Moi ce que j’aime c’est les monstres, Livre premier, de Emil Ferris

Emil Ferris est une autrice et dessinatrice américaine dont le premier roman graphique, Moi ce que j’aime c’est les monstres, s’est rapidement vu unanimement encensé par la presse mais aussi par ses lecteurs et ses lectrices, à juste titre évidemment. C’est une belle revanche pour cette autrice et dessinatrice déterminée qui a essuyé de nombreux refus d’éditeurs avant d’être propulsée sur le devant de la scène, et recevoir notamment le Fauve d’or du dernier festival d’Angoulême. Le premier tome de ce colossal roman graphique nous présente l’univers de la petite Kare, une pré-ado de 10 ans passionnée de monstres et d’histoires d’horreur, qui déambule en fine observatrice dans le Chicago des années 1960.

Moi ce que j’aime c’est les monstres est un roman qui saute littéralement aux yeux : impossible de rester indifférente à l’esthétique d’une telle BD, depuis sa couverture jusqu’aux choix de composition de ses illustrations ! Les influences sont multiples, de grands artistes comme Francisco de Goya et Honoré Daumier, mais l’influence la plus marquante est celle des magazines d’horreur des années 1960, comme Creepy ou Eerie publié par Warren Publishing. Chaque chapitre de l’album s’ouvre d’ailleurs sur une reproduction de une de magazine d’horreur avec un monstre en vedette, de la momie au vampire, en passant par le démon, la Méduse ou encore les morts-vivants, monstres qui seront développés métaphoriquement dans le chapitre. Car la monstruosité, si elle est au cœur de l’esthétique graphique de l’album et de l’imaginaire de sa jeune héroïne, est surtout ici celle de la violence ordinaire, celles des humains.

L’histoire de la petite Kare nous est narré de manière très ingénieuse avec une belle mise en abyme et un jeu extradiégétique avec l’objet-livre que le lecteur et la lectrice tiennent dans leurs mains. L’objet-livre est le journal intime de Kare : elle y raconte sa vie à travers le prisme de ses deux passions pour l’art — un long passage sera d’ailleurs consacré à la visite de l’Institut d’art de Chicago — et les monstres : elle y croque ainsi, dans des compositions expressionnistes et gothiques, des instants de vie. L’édition joue sur l’aspect « journal » du livre, comme si l’objet-livre était le véritable carnet de Kare : un objet extra et intradiégétique. La couverture a aussi une texture particulière, due à un pelliculage de soft touch (peau de pêche) « car même un monstre a le droit d’être doux » selon l’éditeur Monsieur Toussaint Louverture ; personnellement, je n’ai pas trouvé cette texture douce, mais plutôt poisseuse et un peu désagréable, comme si ce carnet avait traîné partout et s’était imprégné de la transpiration des doigts de son utilisatrice, ce qui rajoute à son caractère extradiégétique. Emil Ferris joue aussi dans ses dessins sur cet aspect : les anneaux de métal de la reliure sont dessinés, les lignes du carnets ont également été conservées, et surtout, les dessins au stylo Bic, l’accessoire typique de tous les écoliers et de toutes les écolières, donne une impression de carnet de croquis et de notes !

La grande variété de composition donne également une — fausse — impression brouillonne. Enfin, la reproduction de couvertures de magazines d’horreur, qui permet comme nous l’avons déjà vu de donner le ton de chaque chapitre, donne aussi d’un point de vue diégétique une profonde justesse à Kare : qui n’a jamais tenté de reproduire des dessins aimés dans son enfance ? Aussi, le travail graphique et éditorial contribue à faire de l’objet-livre un élément narratif fondamental, mais aussi un objet magnifique pour nous autres, chargé de sens et sans effets gratuits ou sensationnalistes !

En ce qui concerne le récit en lui-même, il joue sur un parallélisme entre plusieurs histoires. Nous suivons évidemment le quotidien de la petite Kare qui, dans son journal, se représente sous les traits d’un loup-garou en imperméable, exprimant ainsi son sentiment d’être différente et son statut d’enquêteuse. Elle raconte son voisinage, la vie de son immeuble, l’école, ses amies, atypiques, mais aussi le harcèlement qu’elle subit. Elle raconte aussi sa famille monoparentale, elle parle de sa mère et de son frère, un jeune homme également passionné d’art, le corps recouvert de tatouages. Enfin, elle raconte l’histoire de sa voisine Anka, rescapée de la Shoah, mystérieusement assassinée chez elle. Kare enquête sur sa mort et plonge dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerre et la montée du nazisme. Ce récit en parallèle permet de développer beaucoup de thèmes en lien avec l’adolescence, comme la quête d’identité, les relations sociales, les amitiés et l’amour, mais aussi la sexualité, le harcèlement et le viol, la famille, la découverte de la politique, les drames historiques et personnelles, l’enfance dans la tourmente de l’Histoire, etc. Le fil conducteur du récit s’articule autour de cette affirmation de Kare : c’est plus facile d’être un monstre que d’être une fille.

Finalement, Moi ce que j’aime c’est les monstres est un roman graphique qui joue sur l’objet-livre de manière très créative, mais aussi parfaitement légitime. les quelques bémols que je pourrais soulever sont en fait contrebalancés par les choix graphiques de l’autrice qui opte pour une narration décousue et brouillonne, renforçant l’impression extradiégétique du carnet de notes et de croquis de la petite Kare. Aussi, si j’ai trouvé que la narration est un peu confuse par endroit, cette confusion s’inscrit parfaitement dans le projet d’écriture du livre. L’autre point qui freine — un peu — mon enthousiasme pour ce livre est finalement ce que l’on reproche à beaucoup de premiers romans : l’impression que l’autrice a voulu tout dire et tout montrer dans ce premier roman graphique, aussi, quantité de thèmes sont abordés sans donner l’impression d’être pleinement développés — ce qui sera sans doute le cas dans le second livre — mais surtout sans être liés. Les événements se juxtaposent plus qu’ils ne s’enchaînent. Néanmoins, l’effervescence émotionnelle de l’adolescence justifie sans doute ce parti pris. Si les qualités graphiques du livre m’ont fortement impressionnée, je reste un peu réservée quant au fond de l’histoire qu’Emil Ferris nous raconte : je comprends mal où elle veut en venir, tout simplement, mais je suis certaine que le second livre apportera un éclaircissement salvateur ! Je ne souhaitais pas chroniquer ce roman graphique pour ces raisons, car finalement, il s’agit de juger une demi-œuvre, mais ses qualités graphiques ont su me convaincre du contraire ainsi que mes notes de lecture sur lesquelles je ne cesse de revenir depuis quelques mois. Aussi, les quelques réserves que j’exprime ici ne sauraient effacer les indéniables qualités graphiques du roman, pensées avec intelligence et émotions, donnant à cet ouvrage un caractère parfaitement unique et profondément touchant.

Anne

Moi ce que j’aime c’est les monstres, Emil Ferris, traduit par Jean-Charles Khalifa, Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 34,90€

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