsi avec virulence, mais aussi avec tellement de subtilité, l’hypocrisie et la lâcheté de ses personnages, tout en montrant avec émotion et sensibilité les tourments de leurs âmes.

En commençant Nous étions les Mulvaney, je m’attendais à lire le récit d’une famille unie contre tous, les autres, vous savez, les salopards qui jugent, qui mentent, qui se délectent de la rumeur. En réalité, dans le roman de Joyce Carol Oates, les salopards ne sont pas — seulement — les autres, les salopards sont nos héros et nos héroïnes, faillibles et faibles, rongés par des myriades d’émotions qui les poussent à fuir, à s’autodétruire, sans jamais oser réparer ce qui a été brisé. La famille demeure une plaie béante que même le temps n’arrive pas à cicatriser. La fin du roman est terrible, amer : un jour qui a tout l’air d’être un jour heureux, on se retrouve, on rit, on s’embrasse, on paraît heureux, on a l’air d’une famille soudée, on ressemble aux Mulvaney. Un bonheur d’apparat qui masque bien l’irréparable. Un jeu de comédie sans fausses notes qu’il faut rejouer à l’infini, sans se soucier de la précarité du bonheur, et qui donnerait presque l’impression que les Mulvaney sont une chouette petite famille américaine.

J’ai beaucoup aimé traverser avec les Mulvaney l’Amérique pendant une vingtaines d’années, observant en toile de fond une société en perpétuelle évolution. J’ai vraiment adoré lire ce roman, si inattendu dans son traitement narratif, avec des personnages troublants, des anti-héros, ou plutôt des héros déchus de la mythologie américaine, mythologie faussée par la tyrannie des apparences. Comme toujours avec Joyce Carol Oates, l’écriture est lumineuse, très rythmée, consciente de l’abomination de l’injustice et en même temps, parfaitement probe avec ses personnages. Une écriture digne et impitoyable. J’ai été indignée en lisant ce roman, choquée par la bassesse des personnages et en même temps, compatissante. C’est un roman terriblement ambigu : impossible d’aimer les Mulvaney, impossible de les comprendre, moi qui chérit la vérité, trop souvent au détriment de la sérénité, mais également impossible de les haïr tant ils sont vrais. Cette plongée dans l’intériorité des personnages qui font fi de la vérité juste pour rendre la vie supportable est une véritable épreuve ! Nous les suivons en focalisation interne : ainsi l’autrice montre avec minutie la complexité des émotions, la manière dont les personnages se mentent à eux-mêmes, se donnent bonne conscience, maladroitement, se rattachant tragiquement à l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Tous et toutes, pas seulement Marianne qui est la victime — et en même temps tellement pathétique tant elle refuse la colère et s’attache à un espoir illusoire — sont bouleversants d’humanité. Un roman qui parle de vérité en dénonçant les illusions du paraître et en dévoilant les tourments cachés derrière les portes fermées des bonheurs pimpants. À lire absolument !

Anne

Nous étions les Mulvaney, Joyce Carol Oates, traduit par Claude Seban, Le Livre de poche, 8.10€

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6 commentaires

    1. Ce n’est pas si évident de s’y mettre : Joyce Carol Oates a écrit tellement de livres, c’est difficile de s’y retrouver, d’autant plus qu’elle n’a pas écrit un texte qui se démarque particulièrement des autres en terme de succès. Il faut piocher un peu au hasard dans sa bibliographie et se laisser porter, elle écrit tellement intelligemment, tellement passionnément !

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    1. Je te comprends, je n’aime pas non plus trop en lire sur des livres que j’envisage de lire bientôt… Nous étions les Mulvaney est un excellent Joyce Carol Oates, tu peux y aller les yeux fermés 🙂

      Aimé par 1 personne

    1. C’est avec plaisir ! Merci à toi pour ce commentaire 🙂 C’est difficile de se repérer dans la bibliographie de cette autrice si prolifique : d’après ce que j’ai lu, j’ai un faible pour ces gros pavés, où le récit s’étale sur plusieurs années et où l’autrice développe habillement la psychologie des personnages et leur évolution. J’ai moins accroché à ses nouvelles, mais ça vient sans doute du genre que j’affectionne moyennement. En tout cas, je te souhaite de belles heures de lecture à découvrir Joyce Carol Oates, elle est formidable !

      Aimé par 1 personne

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